Les hésitations de l’Etat en matière d’orientation

Jean-Marie Quairel a rédigé un commentaire à mon dernier article « Légalité et illégalité de la procédure d’appel » :

« Franchement, avoir réussi à judiciariser une procédure qui revient tout simplement à choisir une formation, est ridicule et désespérant : En matière d’Éducation, rien ne peut vraiment se construire si la confiance est absente. Responsabiliser les personnes entraine chez elles des comportements intelligents, y compris dans leurs choix d’Orientation: C’est un cercle vertueux et le seul chemin véritablement émancipateur…..Mais, visiblement, personne n’a le courage de l’emprunter. »

C’est une bonne interrogation à laquelle je vais essayer de répondre. Au fond en France la relation entre l’Etat et les citoyens ne s’est jamais posée comme relation de confiance. Il s’agit toujours pour lui de savoir comment exercer une autorité sans paraître autoritaire ?

Les deux fonctions assignées au conseil de classe

J’ai déjà abordé et développé ce thème dans l’article « Aux origines du conseil de classe », et je relève simplement les points essentiels à mes yeux.

La première fonction attribuée au conseil de classe (1880) est celle du pouvoir de décider du passage en classe supérieure. Pouvoir ambiguë dès la première circulaire. Sur la base d’épreuves notées par les enseignants les élèves sont classés. Après examen, les élèves étaient classés en trois catégories « par le chef d’établissement, sur l’avis collectif et concerté de tous les professeurs de la classe réunis  ». Le processus de construction de ce « pouvoir » est donc très complexe, relève-t-il de celui qui élabore l’examen, de celui qui note, de ce collectif qui donne un avis, du chef d’établissement qui décide…

Mais le conseil de classe a très vite une autre fonction (1898) : « Il est également désirable qu’à certaines époques de l’année, tous les professeurs d’une même classe se réunissent pour s’entretenir de l’état de la classe, du travail et des progrès des élèves ». On glisse ainsi vers une fonction « pédagogique ».

Mais il est difficile de tenir ensemble ces deux fonctions. Diverses tentatives ont été faites. Par exemple externaliser la fonction décisionnelle en créant un conseil d’orientation de circonscription. Ou bien encore lors de la réforme Haby, en distinguant « conseil de professeurs » et « conseil de classe ». Aujourd’hui seul le conseil de classe est une instance institutionnelle reconnue.

Qui décide de l’orientation ?

A partir du moment où l’orientation des jeunes devient un problème d’Etat[1] cette question se pose à lui : comment organiser l’entrée en apprentissage ? J’ai déjà écrit sur ce sujet[2]. Je pointe simplement quelques idées.

Les scientifiques aimeraient que ce soit sur la base de leurs mesures scientifiques (les tests pour les psychologues, les mesures physiologiques pour les médecins) que l’avis d’orientation soit rédigé. Finalement ce sera la synthèse de plusieurs sources d’information, dont les « scientifiques », qui sera rédigé par un acteur, le conseiller d’orientation professionnelle. Mais il s’agit d’un avis seulement. C’est son existence qui est nécessaire, pas son contenu. Le seul acte de pouvoir est l’interdiction d’entrée dans une formation pour des raisons médicales. L’Etat protège ainsi les personnes et l’employeur, et laisse libre les familles.

La liberté des familles

Cette idée, cette obsession est primordiale pour comprendre l’orientation scolaire en France. Nos procédures ont une apparente rigidité qui donne beaucoup de pouvoir aux enseignants, mais la « liberté » familiale est le plus souvent protégée surtout en matière de choix professionnel.

On l’a vu plus haut pour ce qui concerne l’apprentissage[3]. Henri Piéron se lamentait : «  Un échec professionnel aurait pu être évité dans 15 % des cas, où le conseil n’a pas été suivi. Sur 200.000 enfants examinés annuellement — en attendant que tous le soient en fin de scolarité primaire comme l’impose la loi — si 35.000 sont actuellement indociles, cela comporte 5.000 échecs professionnels et 10.000 cas de non satisfaction réelle.

Si l’on arrivait à convaincre pleinement les familles de l’utilité pour leurs enfants du conseil d’orientation, ce déchet pourrait être considérablement réduit. Mais, s’il n’y avait pas de conseil, pour les 165.000 autres enfants, combien y aurait-il chaque année d’échecs professionnels et d’états de mécontentement supplémentaires, qui se trouvent évités, grâce à l’organisation de l’orientation professionnelles. »[4]

Dans toutes les différentes procédures d’orientation qui se sont succédées depuis 1959, le choix de la spécialité professionnelle a toujours été laissé à la famille.

