Vers une nouvelle configuration de l’orientation III : Un autre système scolaire

L’orientation dépend également de l’organisation du système scolaire et du système de formation professionnelle. La question proprement dite de l’orientation, en tant que circulation dans un système, s’est posée avec la réforme Berthoin qui « unifiait » l’éducation nationale et la formation professionnelle. Mais vers quelle organisation de ce système allons-nous ?

Un nouveau système scolaire ?

Claude Lelièvre vient de publier « Le bilan scolaire faramineux d’Emmanuel Macron » sur son blog Histoire et politiques scolaires. Il commente ainsi la dernière déclaration de notre président : « «On change tout, et cela n’était pas arrivé depuis Jules Ferry !» a soutenu le président de la République lors de son interview par Jean-Pierre Pernaut faite dans une école (afin de rendre sans doute plus crédible son ambition déclarée). Mais il faut se pincer pour vérifier que l’on ne rêve pas ! » Suit un rappel des « mesures » déjà prises ou annoncées qu’il confronte à quelques citations choisies de Jules Ferry. Et la conclusion de Claude Lelièvre tombe : « Ces citations sont de Jules Ferry lui-même bien sûr ! Et il arrive que le ministre de l’Education nationale distingué par Emmanuel Macron – Jean-Michel Blanquer – loin de contribuer à faire advenir une nouvelle Ecole « comme cela n’était pas arrivé depuis Jules Ferry », va au contraire en sens inverse, vers  »l’Ancien Régime ». On croit  »rêver ». »

Donc en marche, arrière toute !

L’insistance sur les mesures prises sur l’entrée dans le système, la soit-disante scolarisation à 3 ans et le dédoublement des classes de CP (dans certaines zones) détourne l’attention des petites manœuvres concernant le collège. Globalement, l’évolution qui s’était engagée avec la loi sur la refondation d’aller vers une école du socle recherchant notamment la continuité entre l’école primaire et le collège semble abandonnée. Mieux, on revient par petites touches sur les mesures d’unification du collège avec le retour des classes dites « européennes », du latin. Le tout agité par les « mesurettes » de l’accueil en fanfare, des chorales et autres fables de La Fontaine.

Côté lycée

La distinction des trois voies de formation est maintenue, et seule la voie générale est réorganisée. La présentation de cette réforme sur le site « service-public.fr » se fait ainsi :

« Pour préparer les élèves à ce nouvel examen, l’organisation du lycée va être progressivement modifiée. La voie technologique conserve son organisation en séries. En revanche, les séries L, ES et S de la voie générale sont supprimées et remplacées par des spécialités que les élèves devront choisir en entrant en première.

La voie générale comprendra :

  • un socle de culture commune (français, philosophie, histoire-géographie, langues vivantes…) ;
  • des disciplines de spécialité (mathématiques, sciences de la vie et de la terre, sciences économiques et sociales, arts…). L’élève devra choisir trois disciplines en première et deux en terminale parmi les trois suivies en première ;
  • un temps dédié à l’orientation et à l’accompagnement pour préparer dès la seconde les choix de parcours puis le choix des études supérieures ;
  • des enseignements facultatifs.

De nouvelles disciplines voient le jour comme les humanités scientifiques et numériques dans le socle commun ; géopolitique et sciences politiques, sciences informatiques et numériques dans les spécialités. »

Les uns trouvent trop de modulaire et les autres pas assez. En tout cas « Le CSE rejette la réforme du lycée » indique le Café pédagogique.

Au fond on n’a aucune volonté de modifier l’architecture globale du système. La bifurcation se trouve toujours située à la fin de la troisième (et relève toujours de l’évaluation réalisée par le collège). Les trois voies sont maintenues et les réformes de contenu restent internes à ces voies. On est loin de la proposition du CESE dans son avis sur L’orientation des jeunes[1], de reporter l’orientation à la fin de la seconde. Je défends cette mesure depuis longtemps non pour des raisons d’âge (repousser à 15 ans le moment du choix) mais pour des raisons liées à la fonction de chaque élément du système, position que j’ai essayée de défendre lors de mon audition au CESE[2]. Cette mesure n’est pas neuve d’ailleurs, elle fut proposée en décembre 2012 par la Cours des comptes[3] avant la discussion de la Refondation !

Quant au supérieur

A ce jour, et à ma connaissance, aucune réforme sur la structuration de l’enseignement supérieur n’est envisagée. On laisse en l’état, mais on étend le pouvoir de sélectionner à l’ensemble des offreurs de formation en réaménageant les modalités d’entrée avec Parcoursup. Doucement ou se dirige vers une séparation des deux fonctions du baccalauréat français, à la fois diplôme de fin d’études et ticket d’entrée dans le supérieur. Si on associe le pouvoir de sélection à l’entrée à l’université à une inadéquation des moyens, il parait difficile d’assurer une place pour chacun. Là aussi le secteur marchand pourra se développer. « Le problème n’est donc plus seulement de répartir au mieux huit œufs dans une boite de huit, mais de placer huit œufs dans une boite de six. Il faut être très clair, même le meilleur algorithme d’affectation au monde est incapable résoudre ce problème. Il y aura des œufs cassés. L’enseignement supérieur est face à un manque de ressources structurelles qui l’empêche de pourvoir honorer ses promesses. » Voir sur le blog de l’ingénieur différent un démontage comparatif de APB et de Parcoursup : « Les trompettes de Parcoursup », à lire. 

 

La fin du principe monopolistique

 

En 2013 j’écrivais un article, « La France, Etat éducateur, Etat formateur ».

