Psychologie, orientation, éducation 11 : Troisième conflit, l’entretien de conseil

Toujours sous l’empire de Henri Piéron à l’INOP se joue encore un autre procès, celui de l’entretien.

En 1961, le Bulletin de l’INOP a été encore le lieu d’un « jugement » d’une pratique, qui cette fois venait de l’étranger (pas n’importe quel étranger, puisqu’il s’agissait des Etats-Unis…). Il s’agissait des entretiens de conseil que Super, D. E.  était venu présenter dans une série de conférences en France.

Le jugement

H. Piéron rédige un texte en introduction de l’article de A. Nepveu : « Les relations interpersonnelles en orientation scolaire et professionnelle. Le processus du Conseil. » in BINOP, 2ème série, 17e année, mai-juin 1961, pp. 163-176.

«  A la suite du séjour en France du Professeur Super et des nombreuses conférences qu’il a été appelé à faire sur une conception de l’orientation essentiellement fondée sur des séries d’interviews proches des séances de psychanalyse, un certain nombre de ses auditeurs ont été troublés par l’affirmation de supériorité des méthodes préconisées. Une mise au point était nécessaire. Celle qu’a faite Mlle. Nepveu est excellente. En vertu de sa féconde et déjà longue expérience, qui lui permet de donner à nos élèves le vivant exemple de ces contacts humains si nécessaires au conseiller comme au médecin, et grâce auxquels s’exerce pleinement l’efficacité des conseils, elle était bien placée pour préciser les limites de la portée à accorder aux entretiens, en même temps que pour dégager les indications utiles qui peuvent être retenues des techniques que l’on a beaucoup cherché à perfectionner outre-Atlantique. Mais je tiens, à cette occasion, à rappeler la grande différence de conception en ce qui concerne le rôle du conseiller en France et aux Etats-Unis. Dans le régime américain, où l’éducation n’a pas le caractère national et où la tendance générale est de favoriser en tous domaines les initiatives individuelles, le conseiller se rapproche beaucoup du psycho-thérapeute ; il s’adresse à des « client », ne participe aucunement aux problèmes généraux de l’éducation, et n’a pas souci d’une participation à une œuvre collective. En France au contraire, on a tâché de réduire au maximum la commercialisation en matière d’orientation. Celle-ci, qui tend à s’intégrer de plus en plus complètement dans l’œuvre nationale de l’éducation, ne cherche pas à satisfaire des clients, mais à servir les intérêts de la collectivité tout entière, qui a le souci et le devoir de faire fructifier ce qui constitue son capital essentiel, sa jeunesse. »

 

Commentaires

Le moment

La date de 1961 n’est pas quelconque. En 1959, la réforme Berthoin vient de se mettre en place. Depuis très longtemps les conseillers d’orientation recherchaient une reconnaissance officielle dans le champ scolaire de l’Orientation, et une entrée officielle dans les établissements du  secondaire. C’est dans ce contexte que se situe la tournée de Super. La conception  de Super, centrée sur le client est considérée comme très dangereuse par Piéron. Ce n’est pas le moment de finaliser l’action du conseiller sur le développement de la liberté individuelle. Il y aurait un risque de rejet dans le monde éducatif.

La nature de l’objet, entre science et pratique

Piéron est le pape de la conception scientifique de l’orientation. Il semble qu’il ne puisse argumenter vis-à-vis de la conception de Super sur la scientificité de celle-ci. Il est obligé de contextualiser cette pratique. L’orientation est finalement considérée par H. Piéron comme une pratique sociale historiquement et géographiquement située. Ce n’est donc pas au nom de l’efficacité, ni au nom de la scientificité que la conception de Super doit être tenue à l’écart de la France, mais au nom de la conception nationale du rôle du conseiller, c’est-à-dire au nom de l’idéologie nationale.

La connotation médicale

Dans ce petit texte, le rapprochement des termes de conseiller et de médecin pour le domaine français est opéré en parallèle du rapprochement de « série d’interviews proches des séances de psychanalyses », caractéristique attribuée au contexte américain. Ce jeu discursif n’est pas là par hasard. Il s’agit de suggérer l’identité du rôle du conseiller et du rôle du médecin. En France la conception du conseil est basée sur le schéma médical : diagnostic-pronostic-ordonnance. En France la conception médicale est « prescriptive », et le conseil d’orientation repose sur ce même schéma. La relation médecin-malade n’est pas libérale, elle est autoritaire.

Le commerce ou le service.

