Une journée en entreprise pour s’orienter !

Pour se faire plaisir, ou pour ce faire mal… je vous propose un extrait du Compte rendu intégral, Troisième séance du jeudi 14 juin 2018. Il s’agit des discussions autour d’un amendement à la loi dite « Liberté de choisir son avenir professionnel ».

Je ne ferai aucun commentaire.

Mme la présidente. La parole est à Mme Catherine Fabre, pour soutenir l’amendement n1185.

Mme Catherine Fabre, rapporteure. Cet amendement vise à renforcer l’information des élèves sur les métiers. Je me réjouis que l’orientation soit renforcée dans les établissements scolaires, grâce à un temps spécifique dédié à l’orientation, à l’intervention des régions et à un renforcement de la présence des psychologues de l’éducation nationale. Ces dispositifs pourraient être utilement complétés par un renforcement des périodes d’observation. Nous connaissons tous le stage de troisième. L’élève peut également disposer de périodes d’observation pendant les vacances scolaires. Je vous propose de prévoir qu’un jeune, de la quatrième au lycée, pourra une fois par an, sur la base du volontariat, avec l’accord du chef d’établissement, réaliser un stage d’observation d’une journée en entreprise sur le temps scolaire. L’idée est d’encourager l’initiative individuelle de l’élève, qui aura été éveillée grâce au dispositif d’orientation.

  1. Jean-Paul Lecoq et M. Jean-Paul Dufrègne. Ah ben alors…
  2. Sylvain Maillard. Mais c’est très bien, ça !

Mme la présidente. Quel est l’avis du Gouvernement ?

  1. Jean-Michel Blanquer, ministre. Avis favorable.

Mme la présidente. La parole est à M. Fabien Di Filippo.

  1. Fabien Di Filippo. Je me demande si on est bien sérieux… Revenons un peu dans la réalité. Vous allez permettre à un enfant de manquer l’école pendant une journée, en considérant que, parce qu’il sera allé observer un métier chez un copain de ses parents ou quelqu’un qu’il connaît dans une association, il sera éclairé sur son orientation ? Vous pensez vraiment que c’est cela la révolution en matière de politique d’orientation ?
  2. Jean-Paul Dufrègne. C’est du pragmatisme !
  3. Fabien Di Filippo. C’est complètement absurde, chers collègues ! On nage en plein délire ! Vous ne pouvez pas vendre cette promesse à nos enfants, en leur faisant croire qu’ils seront mieux orientés. Une journée par an ! Et en plus en manquant l’école, ce qui signifie qu’il faudra la rattraper ensuite ! Ce n’est vraiment pas sérieux. (Applaudissements sur les bancs des groupes LR, UDI-Agir, NG et GDR.)

Mme la présidente. La parole est à M. Jean-Paul Lecoq.

  1. Jean-Paul Lecoq. Je partage ce que vient de dire mon collègue. Vous voulez faire connaître le monde des entreprises ? Peut-être ne le connaissez-vous pas très bien vous-même. Dans ma ville, il n’y a quasiment que des industries chimiques. Et le rêve de beaucoup des gamins qui vont à l’école, c’est d’aller travailler dans la grande usine locale, parce qu’on y est bien payé et parce que papa y travaille déjà. Sauf qu’à leur âge, il est hors de question qu’ils mettent les pieds dans cette usine-là, parce que c’est interdit ! Tout ce qu’ils verront donc, c’est certaines catégories d’entreprises : le commerce, la boulangerie, des bureaux.Il y a d’autres démarches que mènent certaines écoles, qui font venir par exemple des parents pour expliquer à la classe le métier qu’ils font. Ça, ça a du sens !