 Il semble bien que l’Etat ne tienne plus ce principe comme organisateur de son activité, et le gouvernement actuel semble bien mettre les conditions en place pour son abandon. Le bouleversement de l’orientation qui s’annonce doit être interprété dans ce sens : ouverture au marché et abandon de la mission d’état qui est transférée aux régions.

Ajoutons d’autres signes.

Le rapport de François TADDEI, Directeur du Centre de recherches interdisciplinaires (CRI) est intitulé : « Un plan pour co-construire une société apprenante », remis à la ministre du Travail, au ministre de l’Éducation nationale et à la ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, le 4 avril 2018.

La Caisse des dépôts des territoires le présente ainsi : “Le rapport « Un plan pour co-construire une société apprenante », de François Taddei, directeur du Centre de recherches interdisciplinaires (CRI), a été remis aux ministres du Travail, de l’Education nationale et de l’Enseignement supérieur le 4 avril 2018. Il propose notamment de mettre en place une quinzaine d’expérimentations dans les territoires, pour créer des tiers-lieux physiques et numériques, organiser une « fête de l’apprendre » ou créer des « labs » pour imaginer les métiers et formations de demain…”

 

Concernant la fréquentation de l’école on peut relever deux pistes d’évolution importantes :

  • Le développement de l’offre du privé pas seulement encré sur le cultuel et le religieux. D’un côté se développent des entreprises à objectifs « sociaux » affichés comme Espérance banlieues[4] et de l’autre des écoles à pédagogies particulières[5] ou public particulier[6].
  • Le développement du mouvement de retrait ou de l’école à la maison[7], ou de déscolarisation.
  • Le développement de l’Intelligence artificielle. « Depuis quelque temps, l’école s’adapte à la société en mouvement, donc progressivement à l’intelligence artificielle. Ces premiers pas sont cruciaux et aident à un apprentissage personnalisé ou adaptatif des enfants : ceux qui sont en décrochages pourront se rattraper et les plus performants se développer. Comment cette technologie contribue-t-elle concrètement à l’apprentissage des enfants ? Les plateformes d’intelligence artificielle se développent-elles dans l’Education nationale ? »[8] Alarme ou espoir ?

 

De toute part, l’emprise de l’Etat sur le « scolaire » craque. Mais est-ce que cela le dédouane de l’engagement de l’Union européenne pris en 2008 justement sous la présidence française ? Cet engagement fait le lien entre la formation et l’orientation tout au long de la vie. L’UE insiste auprès des États membres pour qu’ils favorisent l’acquisition de la capacité à s’orienter tout au long de la vie. L’orientation « européenne » est conçue comme une activité de la personne et non pas comme un processus institutionnel gérant la circulation des individus, l’état devant aider cette activité.

 

Bernard Desclaux


[1] Pour consulter cet avis : http://www.lecese.fr/travaux-publies/l-orientation-des-jeunes

[2] Voir la vidéo sur le site du CESE Questions à Bernard DESCLAUX http://www.lecese.fr/content/questions-bernard-desclaux-cio-orientation-des-jeunes et mes deux textes sur le site des Cahiers pédagogiques http://www.cahiers-pedagogiques.com/Les-chantiers-de-l-orientation et http://www.cahiers-pedagogiques.com/Les-chantiers-de-l-orientation-suite

[3] La Cour des comptes recommande une orientation après la Seconde. Rédaction 13 décembre 2012 https://www.orientation-education.com/article/la-cour-des-comptes-recommande-une-orientation-apres-la-seconde

[4] Lire l’article de Paul Devin : Espérance banlieues : écoles de l’endoctrinement. https://blogs.mediapart.fr/paul-devin/blog/020417/esperance-banlieues-ecoles-de-l-endoctrinement Remarquons « Comme toutes les autres écoles de la fondation Espérance banlieues, le cours Charles-Péguy est une école hors contrat. L’Éducation nationale n’en assure pas le financement, ni les collectivités locales. Le développement de l’école et sa pérennité sont donc liés à la générosité de donateurs privés (groupes Saint-Gobain, Vinci, BNp Paribas, Thalès, AXA, Amiral gestion, Bouygues, Fondation de France…) en faveur de cette action au service de la réussite scolaire. L’école est financée et gérée par l’Association Sartrouvilloise d’Éducation (ASE) qui se charge de réunir les fonds nécessaires au fonctionnement de l’établissement : dons privés et publics auxquels s’ajoute la participation financière des familles de 75c/mois, qui ne couvre que 10 à 15 % des frais de fonctionnement. »

https://www.esperancebanlieues.org/wp-content/uploads/2016/11/Presse-72T40-0616-Sartrouville-le-journal-Education-Ecole-Sartrouville-Une-chance-de-reussir-pour-tous.pdf

[5] La pédagogie Montessori détournée en business nébuleux https://www.letemps.ch/economie/pedagogie-montessori-detournee-business-nebuleux?utm_source=facebook&utm_medium=share&utm_campaign=article

[6] Enfants à haut potentiel : un véritable enjeu sociétal https://theconversation.com/enfants-a-haut-potentiel-un-veritable-enjeu-societal-94844

[7] Cette situation est néanmoins encadrée par l’Etat cf. https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F23429

[8] L’intelligence artificielle aux portes des écoles https://www.lci.fr/societe/l-intelligence-artificielle-aux-portes-des-ecoles-2084848.html

 

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This entry was posted on samedi, avril 21st, 2018 at 13:44 and is filed under Orientation, Système scolaire. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

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