Psychologie, orientation, éducation 15 Des raisons sociales de l’orientation

Les dispositifs sociaux répondent à des « questions sociales ». La forme de la réponse, elle, dépend des moyens sociaux actuels (savoirs « scientifiques », techniques, moyens humains, stratégies de groupes sociaux, idéologies dominantes…).

L’adaptation de l’homme au travail

Au début du siècle on peut simplifier en disant que l’orientation professionnelle se construit par rapport à la question sociale de l’adaptation de l’homme au travail, nécessaire par rapport à plusieurs risques dus au travail en usine en particulier. Cette formulation on la retrouve jusqu’au milieu du siècle. Les journées d’études de juillet 1949 de l’Institut national d’étude du travail et d’orientation professionnelle s’intitulent : Le contrôle de l’orientation professionnelle[1]. La dernière intervention est de Jean Beaussier[2]. Elle s’intitule : Le pronostic et les critères de la réussite professionnelle. Les critères retenus sont issus des travaux des sociologues industriels. Ils sont de trois types :

« – Les critères qui portent sur la présence du travailleur dans l’entreprise : l’absentéisme et l’instabilité.

– Les critères qui semblent, d’après les études les plus nombreuses et les plus anciennes, les symptômes des plus nets d’inadaptation à la tâche : que la fatigue et les accidents.

– Les critères qui paraissent liés au « moral » du travailleur, considéré sous l’angle de ses manifestations psychologiques ou de leur influence sur son efficience :

  • satisfaction ;
  • ennui ;
  • conflits sociaux ;
  • rendement. » pp. 107-108

 

Et la préface d’Henri Piéron (Professeur au Collège de France, et Directeur délégué de l’INETOP) se termine ainsi :

«  Un échec professionnel aurait pu être évité dans 15 % des cas, où le conseil n’a pas été suivi. Sur 200.000 enfants examinés annuellement — en attendant que tous le soient en fin de scolarité primaire comme l’impose la loi — si 35.000 sont actuellement indociles, cela comporte 5.000 échecs professionnels et 10.000 cas de non satisfaction réelle.

Si l’on arrivait à convaincre pleinement les familles de l’utilité pour leurs enfants du conseil d’orientation, ce déchet pourrait être considérablement réduit. Mais, s’il n’y avait pas de conseil, pour les 165.000 autres enfants, combien y aurait-il chaque année d’échecs professionnels et d’états de mécontentement supplémentaires, qui se trouvent évités, grâce à l’organisation de l’orientation professionnelles. » (p. 5)

Echec professionnel, conseil non suivi, indocile, convaincre, déchet, mécontentement… Quel vocabulaire ! On sent bien le regret du manque d’autorité et de pouvoir sur l’autre. La cité juste n’est pas acceptée ni par les politiques qui n’ont pas imposé le suivi du « conseil d’orientation » dans l’avis d’orientation, ni par les personnes concernée elles-mêmes, le mineur et sa famille.

 

La mobilité sociale

Dix ans plus tard, du 9 au 13 septembre 1959, se tiennent à Clermont-Ferrand le XIIe Congrès national d’orientation professionnelle. C’est la période de la réforme Berthoin, première réforme de l’éducation de la Ve République.

Jean Beaussier, toujours lui, est le Rapporteur général (il est Directeur des Centres Publics d’Orientation de Seine-et-Oise, et Vice-Président de l’Association Internationale d’Orientation Professionnelle). L’ouverture de son rapport se fait par ces mots :

«  L’accélération du progrès technique qui a suivi la deuxième guerre mondiale, les  transformations économiques, sociales et morales qu’il a entraînées, font apparaître plus nettement les besoins nouveaux en cadres  techniques, sociaux et culturels de toutes les nations modernes et, en particulier, de notre pays. » (p. 7)

Et sa conclusion est la suivante :

« Ensemble [il s’agit des congressistes auxquels il s’adresse], ils travailleront à la recherche des solutions aux problèmes qu’ils considèrent comme fondamentaux pour les années à venir :

– Comment l’enseignement doit-il être organisé pour permettre au pus grand nombre d’enfants, sans considération de rang social ou de milieu d’origine, la pleine utilisation de leurs moyens intellectuels, de leurs ressources physiques et morales ?

