Psychologie, orientation, éducation : 17 Ça sert à quoi un Centre public d’orientation professionnelle ?

En ces temps de projet de suppression des CIO[1] il n’est pas inintéressant de revenir à l’utilité des centres d’orientation. Pour cela je m’appuie comme toujours sur André Caroff, qui, dans son livre[2] a proposé une présentation du décret du 10 octobre 1955, et de son article 4. Dans un deuxième temps on survolera l’évolution de l’utilité des CIO pour s’interroger sur le projet de leur suppression ? 

Le décret de 55 et quelques remarques

L’article 8 du décret du 24 mai 1938, dont nous avons parlé dans deux précédent post, attribue aux centres publics d’orientation professionnelle la mission de l’orientation des enfants qui terminent l’enseignement du premier degré.

 

Quatre autres missions sont formulées :

 

A/ A la demande des chefs d’établissement, ils peuvent intervenir « pour tous problèmes relevant de leur compétence ».

Mais où sont définies ces compétences ? Sans doute pour l’examen en vue d’orientation professionnelle…

Mais en 1956, on supprime l’examen systématique d’entrée en sixième (pour ceux qui demandent en provenance des écoles communales), et on crée des commissions départementales pour l’étude des dossiers. Circulaire d’application du 3 mai 1957 :

« Un intérêt incontestable s’attache à ce que les centres publics d’orientation professionnelle soient appelés à fournir des avis aux commissions départementales sur les élèves, en nombre accru, qu’ils auront l’occasion, sur la demande des familles ou des maîtres, d’examiner et de conseiller. » On peut donc dire avec André Caroff qu’un pallier d’orientation se crée.

Ce palier d’orientation existait déjà, mais il était basé essentiellement sur un examen, sur des épreuves scolaires. On peut s’interroger sur les raisons de la suppression des examens, remplacés par le fonctionnement d’une commission. Que prend-t-elle en considération pour décider ? Quelle est sa composition ?

Mais, en tout cas, sa création rend possible l’introduction du conseiller dans un nouveau champ de fonctionnement institutionnel. Il est introduit sur une fonction de répartition entre deux horizons sociaux (la formation professionnelle et la scolarité prolongée…). Il devient un acteur de la « bifurcation ».

 

B/ Les centres sont à la disposition des adolescents, des familles, des services sociaux, pour les aider à résoudre tout problème d’orientation.

Mais il s’agit surtout de problèmes liés à des circulaires pour des publics particuliers (aveugles, assistance publique, adolescent en danger, juge des enfants. On est dans un dispositif administratif, et pas encore sur le principe d’un « service aux personnes » ou d’un service au public tel qu’il apparaitra avec la création des Centres d’information et d’orientation (CIO) en 1971.

 

C/ Les centres participent au recrutement des établissements publics  techniques.

C’est à mon avis un des points essentiels. Cette activité permet aux conseillers d’offrir un échange de service avec les établissements du secondaire. C’est sur cette base de connaissance personnelle du réseau de formation professionnelle qu’ils peuvent assurer « positivement » la réorientation hors du secondaire en favorisant le placement des élèves sortis du général vers les diverses formations professionnelles existantes. Il n’y a pas d’affectation organisée à l’époque.

 

D/ Procéder à de nouveaux examens lorsque des changements d’orientation sont reconnus nécessaires.

La « mort institutionnelle » est ainsi aménagée. Les conseils de classe au-delà de l’âge de l’obligation scolaire peut décider d’un arrêt de la scolarité, ni passage en classe supérieure, ni redoublement, et dont la sentence « vie active » qui ne sera supprimée qu’en … 1982.

 

Dispositif et/ou service

Ainsi il ne faut pas oublier que les « centres » furent créés par l’Etat comme des dispositifs pour exercer un traitement des individus dans le cadre d’une politique sociale et non comme un service aux personnes.

 

Lors de la création des centres d’information et d’orientation en 1971, il est précisé : « Dans le domaine de l’information et de l’orientation, le centre apporte son concours à l’ensemble des actions menées dans le district. Il assure l’accueil, la documentation et l’information du public scolaire et non scolaire, procède aux consultations nécessaires et collabore avec les services chargés de l’emploi des jeunes. »[3]

Les CIO vont participer à la politique d’insertion des jeunes, mais elle sera prise en charge essentiellement par les Missions locales. Ils supporteront néanmoins la mission générale d’insertion (MGI) devenue en 2013 la mission de lutte contre le décrochage scolaire (MLDS)[4] et vont participer aux « plates-formes de suivi et d’appui aux jeunes décrocheurs ». D’autres politiques se développent autour de l’handicap par exemple.

Entre temps, l’avis obligatoire d’orientation pour signer un contrat d’apprentissage est supprimé. L’ONISEP développe le concept d’auto-documentation[5] et l’espace organisationnel des CIO s’en trouve transformé. Et surtout peut-être le titre de psychologue est finalement accordé en 1991 au personnel d’orientation étant entendu que l’identification se fait surtout à la psychologie de l’écoute et de l’accompagnement et non plus à la psychologie scientifique de la mesure et de l’examen.

Ces dernières années, sans doute difficilement, les CIO ont été à la fois des services et des dispositifs. Ces deux postures sont contradictoires et difficiles à assumer en même temps.

Mais cette volonté politique de supprimer les CIO est à la fois curieuse et incompréhensible. Le CIO en tant que service aux personnes est tout-à-fait en accord avec la définition européenne de l’orientation. Et par ailleurs l’état a développé de nombreuses politiques sociales dans lesquelles  le CIO est un acteur majeur. Donc pourquoi vouloir les supprimer ?

Seules « explications » : nous allons vers un déclin des politiques sociales et l’aide aux personnes peut ainsi devenir un secteur marchand.

Voir par exemple le débat lancé par l’article d’Annabelle Allouch dans le Monde Diplomatique : « L’intérêt général à la casse. Les étudiants livrés au marché de l’anxiété ». Et voir une réponse sur le site Tonavenir.net « Les Conseillers d’orientation privés profitent-ils du « marché de l’anxiété » ? »

 

 

Bernard Desclaux

 

[1] Voir mon article « L’orientation d’un décryptage » http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2018/05/31/lorientation-dun-decryptage/

[2] L’organisation de l’orientation des jeunes en France : évolution des origines à nos jours, Issy-les-Moulineaux, Éditions EAP, 1987. P. 139.

[3] https://www.legifrance.gouv.fr/affichCode.do;jsessionid=4553A36E274C3E6B94E363B9C4B278CD.tpdjo12v_2?idSectionTA=LEGISCTA000006166819&cidTexte=LEGITEXT000006071191&dateTexte=20090930

[4] La MLDS, une seconde chance pour les décrocheurs http://www.vousnousils.fr/2017/01/20/la-mlds-une-seconde-chance-pour-les-decrocheurs-598521

[5] Dans le même temps des CIO et leurs directeurs développent aussi cette conception, ainsi M. Prévot à Nanterre et Charles Kaléka au CIO Interjeune à Paris.

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This entry was posted on lundi, juin 4th, 2018 at 11:04 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

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