Vers la disparition des personnels d’orientation de l’EN

Depuis quelques jours l’inquiétude monte d’un cran chez les personnels d’orientation de l’éducation nationale.  Le Projet de loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel est accessible et indique le transfert aux régions des DRONISEP. Divers syndicats ont été également reçus au ministère de l’EN et font état de leurs rencontres. Pour le SGEN-CFDT voir ici, pour la FNEC FP-FO et le SNFOLC, ce sera ici, et une alerte du collectif des PsyEN du SNES-FSU se trouve sur Youtube.

Examinons quelques évolutions probables.

La responsabilité de l’information

Dans le projet de loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel, on trouve ceci en page 26 :

« III. – Les missions exercées par les délégations régionales de l’office national d’information sur les enseignements et les professions en matière de diffusion de la documentation ainsi que d’élaboration des publications à portée régionale relatives à l’orientation scolaire et professionnelle des élèves et des étudiants sont transférées aux régions, à la collectivité de Corse et aux collectivités territoriales de Martinique et de Guyane. »

Et que deviennent les personnels qui assurent jusqu’à présent ces missions ? La réponse est au point suivant :

« IV. – 1° Les services ou parties de service qui participent à l’exercice des compétences transférées aux collectivités territoriales en application du présent article sont mis à disposition ou transférés selon les modalités prévues aux articles 80 et 81, au I de l’article 82, au premier alinéa du I et aux II à VIII de l’article 83 et aux articles 84 à 87 de la loi n° 2014-58 du 27 janvier 2014 de modernisation de l’action publique territoriale et d’affirmation des métropoles. »

En sachant que ces personnels relèvent de nombreux statuts différents, et pas tous fonctionnaires, les « transferts » aux régions seront sans doute compliqués et difficiles pour beaucoup.

Mais au-delà des « problèmes » pour les personnels, des questions fondamentales sur le statut de l’information vont se poser. On peut être certain en particulier que le traitement de l’objectivité de l’information sur les formations et les établissements variera, avec une plus grande ampleur qu’aujourd’hui, selon les politiques locales des régions.

Et au plan national, comment l’ONISEP pourra alimenter sa base de données sans ses pompes à information que sont les DRONISEP ? Cette source objective d’informations sur les formations pourra se tarir gentiment au profit (sic !) de la publicité.

Curieusement deux conceptions de l’information vont ainsi coexister, l’information-propagande au profit d’une politique locale, et l’information-marchandise permettant l’extension du secteur éditorial en la matière.

La suppression des CIO

Les syndicats ont été reçus séparément au ministère et tous rapportent les mêmes informations concernant les personnels d’orientation qui peuvent se résumer en trois points :

  • Suppression des CIO
  • Rattachement des conseillers, oh pardon, des PsyEN EDO[1] aux établissements scolaires
  • Transformation des DCIO en chargés de mission au rectorat et auprès des DSDEN.

Examinons le premier point. Pour une présentation de ce qu’est un CIO, on pourra consulter la vidéo sur Youtube qui circule en ce moment sur les réseaux sociaux (créée au moment de la suppression des CIO départementaux dans l’académie de Rouen).

Le CIO est un lieu ouvert à tous publics, scolaires ou non scolaires, jeunes et adultes. Il rassemble et assure la mise à jour de l’information sur les formations et les professions. Avec le basculement des ressources sur internet, l’accès à l’information semble ne plus avoir besoin d’un lieu particulier, spécifique. Sauf qu’une aide à la consultation, au tri et à la validation est le plus souvent nécessaire. Mais le plus souvent ce qui est demandé n’est pas un « accès à l’information ». La facilité de l’accès à l’information provoque soit un effet de simplification du problème, la première information trouvée arrête la poursuite de la recherche, soit une accumulation quasi infinie d’informations ce qui rend impossible l’entrée dans la réflexion et la décision. Dans les deux cas, un accompagnement est alors plus que nécessaire.

Mais il existe également des fonctions « cachées » pour le public, et en tout cas elles semblent être cachées aux yeux du ministère. Le CIO est un organisme extérieur aux établissements. Cette position dans le bassin de formation ou d’éducation permet de produire un certain nombre de documents et de réflexions qui régulent le fonctionnement des établissements du bassin. Une autre fonction cachée concerne les personnels et leur formation. Les réunions de centre, régulières, qui réunissent l’ensemble des PsyEn et le directeur de CIO (DCIO) permettent la circulation et la compréhension des « directives » nationales, académiques, départementales. Elles permettent également les échangent entre les collègues à propos du fonctionnement des établissements. Les échanges de pratiques et l’élaboration-mutualisation de documents sont aussi importants[2].