– Comment peuvent être dégagés, préparés les éléments les plus capables de fournir à la nation, ses cadres techniques, sociaux et culturels dans un monde en évolution accélérée ?

– Comment la masse des enfants, d’origine urbaine et rurale, peut-elle être formée, éduquée pour remplir à l’ère de l’énergie nucléaire et de l’automation, leur fonction de producteurs compétents et de citoyens responsables dans une société fondée sur le respect de la personne humaine ? » (p. 8).

 

On perçoit bien que le registre de la question sociale a totalement changé. Il ne s’agit plus de l’adaptation des individus à un système de production (qui suppose stabilité et engagement de la personne), mais il s’agit de la mobilité sociale qui est en jeu selon trois interrogations que l’on peut reformuler de la manière suivante :

– comment organiser l’enseignement ;

– comment réaliser l’extraction, le repérage… la sélection…

– comment assurer la préparation de tous à ces changement de position.

Et surtout, il ne s’agit plus d’une question « individuelle », mais d’une question qui relève de la mise en œuvre d’un dispositif social très particulier : l’école. Comment l’école peut-elle transformer la reproduction sociale ?

Progrès, plein emploi, sécurité… C’était le registre ambiant de l’époque. Aujourd’hui quel serait ce registre ?

 

Une société individualisée

 

Notre hypothèse fondamentale, c’est que nous sommes dans une nouvelle période définie par un nouveau problème, et qu’une nouvelle solution devra se formuler ici en France, et ailleurs également.

 

Le gouvernement actuel au travers de son Projet de loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel (NOR : MTRX1808061L/Bleue-2) indique son interprétation de la situation et propose ses solutions. Notons que l’intitulé n’est pas neutre. La solution est du côté de la liberté individuelle. Retour de balancier.

 

L’exposé des motifs du projet de loi commence par le diagnostic suivant :

« Les transformations majeures que connaissent les entreprises du pays et des secteurs entiers de l’économie ont des effets importants sur les organisations de travail, les métiers et donc les compétences attendues de la part des actifs. Elles requièrent de refonder une grande partie de notre modèle de protection sociale des actifs autour d’un tryptique conjuguant l’innovation et la performance économique, la construction de nouvelles libertés et le souci constant de l’inclusion sociale. » (p. 1).

Et il résume le double objectif de cette loi ainsi :

« – donner de nouveaux droits aux personnes pour leur permettre de choisir leur vie

professionnelle tout au long de leur carrière. Il s’agit de développer et de faciliter l’accès à la formation, autour des initiatives et des besoins des personnes, dans un souci d’équité, de liberté professionnelle, dans un cadre organisé collectivement et soutenable financièrement. […]

– renforcer l’investissement des entreprises dans les compétences de leurs salariés, par une simplification institutionnelle et réglementaire forte et le développement du dialogue social et économique. Le cadre législatif doit également simplifier et adapter les outils d’insertion professionnelle pour les publics les plus fragilisés, tout particulièrement les travailleurs handicapés. » (pp. 1-2)

 

Aménagement de la société individualisée qui repose sur le  « management de soi » et l’homme devenu l’ »entrepreneur de lui-même ». » ?

 

Bernard Desclaux

 

[1] H. Piéron et al. : Le contrôle de l’orientation professionnelle. Paris, CNAM, 1949, 111p.

[2] J.Beaussier (1912-1984). Voir dans Questions d’orientation, N°3, septembre 2002, Portrait à plusieurs voix de Jean Beaussier et de ses engagements : révolution, résistance, syndicalisme, orientation, psychologie, éducation, par Pierrette Lombès.

 

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This entry was posted on dimanche, mai 27th, 2018 at 15:48 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

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