Psychologie, orientation, éducation 10 : Deuxième conflit, H. Piéron vs A. Léon

Ce deuxième conflit concerne la psycho-pédagogie de l’orientation, terme utilisé par  Antoine Léon pour titre de son livre[1] et que l’on pourra appeler bien plus tard l’éducation à l’orientation.

 

Le différend

 

Antoine Léon est un ancien instituteur devenu conseiller d’orientation puis chercheur à l’INETOP. Il développe une conception dans laquelle le conseiller doit être un « éducateur spécialisé dans la formation des aptitudes et des goûts professionnels ainsi que dans celle des qualités du citoyen », par ailleurs, il doit faciliter « l’autodétermination de chaque adolescent ». Pour Henri Piéron il s’agit là d’une remise en cause des aptitudes et des tests. Il écrit : « Il s’agirait de réduire le rôle du conseiller à une tâche d’information et d’éducation, en un retour à ce stade initial où toute technicité paraissait inutile ». On comprend le raisonnement d’Henri Piéron. L’activité d’éducation ne suppose aucune technicité à acquérir. Il n’y a donc pas besoin de formation particulière. Et s’il s’agit de favoriser l’autodétermination de l’individu, alors il n’y plus besoin de prescription de la part d’un conseiller ! Bien entendu, Antoine Léon sera lui aussi remercié en 1954. Après avoir publié son livre sur ce sujet en 1957, Psychopédagogie de l’orientation professionnelle, PUF, 132 p, il deviendra un historien de l’éducation.

 Dans son introduction au séminaire qui s’est tenu à l’INETOP le 16/05/97 à propos de l’éducation à l’orientation, Jean Guichard rappelle que cette idée d’éducation à l’orientation n’est pas une idée « neuve ». Elle a déjà été bien largement formulée par Antoine Léon dans le cours des années 50.

 Elle a en effet été formulée à l’époque par A. Léon qui représentait un groupe de conseillers, mais il faudrait aussi nous rappeler surtout qu’elle avait été précisément en ces lieux de formation (l’INOP, anciennement) un objet combattu par les « scientifiques » de l’époque. Il y a des traces virulentes dans les anciens numéros du Bulletin de L’INOP. Le combat des scientifiques contre les « praticiens » s’est aussi développé sur ce terrain de l’éducatif, on parlait de psycho-pédagogie, à cette époque,

Jean Guichard indique que l’appareil scolaire n’était pas encore près à entendre ce discours. C’est une formulation bien pudique pour parler de la condamnation « scientifique » qui s’est jouée à cette époque.

Ce que doit être l’O.P.

Piéron dans son article de 1954[2] argumente autour de trois thèmes me semble-t-il :

  • une conception de la profession de conseiller d’O.P. ;
  • une interprétation historico-sociologique de la situation présente ;
  • une conception de la société de l’époque et de la tâche sociale de l’orientation.

 

Le moment où arrive cette nouvelle conception n’est pas anodin. Il vient après un combat qui a permis d’obtenir deux choses essentielles :

– le métier de conseiller repose sur une technicité scientifique. C’est un expert qui possède une compétence et des savoirs long à acquérir, qui le distingue du « n’importe qui » ;

– d’autre part la profession de conseiller d’O.P. est « officialisée et classée aujourd’hui dans le cadre des fonctionnaires de la République, au titre de l’Education nationale » (p.133).

 

La profession est donc dans une ébauche d’institutionnalisation, et dont le recrutement a été modifié depuis dix, puisqu’elle recrute pour l’essentiel chez les instituteurs. Or ceux qui proposent cette conception éducative sont d’anciens instituteurs. Le mot n’est pas écrit, mais la périphrase est claire : ce sont des traîtres ou des « collabos ». « Mais voici que se développe parmi certains de ces anciens instituteurs, sous certaines influences, un mouvement qui risque de saper les bases mêmes de la profession, et de fournir une aide à ceux qui, pour des raisons diverses et parfois opposées n’ont pas renoncés à obtenir sa suppression. » (p. 134)

 

Enfin qu’elle est la tâche sociale de l’O.P. : « en assurant la mise en place des individus dans l’organisation sociale de façon rationnelle, remédier à des privilèges de classe en faveur d’incapables, alors que la collectivité perd le bénéfice d’aptitudes éminentes, lorsqu’elles restent ignorées dans des classes effectivement sacrifiées. » (p. 135).