Enfin, si le ministère annonce 3700 postes de PsyEN EDO, cela ne veut pas dire 3700 PsyEN titulaires sur le terrain. Avec la réduction du recrutement depuis de nombreuses années et le départ en retraite de la génération des années 70-80, de très nombreux postes sont occupés par des contractuels. Et le CIO devient alors un centre de formation pour ceux-ci. Situation possible, et même bénéfique, lorsqu’il s’agit de former un contractuel dans un CIO, mais qui devient impossible dans de nombreux CIO dans lesquels c’est un tiers, sinon plus, des postes qui sont occupés par des contractuels renouvelés chaque année.

Le rattachement à l’établissement

Quel casse-tête pour le directeur de CIO que la répartition des secteurs aux PsyEN, car chacun travaille non pas dans un établissement, mais le plus souvent dans trois, en plus du CIO où il assure des permanences et un accueil, ainsi que de nombreuses participations à diverses instances (handicap, décrocheur, adaptation, etc…). Des arbitrages entre diverses activités sont souvent à prendre par le PsyEN, mais le plus souvent par le DCIO.

Si un PsyEN devra travailler en fait dans plusieurs établissements, qui fera la répartition, un super chef d’établissement ? Quelle forme, quelle nature de l’autorité du chef d’établissement aura-t-elle ? Qui assurera la formation des contractuels ? Qui décidera de la hiérarchisation des tâches du psychologue ? Et ne pas oublier qu’un PsyEN a besoin d’outils informatiques, mais aussi d’outils psychologiques (les tests qui étaient financés et mutualisés par le budget du CIO…).

Du côté du public, il y aura un rétrécissement de celui-ci aux élèves de l’établissement, et les rencontres se feront aux heures et dates d’ouverture des établissements[3].

Les conseillers étant devenus des psychologues « à part entière », ne sont pas particulièrement attendus par les régions aussi ils resteront dans l’éducation nationale. Mais pour combien de temps ? Leurs conditions d’exercice iront en se dégradant, et l’on pourra ainsi mieux abattre son chien.

Les DCIO nommés chargés de mission

Les directeurs n’ayant plus de CIO à diriger n’ont plus d’utilité. Mais leurs multi compétences développées et testées ces dernières années[4] sont peut-être utiles à peu de frais. Nommons les chargés de mission sans oublier de réduire l’accès au tableau d’avancement. L’extinction pourra, si besoin, se fera ainsi en douceur[5].

 

Nous verrons ce qui sortira du chapeau du ministère le 3 avril 2018

 

Bernard Desclaux

 

[1] psychologues de l’Éducation nationale éducation, développement et conseil en orientation scolaire et professionnelle

[2] On pourra relire l’article écrit en commun avec Jacques Vauloup, inspecteur chargé d’information et d’orientation : « Déflouter le travail des pros de l’orientation »

[3] Je me rappelle d’une tentative d’incitation sous le ministère Savary d’ouverture des CDI aux parents en dehors des heures scolaires… qui avait avortée très vite !

[4] Formateur des DCIO à l’ESEN j’avais écrit cet article sur mon blog en mars 2012 Pourquoi la formation des Directeurs de CIO est nécessaire.

[5] Voir par exemple le dernier compte rendu de la CAPN du 9 mars 2018 : Déclaration liminaire Mouvement des DCIO et des Psy-EN par le SGEN-CFDT.

 

This entry was posted on Lundi, avril 2nd, 2018 at 14:52 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

11 Responses to “Vers la disparition des personnels d’orientation de l’EN”

  1. jeanmarie Quairel Says:

    Défendre l’existence des CIO, quand les personnels techniques (PsyEn) qui y sont nommés passent les 3/4 de leur temps en établissements scolaire, sera un exercice difficile…..Surtout après avoir abandonné toutes références au « Conseil en Orientation « : Il faut savoir assumer les conséquences de choix correspondant à des revendications catégorielles historiques de certains syndicats !

  2. bernard-desclaux Says:

    Oui Jean-Marie, et j’ai tellement entendu « notre vrai travail se fait en établissement »…

  3. verneret Says:

    Bonjour Bernard,

    On peut compléter à l’adresse des Chefs d’EPLE, qu’ils auront à recruter des contractuel/les, à les former, à les fidéliser, à les préparer au concours.
    Situation identique pour les stagiaires arrivant et n’étant pas passé/e/s par un poste de contractuel/le.
    Et quid des tâches de documentaliste et de secrétaire qui seront assurées par les EPLE

    Dans cette histoire, les usagers comme les professionnels vont être pris en otage. Vers qui vont se tourner les demandes des familles du privé, celles des adultes en transition.
    Le grand danger est que peu à peu les lieux publics d’écoute, de guidance, de neutralité disparaissent purement et simplement.

  4. bernard-desclaux Says:

    Merci pour ce complément.
    Et malheureusement vous avez sans doute raison.

