Vers une nouvelle configuration de l’orientation II : les procédures d’orientation

Poursuivons notre tentative de comprendre la pensée macronnienne[1] concernant l’éducation que j’ai commencée avec le post précédent. Mine de rien toute une série de petites modifications sont en train de bouleverser nos procédures d’orientation. Quand on ouvre la focale en dehors du présent conflit autour des personnels d’orientation, on s’aperçoit que ce ministère s’est engagé dans plusieurs modifications des procédures d’orientation dans un contexte de réorganisation du système scolaire que nous examinerons dans un troisième post.

 

De nouvelles procédures dans le secondaire

J’ai déjà abordé cette question dans deux posts précédents que je vous invite peut-être à relire[2]. Il en ressort me semble-t-il quelques points qui devraient marquer cette nouvelle conception de l’orientation au sein du système scolaire.

L’autorité se reconstitue. L’une de mes hypothèses que je développe depuis longtemps[3] peut se formuler ainsi : il y a une déconstruction de l’autorité au sein de la procédure d’orientation. L’enjeu des procédures d’orientation porte sur la définition de qui décide et comment. Ce qui semble se mettre en place, c’est un retour du redoublement, à tous les étages du collège, et sous la responsabilité du chef d’établissement. Retour de l’autorité vis-à-vis des parents, les procédures de recours semblent éliminées, mais aussi retour de l’autorité du chef d’établissement sur les enseignants, qui donnent un « avis » seulement.

Une deuxième tendance (à l’inverse ?) serait la mobilisation des enseignants dans l’aide à l’orientation. On peut le voir avec la création d’un deuxième professeur principal en classe de terminale, l’assignation de 1h 30 par semaine consacrée à l’orientation (soit 54 heures/année) en seconde. Ils se trouvent également largement impliqués dans l’aide à l’élève dans le cadre de Parcoursup. On peut s’interroger sur l’efficacité de cette « mobilisation » au vu des essais du ministère depuis de très longues années. Pour le dire rapidement, on peut désigner deux freins : l’absence de formation des enseignants dans ce domaine, et surtout leur statut qui les définit comme enseignant d’une discipline et leur travail, les obligations de service, reposant sur la notion d’heure devant élèves. Toute activité hors la classe est vécue comme une activité à gestion personnelle, sur son temps personnel, et donc relever seulement de son engagement et non de contraintes institutionnelles.

Les frontières du scolaire

Un troisième élément serait la porosité entre le scolaire et le non-scolaire. Ici les choses ne sont pas encore totalement engagées, mais on peut les déduire de certains indices. Un regret revient souvent : l’apprentissage n’est pas une voie d’orientation. L’ESENESR met en ligne le 26/06/2015 un Points de vigilance (cadre législatif et réglementaire) pour de la formation des chefs d’établissement.  En juillet 2014 j’avais également abordé cette question qui revient régulièrement[4]. Avec la réforme en cours de l’apprentissage se pose la question de qui tiendra les commandes de l’orientation vers l’apprentissage ? La région devrait avoir la main, mais jusqu’où, sur l’orientation ? Dans l’article 10 du projet de loi on trouve que la région « organise des actions d’information sur les métiers et la formation en direction des élèves et des étudiants. ». Et certaines régions commencent à s’organiser, ainsi : « Avec le précieux soutien du Conseil régional, la chambre de métiers et de l’artisanat de PACA a décidé d’engager une politique de promotion et de communication sur l’apprentissage. Avec le précieux soutien du Conseil régional, la chambre de métiers et de l’artisanat de PACA a décidé d’engager une politique de promotion et de communication sur l’apprentissage. Pour cela, elle a choisi de déployer une opération expérimentale baptisée « Ambassadeurs de l’apprentissage »[5].

A la mi-janvier le Café pédagogique écrivait : « Orientation : Recadrage entre régions et Etat. Alors qu’au soir du 15 janvier l’Association des régions de France publiait un communiqué annonçant que   » le Premier ministre et le ministre de l’Education nationale ont  donné leur accord pour que l’orientation puisse être confiée aux Régions », le 16 janvier les propos de l’ARF sont plus prudents. S’il semble bien que l’Etat et les régions se sont mis d’accord pour que celles-ci aient la main sur l’apprentissage, l’orientation scolaire reste visiblement un point sensible où l’Etat s’engage avec précaution. Pour F Bonneau, vice-président de l’ARF, interrogée par le Café pédagogique, il est question maintenant de nouvelles discussions avec l’Etat. » 

A la mi-février, Hervé Morin déclarait « Il faut que les régions soient les patrons de l’orientation». Depuis il semble qu’il ait abandonné ce cheval de bataille. » Voir en note une autre déclaration [6].