La satisfaction du client est opposée à l’idée de servir les intérêts des enfants. Nous sommes en France (à cette époque ?) dans une conception du conseil basée sur l’état de mineur de l’intéressé (l’enfant), et sur l’intérêt de la collectivité comme étant opposée à la satisfaction de l’intérêt particulier (la satisfaction du client). La fameuse formule « c’est pour son bien » est centrale.

 

Hypothèse compréhensive

La conception de Piéron de l’entretien repose sur sa finalité : le conseiller récolte des informations de nature très diverses qui lui permettront de formuler un « conseil ».

La conception de Super de l’entretien repose sur une toute autre finalité : il s’agit pour le conseiller d’aider son « client » à prendre une décision en l’aidant à modifier ses représentations, sa compréhension de la situation. Un peu plus tard, Alexandre Lhotelier parlera non plus de « conseiller », mais de « tenir conseil avec ».

 

Et ces deux conceptions sont toujours présentent même si à partir des années 80 l’entretien est devenu la pratique principale des conseillers d’orientation.

 

Pour une vision évolutive on peut se reporter à la conférence de Jean Guichard :

« Quel paradigme pour des interventions en orientation contribuant au développement d’un monde plus équitable au cours du 21ème siècle ? »

http://www.cma-lifelonglearning.org/doc/Jean_Guichard_fr.pdf

 

Bernard Desclaux

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This entry was posted on vendredi, mars 23rd, 2018 at 12:01 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

2 Responses to “Psychologie, orientation, éducation 11 : Troisième conflit, l’entretien de conseil”

  1. JM Quairel Says:

    …..Et c’est « pour le bien des élèves » , en leur interdisant l’entrée au Lycée d’enseignement général , que l’on a dévalorisé l’enseignement professionnel et l’apprentissage et nourrit le décrochage scolaire ….Cette conception, qui n’existait plus dans les discours, mais toujours largement dans les pratiques , est reprise par Macron lui mème qui exhorte les familles à ne pas hésiter à mettre leurs enfants en apprentissage pour leur bien (je n’ai pas retenu sa formulation exacte, mais c’est l’idée).
    En Orientation comme ailleurs c’est une logique de l’offre qui s’impose; repoussant celle de la demande, dont le travail de Conseil était symbolique, en lui donnant tout son sens. Je suis curieux de voir comment les Psychologues de L’EN, vont se débrouiller pour faire « exister la demande du sujet », dans le cadre contraint qui se dessine ?

  2. QUIESSE Jean-Marie Says:

    Merci de rappeler cette période clef pour l’histoire de l’orientation en France. C’est prise de position purement idéologique et politique de Piéron qui dit s’appuyer sur une démarche scientifique, celle, sans doute, de la psychotechnique mais, surtout, rejeter une démarche « commerciale ». Il est vrai qu’à cette époque les Sciences économiques n’existaient pas encore vraiment mais surtout que intelligentsia académique refusait quelque peu son émergence. Cette prise de position initiale influera, plus tard, alors que les sciences humaines de Sociologie et de Psychologie et d’Économie seront en pleine expansion, à refuser d’examiner les apports de l’ADVP pour l’orientation, tout comme le système éducatif fait jusqu’à ce jour l’impasse sur les apports des Sciences de l’éducation.

    Ce refus de vivre avec son temps conduira, en France,vers 1971, à un rejet massif de tout système de testing qui pourtant reste très efficace non pas dans le simple but « d’orienter » mais pour alimenter les choix personnels.Ainsi, à titre d’exemple, le code RIASEC semble très bien intégré et accepté comme repère outre atlantique. En France ce sont toujours les notes disciplinaires, la plupart du temps non prédictives, qui servent à positionner et orienter.

    Dernier sujet complètement tabou en orientation depuis des lustres,celui de l’accès à l’information et de la gestion informationnelle : comme si l’on pouvait séparer l’information de l’orientation alors que l’individu est un être qui gère constamment de l’information pour se positionner et choisir. Piaget disait que l’intelligence consistait, dans une relation constante avec son milieu, à s’adapter ou à adapter, image reprise par Rogers lorsqu’il parle du Colibri. Et c’est donc bien l’information qui alimente ce processus. je suis ravi de voir que le séminaire de l’Inetop du mois de mai inclue la notion d’accompagnement à l’heure numérique, sujet occulté jusque là sur lequel j’avais commis un article https://www.apprendreetsorienter.org/2012/06/06/sorienter-a-lheure-numerique-savoir-maitriser-linformation/ .La troisième révolution industrielle est en marche et il faudra bien que l’accompagnement en orientation en tienne compte. Je vous invite à visionner tranquillement cet étonnant documentaire sur le devenir de la mémoire (stockage de données)à l’ère numérique https://inlimbo.tv/fr/ Bonne orientation au sein du cyber-espace.

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