  5. TELLIEZ Says:

    bonjour

    je constate qu’on parle quasi exclusivement des psy en mais on oublie aussi qu’il existe des agents administratifs qui exercent dans les cio et qui vont également être sacrifiés

  6. bernard-desclaux Says:

    Les personnels administratifs qui se trouvent en CIO ne sont pas spécifiques à cette structure. Je pense donc qu’il y aura une mesure de carte scolaire et mutation possible dans divers types emplois (établissement, IA, rectorat…). Information à vérifier, la situation a pu changé( cela m’étonnerait beaucoup) depuis monn départ en retraite en 2008. Ce qui n’enlève rien aux problèmes personnels de devoir changer de lieu et de modalités de travail.

  7. Poisson Bob Says:

    Je considère que le choix qui a été fait est de protéger les personnels Psyen, malheureusement au détriment de la notion même de CIO. En réfléchissant 2 minutes, il est bien clair qu’à partir du moment où tous les services(CIO)ont été étatisés(retrait des gestion départementales) nous sommes dans une logique régalienne promue y compris par certains syndicats : L’état est chargé d’éducation et ne se soucie plus que de ce qui se passe dans ses murs, l’orientation scolaire.Le reste(information métiers, sens de la scolarité au regard du devenir professionnel) est logiquement confié à d’autres, la région devenant pilote de ces autres aspects de l’orientation. Alors oui, le statut de Psyen protège le positionnement des personnels dans l’EN mais a précipité cette logique de recentrage sur les missions fondamentales.
    Enfin les personnels administratifs sont les seuls à être très directement impactés par cette réforme. Les mesures de carte scolaire auront beaucoup de mal à régler les situations personnelles. C’est bien la situation des personnels administratifs qui sera très difficile à vivre.
    Enfin, pour les DCIO, ils ne sont plus que Psyen hors classe : Dans la presse syndicale, on parle de « mépris », il s’agit plus trivialement de conséquences logiques des « erreurs » qu’on imputera à qui l’on voudra en fonction de ses convictions.

  8. Le blog de Bernard Desclaux » Blog Archive » La liberté de choisir son avenir professionnel, par JM Quairel Says:

    […] La liberté de choisir son avenir professionnel  » et dont j’ai fait déjà écho dans un précédent post. Je vous en recommande sa […]

  9. emmanuelle DELAS Says:

    Cher Bernard, quand j’ai pris connaissance, hier, des premières publications syndicales concernant la suppression des Cio, mes premières pensées ont été pour toi, au CIO de Nanterre…Ta pratique et ta vision de la fonction du CIO m’ont constamment inspirée, et je suis fière de mon petit CIO des Landes (Parentis en Born) qui tourne à plein régime avec seulement 2 cop et une secrétaire…Ca fait 30 ans maintenant que je m’accroche, et que j’y crois…je vais faire calculer mes droits à la retraite, et dès que possible (j’ai 2 enfants ds l’enseignement supérieur et une petite dernière en 3ème), je vais jeter l’éponge.
    je t’embrasse
    Emmanuelle Bréard

  10. bernard-desclaux Says:

    Très sympathique clin d’œil et je t’en remercie. En effet bien triste situation que vous devez vivre très mal sur le terrain.
    J’espère que ton « calcul » sera rapide et que tu pourras profiter rapidement de ta retraite.
    Bernard

  11. Jacques Vauloup Says:

    Je partage pour l’essentiel les propos de l’ami Bob Poisson. Le probable transfert aux collectivités régionales de l’ONISEP ET SES RÉSEAUX RÉGIONAUX n’est que la conséquence logique du transfert, déjà ancien, aux collectivités régionales de la compétence sur l’orientation et l’information professionnelles. Voyons bien, au passage, que, pour le moment, les CIO et ses personnels ne sont pas nommés dans le projet de loi « Choisir son avenir professionnel » actuellement en cours de discussion par la représentation nationale.
    Rappelons-nous aussi que l’ONISEP n’avait rien fait pour défendre une autre vision que le projet de transfert des CIO et de ses personnels aux régions lancé par le premier ministre Raffarin en 2003. L’ONISEP avait habilement surfé sur la vague moderniste et la vacance des CIO (cf. mouvement social de la fin de l’hiver et du printemps 2003) pour développer « Mon orientation en ligne », site d’information documentaire et non de conseil aux personnes, lequel constitue le coeur de l’activité en orientation, et qui ne relève pas – et n’a jamais relevé – de la compétence de l’ONISEP.
    Pour les CIO et ses personnels, la voie est désormais le regroupement en des centres psycho-médico-sociaux, selon l’exemple belge qu’on pourrait aisément adapter à la situation française actuelle. Là aussi, conséquence évidente des textes sur les psychologues de l’éducation nationale parus en 2017.
    Dernier point. Si le rattachement des psychologues de l’éducation nationale aux collèges et lycées publics leur ferait probablement perdre en compétence, en connaissance et en posture de neutralité et d’objectivité, il n’aurait pas de sens et entraînerait de graves désillusions pour les élèves, les profs et les parents d’élèves sans la création de nombreux postes manquant afin d’assurer un travail décent de psychologue. Et pourquoi les collèges et lycées privés sous contrat devraient-ils être privés de psychologues ?

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