 

Mais la porosité concerne également un autre problème, c’est la réglementation concernant l’âge. Le Café pédagogique s’interroge : « Faut-il ouvrir toutes les entreprises aux moins de 15 ans ? »  « Deux offensives parlementaires visent à supprimer les restrictions qui pèsent sur la présence en entreprise des moins de 15 ans. La sénatrice Françoise Férat, centriste également, qui dépose une proposition de loi tendant à autoriser les stages en entreprises des moins de 14 ans. Pire encore, le 5 avril, au Sénat, Claude Kern (Union centriste) a interpellé le ministre sur les interdictions de travail des apprentis de moins de 16 ans dans les débits de boissons. JM Blanquer n’a pas défendu le principe de la protection des jeunes face à l’alcoolisme. Il a  répondu qu’un « assouplissement existe pour les jeunes qui auront 16 ans dans l’année civile. Nous sommes ouverts aux adaptations nécessaires ». »

 

L’objectif des procédures vers le supérieur

La méritocratie suppose l’implication non seulement des évaluateurs, mais aussi des évalués. Et Pacoursup,  la procédure modifiant l’accès à l’enseignement supérieur, en est un bel exemple. Dès la présentation de cette procédure j’en avais proposé une analyse[7]. Je reprends ici ma conclusion : « Cette future loi sur l’entrée dans l’enseignement supérieur fait de nombreux paris.

  • Pari sur la capacité des lycéens à formuler des vœux rationnels alors que la hiérarchisation des vœux est abandonnée.
  • Pari sur la capacité des personnels des lycées à conseiller, encadrer, et formuler des avis.
  • Pari sur la capacité des établissements à formuler les attendus, et leur capacité de traitement de la masse des demandes non filtrées.
  • Pari sur la bonne volonté du lycéen pour ne pas monopoliser les places, et éliminer au fur et à mesure, les choix qui l’intéressent moins, pour ne garder au final que son préféré. Et tout ceci se fait à la « Fin mai : les lycéens reçoivent les réponses à leurs vœux. L’acceptation des propositions se fait au fur et à mesure qu’ils les reçoivent. Pendant les épreuves écrites du baccalauréat, ils n’en reçoivent plus pour qu’ils puissent se consacrer à l’examen mais peuvent continuer à répondre aux propositions déjà reçues. La procédure reprend à l’issue de l’examen. » Faire faire ces derniers choix au dernier moment de préparation du baccalauréat, çà c’est un sacré pari en nature humaine !

On a donc vidé l’application de tout algorithme, supprimé le tirage au sort, mais on a un fort retour du pari sur les bonnes volontés de tous les acteurs ! Décharge de l’Etat de sa responsabilité et renvoi de celle-ci sur chacun.

Dangers à l’horizon ! »

Je me suis trompé, il ne s’agissait pas de paris multiples, mais d’un dispositif pour entraîner l’engagement des acteurs et induire leur adhésion à l’objectif général de la méritocratie. Sauf que !

Sauf qu’il n’est pas sûr que cela ait marché. Du côté lycéens, jusqu’à présent, ils ont exécuté ce qu’ils devaient faire et étaient obligés de faire (choix et motivation), mais pas sûr que le triage du choix ultime se fasse aussi bien et dans les temps. Du côté enseignants du secondaire, beaucoup ont boycotté la validation des choix. Et du côté du supérieur un frein moteur est enclenché au traitement des demandes, à la fois pour des raisons de principe moral (ne pas participer à la sélection des futurs étudiants) mais aussi pratiques (temps de travail beaucoup trop important pour sa réalisation)[8].

Le 13 avril 2018, le journal Normandie.fr publie : « Université de Rouen : le président annonce un libre accès, donc pas de Parcoursup ». On y trouve ces justifications à une telle décision :

« Mais voilà, ces enseignants, comme tant d’autres, souhaitent une université qui reste accessible à toutes les classes sociales. Et qu’elle puisse, pour une inscription à moins de 200 €, continuer de proposer des parcours de réussite.

Car derrière ce complexe Parcoursup, ces enseignants voient surtout un outil qui augmentera plus encore le clivage entre universités à forte attractivité et d’autres moins prisées. « On voit déjà des officines privées qui se créent un peu partout pour s’assurer d’une orientation… La prochaine étape, ce sera d’augmenter les frais d’inscription, comme en Angleterre ou aux États-Unis », annonce Léo Glangetas, professeur de mathématiques. » Ainsi à l’Université de Rouen : le président annonce un libre accès, donc pas de Parcoursup.

 

Quelle conclusion ?

Sur le front des procédures la direction est plus difficile à identifier. On aurait un double mouvement qui reste marqué par les débats de Gaule/Pompidou. Au sein du secondaire une volonté de réduire la démographisation et sa poursuite notamment en redonnant une autorité au chef d’établissement. A l’articulation du secondaire et du supérieur on essaye de le protéger en étendant les processus de sélection non par un exercice de l’autorité de l’Etat, mais la possibilité de sa mise en œuvre par les acteurs du terrain eux-mêmes.