    Par ailleurs, pardon, monsieur le ministre, mais il va tout de même falloir un jour que l’éducation nationale se cale un peu avec le ministère du travail. Je ne cesse d’accueillir dans ma permanence des lycéens qui cherchent des stages en entreprise et qui ne peuvent pas valider leur bac parce qu’ils n’ont pas pu en faire. Il faudrait peut-être que les deux ministres se mettent d’accord ? Nous vous avons vus vous serrer la main tout à l’heure : la population française et tous les jeunes qui cherchent un stage en entreprise ont compris que vous avez topé là ! (Sourires.) J’espère que, dans les mois qui viennent, les jeunes n’auront plus de problèmes pour trouver des stages en entreprise, parce que, madame la ministre, vous aurez convaincu le MEDEF et tous les autres d’accueillir des jeunes et de ne pas les considérer comme une charge inutile. (Applaudissements sur les bancs des groupes GDR et LR.)

Mme la présidente. La parole est à Mme Catherine Fabre.

Mme Catherine Fabre, rapporteure. Il est plus facile d’accueillir un élève un jour, à des fins d’observation, pour avoir une illustration de ce qui se fait dans l’entreprise. L’idée, c’est que cette journée soit l’aboutissement de tout le travail de réflexion autour de l’orientation qui aura été mené pendant le parcours personnalisé d’orientation à l’école. L’intérêt est d’ouvrir l’horizon des jeunes, au-delà des métiers auxquels ils pensent spontanément du fait de leur environnement familial ou parce qu’ils sont plus connus, comme ceux de boulanger ou de vendeur, et de leur permettre de se faire une idée plus concrète de métiers dont ils ont entrevu l’existence lors de leur parcours d’orientation.

Mme la présidente. La parole est à M. Gérard Cherpion.

  1. Gérard Cherpion. Lisons le texte que Mme la rapporteure propose d’ajouter. « À leur demande » – la demande d’un gamin de quatrième. Soit. « Sous réserve de l’accord du chef d’établissement ». Quand on sait comment les chefs d’établissement accueillent les demandes de stages en général, et qu’il a fallu passer par les CCI pour mettre en place des mini-stages, parce qu’ils posent un problème de responsabilité et d’assurance que les chefs d’établissement ne peuvent et ne veulent pas prendre… « Une durée maximale d’une journée par an, sur leur temps scolaire ». Mais enfin, cela ne rime à rien ! C’est absurde ! Dans le système actuel, les conditions ne pourront jamais être réunies. Et quand bien même elles le seraient, quel serait l’intérêt pour un gamin d’entrer dans une entreprise pour une journée qu’on passera à lui expliquer les consignes de sécurité ? C’est impensable ! Cela montre bien que certains n’ont jamais mis les pieds dans une entreprise.

Mme Catherine Fabre, rapporteure. Cela existe en Suisse !

Mme la présidente. La parole est à M. Patrick Hetzel.

  1. Patrick Hetzel. Madame la rapporteure, vous avez évidemment toute légitimité à proposer des amendements. Mais vous, monsieur le ministre, donner un avis favorable… Les bras m’en tombent ! Vous avez été recteur d’académie et directeur général de l’enseignement scolaire, vous êtes aujourd’hui ministre de l’éducation nationale ; vous savez que la question de l’absentéisme est essentielle et qu’il faut lutter contre. Et vous acceptez le fait qu’un élève pourra sécher une journée de cours pour aller en entreprise ? (Exclamations sur les bancs du groupe LaREM.) Vous ne servez pas la cause qui devrait être la vôtre.

Mme la présidente. La parole est à Mme Emmanuelle Ménard.

Mme Emmanuelle Ménard. Quand on connaît un peu le monde de l’entreprise, on peut se demander quelle entreprise voudrait accueillir pour une journée – une journée ! – un enfant de treize ou quatorze ans. (Exclamations sur les bancs du groupe LaREM.) Un jeune adolescent qui est accueilli pour une semaine, même si c’est officiellement en observation, apporte quelque chose à l’entreprise, parce qu’il trouve toujours le moyen de rendre des petits services, de participer. C’est valorisant pour lui. Une journée, cela n’a aucun sens, si ce n’est auprès des chefs d’entreprise qui voudront bien accueillir ces enfants parce qu’ils connaîtront papa ou maman. Encore une fois, c’est une prime au piston.