Il faut réguler !

La période gaullienne créé le Plan. Il faut obtenir des flux vers les niveaux de formation que l’INSEE a créés également à cette époque. Mais comment faire ? Par l’autorité ? Non, trop risqué, on fera ça par la « régulation ».

D’abord les méthodes douces. L’information est développée avec la création de l’ONISEP, et les conseillers d’orientation sont intégrés dans le secondaire. Ensuite les méthodes indirectes des fonctions de conseil technique dans l’administration sont créées, le chef du service d’orientation et d’information auprès du recteur, et l’Inspecteur chargé de l’orientation et de l’information auprès de l’Inspecteur d’académie. Avec les conseillers d’orientation, ces derniers acteurs ont surtout servi à faire intégrer les procédures d’orientation dans le fonctionnement des établissements (nombre de collègues peuvent raconter comment ils ont dû se battre contre les arrangements locaux).

Et c’est surtout l’époque de l’organisation du contrôle de l’affectation, confiée aux inspections académiques, qui seront ensuite informatisées, puis « algorithmées ».

Il y aurait comme un abandon de cet espoir aujourd’hui ! L’information nationale est abandonnée, les DRONISEP sont données aux régions. Certains envisagent même de donner l’orientation scolaire aux régions, pendant que les conseillers d’orientation devenus PsyEN (personnel « marginal-séquent »[5] seraient intégrés à l’établissement. Et même le contrôle de l’affectation tend à être réduit, laissant le jeu des acteurs se développer. Il suffit de comprendre la réelle évolution entre APB et Parcoursup[6].

Vers une autre configuration ?

Avec le développement du jeu des acteurs locaux que l’on voit pointer dans Parcoursup, une autre tendance se fait jour avec Le projet de loi : Projet de loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel (NOR : MTRX1808061L/Bleue-2) : l’attribution aux régions de nouvelles compétences en matière d’orientation. Une nouvelle étape sera sans doute franchie avec le vote de cette loi qui va bouleverser le paysage de l’orientation en France.

Nous en ferons sans doute un commentaire plus développé dans un prochain article. Citons simplement quelques principes que l’on trouve dans l’ÉTUDE D’IMPACT PROJET DE LOI pour la liberté de choisir son avenir professionnel NOR : MTRX1808061L/Bleue-1.

« Une mise en complémentarité cohérente des différents acteurs de l’orientation doit permettre de renouveler en profondeur un système de l’orientation »

« Un nouveau partage des compétences État/région pour une meilleure éducation à l’orientation dès le collège peut créer les conditions d’une meilleure efficacité. » p. 101

« Le modèle actuel qui repose sur un établissement national pilotant des délégations régionales en lien avec les autorités académiques, mais sans liaison effective avec les régions est un modèle qui s’essouffle. »

« Le transfert aux régions de la responsabilité première en matière d’information sur les métiers et les formations ne saurait priver les personnels de l’État (PsyEn, directeurs de CIO, professeurs, professeurs principaux) de concourir à ce travail d’information qui fait partie intégrante de leurs missions. Aussi l’option consistant à transférer aux régions les structures et les personnels (CIO, directeurs, PsyEn et personnels administratifs) en charge de ces missions n’a pas été retenue. » p. 102

Un nouvel espace de régulation avec très peu de contrôle d’état s’organise ainsi.

 

Bernard Desclaux

 

[1] Bernard Desclaux, L’évolution des rapports entre l’Etat et l’orientation »

 

[2] Bernard Desclaux,  « Psychologie, orientation, éducation 4 : la mise en forme de l’op à partir des années 20 »

[3] Bernard Desclaux,  « Psychologie, orientation, éducation 6 : les fondements d’une profession »

[4] H. Piéron et al. : Le contrôle de l’orientation professionnelle. Paris, CNAM, 1949, 111p. p. 5

[5] Concept développé notamment par Michel Crozier. Voir Dominique Martin, « L’analyse stratégique en perspective », Revue européenne des sciences sociales [En ligne], 50-2 | 2012, mis en ligne le 01 janvier 2016, consulté le 27 avril 2018. URL : http://journals.openedition.org/ress/2255  ; DOI : 10.4000/ress.2255

[6] Bernard Desclaux,  « La fin d’APB et la résolution des problèmes d’orientation » et « Précipitation, hasard, surcharge et pari »

 

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This entry was posted on samedi, avril 28th, 2018 at 16:08 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

One Response to “Les hésitations de l’Etat en matière d’orientation”

  1. Systèmes de formation, d’orientation et de transition vers l’emploi | apprendre et s'orienter Says:

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