Mais deux petites révolutions sont annoncées mine de rien par notre ministre J.M. Blanquer lors des 18es Rencontres sénatoriales de l’apprentissage. A écouter avec attention.

Les taux d’orientation à l’issue du collège ne font plus partie des critères d’évaluation d’un établissement, et ici du collège. Donc plus d’objectifs à atteindre assignés dans les lettres de missions des chefs d’établissement. « Etre au plus près de l’élève », c’est le seul critère… On verra ce que cela veut dire. En tout cas dans la parole du ministre, il s’agit toujours « d’envoyer l’élève »… De fait derrière cela, il y a l’abandon, sans le dire, des objectifs inscrits dans la/les lois (50 % niveau L, 80 % niveau bac, 100 % qualifié)[9].

 

AFFELNET, le logiciel d’affectation utilisé fin de troisième va intégrer, dès cette année l’entrée en apprentissage. Encore plus fort ! Le DASEN, représentant de l’Etat va affecter des élèves dans des centres de formation d’apprentis. L’apprentissage devient-il une nouvelle voie d’orientation à l’issue de la troisième ? Cela fait-il partie des vœux formulés par les parents au deuxième et au troisième trimestre ? En tout cas actuellement ce n’est pas le cas dans la procédure d’orientation ! Par quelle magie AFFELNET fera-t-il la transformation d’un élève sous statut scolaire à celui d’apprenti ayant un contrat de travail ? Comment AFFELNET passera à travers des procédures d’inscription propres à chaque centre ?

 

Bienvenue dans un monde dérégulé !

 

Bernard Desclaux

 

[1] « Et en même temps » : une pensée macronnienne de la complexité ? par Raffi Duymedjian, Professeur associé,, Grenoble École de Management (GEM) et Jean-Marc Pistorello, Intervernant innovation, Grenoble École de Management (GEM). https://theconversation.com/et-en-meme-temps-une-pensee-macronnienne-de-la-complexite-77917

[2] Orientation et positionnement en seconde http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2018/02/20/orientation-et-positionnement-en-seconde/ et Vers de nouvelles procédures ? http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2018/02/23/vers-de-nouvelles-procedures/

[3] Exemple : « Apprendre à s’orienter, d’hier à aujourd’hui (V), ou le déclin de l’organisation du pouvoir d’orienter »

http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2015/05/07/apprendre-a-sorienter-dhier-a-aujourdhui-v-ou-le-declin-de-lorganisation-du-pouvoir-dorienter/

[4] L’apprentissage, une voie d’orientation comme une autre ? http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2014/07/10/lapprentissage-une-voie-dorientation-comme-une-autre/

[5] Dans Var Matin du 13/04/2018 « Les futurs « Ambassadeurs de l’apprentissage » se forment » http://www.varmatin.com/vie-locale/les-futurs-ambassadeurs-de-l-apprentissage-se-forment-222667

[6] Hervé Morin : « La réforme de l’apprentissage va être une catastrophe pour les territoires » https://www.sudradio.fr/politique/herve-morin-la-reforme-de-lapprentissage-va-etre-une-catastrophe-pour-les-territoires

 [7] Précipitation, hasard, surcharge et pari http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2017/11/20/precipitation-hasard-surcharge-et-pari/

[8] Et je ne parle pas ici des blocages des universités.

[9] Rappel des trois objectifs quantitatifs de l’Education nationale

http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2011/01/24/rappel-des-trois-objectifs-quantitatifs-de-leducation-nationale/

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This entry was posted on mardi, avril 17th, 2018 at 14:21 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

One Response to “Vers une nouvelle configuration de l’orientation II : les procédures d’orientation”

  1. jeanmarie Quairel Says:

    C’est un cauchemar ! Et je ne comprend pas le silence des fédérations de Parents ! Aujourd’hui il faudrait que les acteurs de l’Orientation aient le courage de se saborder, car ils sont piégés par la notion mème d’Orientation qui, il y a déjà 25 ans, faisait bondir nos collègues Québecois ….. Trois conditions nécessaires pour un système émancipateur, au service de la jeunesse : 1/Remplacer « Orientation » par « Choix de formations » 2/Donner le pouvoir de décision ultime, au jeune et à ses parents, en incluant l’apprentissage dans les choix,au mème titre que l’entrée en seconde générale.3/Organiser les années charnières, après la 3° et après le bac, en conséquences, pour permettre, maturation, remise à niveau éventuelle et découverte de la diversité des formations et de l’évolution des métiers.
    Dans ce cadre, les CIO peuvent devenir des CICFM ( Centre d’information et de Conseil sur les formations et les Métiers) et le travail des Psy- EN pourra prendre tout son sens, dans l’accompagnement des jeunes.
    C’est, à mon avis, le seul projet alternatif à la marchandisation du système .

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