  1. Jean-Paul Dufrègne. C’est le nouveau monde !

Mme Emmanuelle Ménard. Madame la rapporteure, vous avez dit que cette journée pourrait se faire sur la base du volontariat ou pour encourager les bonnes volontés. Pardon, mais une journée par an ne permettra pas de révéler et d’encourager les bonnes volontés ni de prouver une envie réelle d’aller voir les entreprises.

  1. Jean-Paul Dufrègne. Passons à la question suivante…

Mme la présidente. La parole est à Mme Cécile Rilhac.

Mme Cécile Rilhac. Et vous, chers collègues, vous montrez une grande méconnaissance du monde de l’éducation nationale. Sachez qu’aujourd’hui, un chef d’établissement peut signer – et il le fait volontiers – des conventions de stage, particulièrement dans les secteurs défavorisés, dans les académies de Versailles et de Créteil.

  1. Fabien Di Filippo. Mais une journée !

Mme Cécile Rilhac. Cela se fera à la demande de l’élève, à l’issue d’un « parcours avenir » qui va se construire depuis la sixième. Lorsque des jeunes commencent à découvrir le monde de l’entreprise ou qu’ils se rendent compte que le système scolaire n’est pas adapté à eux, à un certain moment, le fait de pouvoir les faire sortir, accompagnés, tutorisés dans une entreprise, pour qu’ils puissent savoir ce que c’est, voir autre chose, cela me semble intéressant. C’est alors un véritable accompagnement de l’orientation de nos jeunes.

Vous nous dites qu’il n’y a pas de partenariat entre l’entreprise et l’école. Précisément, c’est ce que nous sommes en train de créer. Par des petites touches peut-être, qui vous paraissent aberrantes sans doute, mais dans le monde de l’éducation, cela ne l’est pas du tout. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe LaREM. – Exclamations sur les bancs du groupe LR.)

  1. Jean-Paul Dufrègne. On fait tout de même la loi, ici !

Mme la présidente. La parole est à Mme Véronique Hammerer.

Mme Véronique Hammerer. Bien entendu que les conventions existent déjà. Ma fille, en quatrième, a souhaité pendant les vacances de Pâques découvrir le monde d’une crèche. Parce qu’elle était dans un collège intelligent, avec un principal qui avait mis les choses en place, elle a pu faire son stage de quatre jours. En troisième, elle a voulu découvrir l’hôpital. En seconde, elle est partie pendant ses vacances pour découvrir un autre système, puisqu’elle veut être puéricultrice. Bref, des choses existent. Une journée, cela vous paraît ridicule. Mais si des jeunes nous disent qu’ils ont envie de découvrir un domaine, quel qu’il soit, on aura gagné quelque chose.

  1. Fabien Di Filippo. Mais que vont-ils retenir en une journée ?

Mme Véronique Hammerer. Quand cette expérimentation sera mise en place, on verra comment les jeunes se mobiliseront. Et, à terme, quand ils auront envie de découvrir telle entreprise ou tel milieu, nous aurons suffisamment de recul pour éventuellement adapter la durée de l’observation. Laissons faire les jeunes et offrons-leur cette expérience intéressante !

Mme la présidente. La parole est à M. M’jid El Guerrab.

  1. M’jid El Guerrab. Comme mes deux dernières collègues, je trouve cette initiative très intéressante, à promouvoir et même à élargir. Vous n’imaginez pas le nombre de lycéens qui voudraient découvrir le milieu de l’entreprise. Il ne s’agit pas de sécher les cours ! C’est un complément. L’amendement est clair à ce sujet. On peut additionner, et non pas forcément soustraire.Je tiens à saluer à cette occasion la présence de M. le ministre de l’éducation nationale, dont j’avais regretté l’absence dans mon intervention en discussion générale. À mon sens, en effet, l’un des principaux problèmes aujourd’hui de la formation professionnelle trouve sa source chez les profs de l’enseignement général, qui transmettent aux parents d’élèves leur perception négative de l’enseignement professionnel, qui est même vu comme un échec. Votre présence, monsieur le ministre, est très importante. Je vous ai vu serrer la main de Mme la ministre tout à l’heure. (Sourires.) C’est vraiment ce qu’il faut : travailler ensemble main dans la main et faire en sorte que la formation professionnelle devienne une voie d’excellence et non pas d’échec. Je salue cet amendement.