 

Par rapport au premier point, les propositions de Léon sont interprétées comme une régression. Lorsque Léon dit qu’il veut « axer l’activité de l’O.P. dans une perspective plus formatrice d’aptitudes et de goûts que révélatrice de caractéristiques supposées immuables », que le conseiller doit être un « éducateur spécialisé dans la formation des aptitudes et des goûts professionnels ainsi que dans celle des qualités du citoyen », et enfin qu’il doit faciliter « l’autodétermination de chaque adolescent », Piéron le traduit par « Il s’agirait de réduire le rôle du conseiller à une tâche d’information et d’éducation, en un retour à ce stade initial où toute technicité paraissait inutile. Il faut ici se rappeler du débat déjà discuté à propos des « aptitudes » entre Piéron et Naville[3], mais aussi que s’il n’y a pas de technicité à acquérir, alors il n’y a pas de formation justifiée…

 

Inutile de reprendre le deuxième thème, les mots ne sont pas anodins, ni les formes langagières dans le contexte de l’après-guerre. Mais on a l’impression de plus que tout n’est pas dit, et qu’il est peut-être là question de lutte souterraine entre syndicats. Ce texte est plein d’allusions, on est dans l’entre-soi.

 

Le dernier thème met en jeu deux conceptions sociales de la « transformation ». La société change parce qu’on la rend juste. L’état la rend juste. La structure n’est pas modifiée, c’est la justesse de répartition qui rend les hommes heureux. Ou bien les hommes sont heureux car en se transformant ils transforment la société.

Le débat sous-jacent sur la conception professionnelle

De quoi était-il question ? Qu’est-ce qui était à protéger ? Il me semble qu’il s’agissait surtout de la question de concevoir l’acte du conseiller autour de trois alternatives :

 

– comme un acte dans une situation duelle, ou dans une situation collective. La position « scientifique » étant il n’y a d’orientation qu’individuelle ; (cf. La critique de J. Guichard à propos du groupe… in L’éducation à l’orientation au collège, F. Grosbras, pp. 26-27) ; GROBRAS F. (coord.), 1998, L’éducation à l’orientation au collège, Paris, ONISEP, CRDP, Hachette

 

– comme un acte ayant une finalité décisionnelle (examen, bilan, pronostic, décision du sujet de s’engager..), ou à finalité éducative, c’est-à-dire qui participe de la construction du sujet ;

 

– comme un acte s’imposant au sujet ou ouvrant une part de responsabilité au sujet (c’est entre autre ce thème qui sera discuté dans la suite concernant le statut de l’entretien[4]).

 

Sous-jacent à ces interrogations se joue aussi la question de la professionnalité de l’expert, ou de la constitution d’un champ social dans lequel il y a coordination d’actions de différents acteurs professionnels, les enseignants et les conseillers.

 

Cette question de la coordination des « professionnels » sera à reprendre plus loin, mais on peut repenser à la citation de J. Fontègne sur le rôle de l’instituteur…

« Pour nous, une collectivité seule doit avoir la prépondérance, et nous entendons par là le droit de décider, en dernier ressort, pour ainsi dire : c’est le cabinet d’orientation professionnelle qui aura à sa disposition, pour le faire, tous les éléments utiles de l’école, du médecin, des parents, de l’office du travail. » (…) Il va sans dire qu’on ne saurait demander à l’instituteur « qui, en général, ne connaît presque rien des différents métiers, de conseiller à l’enfant d’en choisir un plutôt qu’un autre ». (…) « Ce que nous demandons à l’instituteur, c’est qu’il fasse aimer le travail. » in J. Fontègne : l’orientation professionnelle et la détermination des aptitudes, 1920.

 

Bernard Desclaux

Les références

Pierre Louchet, « L’action éducative du conseiller d’O.S.P. en France » in Bulletin de Psychologie, n° 257, 1967, p. 682. (Il y a d’autres articles dans ce numéro sur l’orientation).

  1. Léon : Introduction à l’Histoire des faits éducatifs, PUF, 1980.
  2. Piéron, « Le rôle d’un conseiller d’O.P. ne doit pas se confondre avec celui d’un éducateur », BINOP, 1954, n°3, pp. 133-135, avec une note d’A. Léon.
  3. Léon : « Aspects pédagogiques de la tâche du conseiller d’orientation professionnelle », in Bulletin de Psychologie, 1954, n° 7, pp. 301-308.

 

 

[1] Antoine Léon, Psychopédagogie de l’orientation professionnelle, PUF, 1957.

[2] H. Piéron , « Le rôle d’un conseiller d’O.P. ne doit pas se confondre avec celui d’un éducateur », BINOP, 1954, n°3,

[3] Voir mon article précedent.

[4] Voir article suivant dans cette série.

Be Sociable, Share!

Tags: ,

This entry was posted on mercredi, mars 14th, 2018 at 18:20 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

Leave a Reply