(L’amendement n1185 est adopté.)

 

Je vous laisse le soin de commenter par vous-même…

Bernard Desclaux

 

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This entry was posted on dimanche, juin 24th, 2018 at 16:53 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

4 Responses to “Une journée en entreprise pour s’orienter !”

  1. Jean Le Duff Says:

    Un peu naïfs ces dérivés de 1er de cordée. Suffit-il de voir, d’entendre, de sentir pour savoir? Un premier contact avec une entreprise peut-être traumatisant. Qui s’intéressera en prologue à ce qui amène un enfant à passer une journée dans une entreprise? Est-ce par obéissance à des règles instituées, par volonté personnelle? Que va-t-il y chercher? Sa motivation est-elle en phase avec les logiques dominantes dans l’entreprise? Aura-t-il le temps et la possibilité de parler avec les personnels de leur ressenti? Quel fût leur itinéraire? Y sont-il par choix ou par défaut?
    Et quand il reviendra de l’entreprise, y aura-t-il quelqu’un pour l’amener à rendre compte de cette « découverte » et la partager avec d’autres…

    Dans les année 1970 l’industrie a bradé à tout va les compétences dont elle disposait. Les évolutions technologiques et les perspectives de délocalisations la poussait à mettre en pré-retraite une partie de son potentiel de compétences. Elle conservait une main-d’œuvre relativement jeune. Au delà de 50 ans on devint vieux. dans les années 1980 l’UIMM était en manque et faisait de la retape dans les collèges pour inciter les collégiens à se diriger vers les métiers dont elle avait besoin. N’hésitant pas à stigmatiser les conseillers d’orientation, les rendant coupables de n’être pas à son service. Elle ne se rendait même pas compte que c’était son propre personnel ouvrier qui sur la base de son vécu pouvait inciter leurs propres enfants à ne pas faire le même boulot que leurs parents.

  2. quairel Says:

    ….Dans les débats sur la « Liberté de choisir son avenir professionnel » quelqu’un ou quelqu’une de nos élus a t’il fait remarquer qu’un avenir professionnel commence généralement par une formation, et que, ce qui est en question est bien la liberté du choix d’une formation, en amont du choix professionnel…..Et que cela se joue en 3 eme, suivant des procédures qui n’accordent pas cette liberté à tous les élèves…La proposition ici débattue est dérisoire, comme le sont la plupart de nos approches de l’Orientation depuis 50 ans!

  3. Mat Déch Says:

    Le niveau de discussion de nos politiques est affligeant! Personne ne propose quoi que ce soit d’adapté aux élèves ! Pitoyable…

  4. bernard-desclaux Says:

    On m’a fait parvenir le message suivant à propos de cette publication :
     » Je n’ose pas écrire en réponse sur ton blog le seul mot qui me vient: consternant. Pas de naïveté, comme le note un collègue, consternant de simplisme. J’ai l’impression que ces gens parlent d’un monde aujourd’hui passé. Nous sommes retournés au 20 ième siècle. Les grands enjeux de l’entreprise ne sont absolument pas compris. S’il suffisait qu’un enfant passe une journée en entreprise pour comprendre le monde économique, ce serait formidable. Ah les vertus de la leçon de choses… Du connu, en somme. »

    Beaucoup de lecteurs semblent très « surpris » par la nature des échanges tenus à l’Assemblée nationale au cours de ces débats et à propos d’une loi pour laquelle beaucoup sont concernés. Nous connaissons donc bien les problèmes réels soulevés par cette loi car ils nous concernent directement, nous connaissons bien le sujet. Et soudain une question se pose. Et s’il en était de même pour les débats des autres lois ?

    Comment avons-nous, comment j’ai pu participer à l’élection de ces députés ?

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