Le CIO, un dispositif ou un service à la personne VIII

Huitième article sur cette réflexion à propos de l’utilité des CIO. Dans l’article précédent je me suis intéressé aux effets du conflit de 2003, la tentative de transfert des personnels d’orientation aux Régions. Je vais maintenant aborder les séquences qui ont suivi et qui semblent indiquer des interrogations forts différentes de la part de l’Etat à propos de l’utilité des services d’orientation. Et je commencerai par la longue séquence du Service public d’orientation. (SPO).

Du SPO

La multiplicité des organismes s’occupant d’orientation en France est identifiée comme problème, et problème d’abord pour les usagers, les utilisateurs, les bénéficiaires. La particularité en France consiste à scinder les bénéficiaires potentiels ce qui est problématique dans une conception du « tout au long de la vie » préconisée par l’Europe. Ceci abouti à la loi du 24 novembre 2009 qui crée un nouveau droit : le droit à l’orientation tout au long de la vie. L’Art.L. 6111-3 indique : « Le service public de l’orientation tout au long de la vie est organisé pour garantir à toute personne l’accès à une information gratuite, complète et objective sur les métiers, les formations, les certifications, les débouchés et les niveaux de rémunération, ainsi que l’accès à des services de conseil et d’accompagnement en orientation de qualité et organisés en réseaux. » Un délégué à l’information et à l’orientation dans une position interministérielle est créé pour animer cette nouvelle politique[1]. Mais les choses ne sont pas aussi simples. Le rapport rédigé par les trois inspections générales (du travail et de l’éducation), l’IGAS, l’IGAENR et à l’IGEN publié en janvier 2013[2]  « conclut à un bilan plutôt décevant de la loi du 24 novembre 2009, qui a créé le droit à l’orientation tout au long de la vie, sans s’assurer de la mise en cohérence des missions déjà confiées aux différents réseaux en charge de l’orientation des publics jeunes et adultes (notamment les CIO, l’enseignement agricole, les missions locales, Pôle emploi, les organismes paritaires de la formation continue) et en ignorant les régions, pourtant à l’initiative de nombreux projets fédérateurs. Le rapport préconise, dans la perspective de l’acte III de la décentralisation, de faire clairement de la région le chef de file de l’orientation tout au long de la vie, de lui confier quelques leviers pour agir en ce sens sur les différents réseaux et d’accompagner cette décentralisation par un pilotage national réellement partenarial, doté d’un véritable centre de ressources rassemblant des compétences actuellement dispersées. »

Il faut remarquer que le rapport indique : « L’orientation scolaire et professionnelle doit être définie au sens de l’aide au projet, de l’autonomie de choix des personnes et non d’une décision imposée. » (p. 9) faisant ainsi référence à la définition européenne.

Dans un article de juin 2011[3], j’écrivais : « La France, sans doute vue la complexité du problème, a fait le choix non pas de créer un service, mais de tenter de coordonner les services existants, qui sont finalement très nombreux dans notre pays. Cette coordination se faisant quasiment sans moyens. Jusqu’à présent, ces différents organismes portaient pour la plupart sur un public ciblé, et avec deux « fonctions » plus ou moins développées selon les organismes :

  • une fonction « service » : essentiellement obtention d’informations à la demande
  • une fonction « traitement » : application d’un droit, par exemple, l’obtention d’un statut tel que celui de « stagiaire de la formation continue ».

L’un des premiers effets de cette coordination serait donc de généraliser à tous les organismes une fonction « service ». Ceci peut paraître simple, mais suppose de revoir complètement la fonction accueil de tous ces organismes. Dans ce cadre, celui qui décide de la nature du service à rendre est non pas l’accueillant, mais l’entrant ; renversement du pouvoir sur l’autre dans beaucoup d’endroits. »

Et lors d’une intervention « Histoire et perspectives de l’orientation en France » dans l’atelier de l’ANDEV du 6 décembre 2012[4] je disais à propos de la mise en œuvre du SPO : « Mais « ça » résiste de toutes parts. Les personnels des différents organismes sont inquiets non seulement pour des raisons de modification de leurs pratiques, mais aussi parce qu’ils craignent des fusions-disparitions. Les ministères, tuteurs de ces organismes et services craignent sans doute une perte de contrôle et ont donc tardé à donner des consignes claires aux différents responsables pour s’engager dans la labellisation. Enfin le processus de labellisation se fait sur la base d’un conflit état-région, arbitré normalement par le préfet. »

D’où la recommandation formulée dans le rapport cité précédemment de changer de chef d’orchestre et de confier aux Régions la coordination du SPO.

 

Au SPRO

Le Service public d’orientation lancé sous des gouvernements de droite, abouti finalement sous la Gauche à la loi du 5 mars 2014[5] relative à la formation professionnelle, à l’emploi et à la démocratie sociale a instauré un service Public Régional de l’Orientation (SPRO). Pour les services d’orientation de l’éducation nationale, il y a des conséquences envisagées : « Régionaliser les services d’orientation pour qu’ils soient plus efficaces, telle est la volonté du ministre de l’Education nationale. A la mi-octobre, Vincent Peillon a annoncé aux syndicats sa volonté de transférer les CIO aux régions, et de placer les conseillers d’orientation-psychologues et les directeurs des CIO sous une double autorité rectorale et régionale. Un projet diversement accueilli. »[6]

Jusqu’au 31 décembre 2014 on expérimente le SPRO dans 8 régions. Najat Vallaud-Belkacem décide de sa généralisation. Ses constats son positifs[7] : « Les résultats peuvent s’apprécier à trois niveaux différents. Au niveau des politiques en matière d’orientation d’abord, la mise en place du SPRO traduit des stratégies territoriales communes répondant à la réalité des besoins des usagers. Nous sommes ainsi passés d’une logique de pilotage par l’offre à celle d’un pilotage par la demande. » Et elle apprécie le travail des conseillers d’orientation-psychologues. Après avoir que le cœur du métier concerne l’aide aux élèves et aux étudiants, elle précise que« Leurs interventions dans le cadre du SPRO relèvent de différents registres selon le type de public qui s’adressent à eux : information sur les formations et les professions, conseil personnalisé, accompagnement dans la conception d’un parcours individualisé, etc. Toutefois, puisque ce sont des psychologues, ils mettent au service des structures du SPRO une compétence spécifique qui garantit aux usagers un éclairage permettant d’appréhender les dimensions personnelles de leurs choix. Dans un contexte de forte tension sur le marché de l’emploi, leur valeur ajoutée dans ce domaine est précieuse. »

 

Jusque-là, on est bien dans une séquence où la « réorientation » des services d’orientation est fondée sur la « réponse à la demande », mais une préoccupation de politique sociale prend de l’ampleur. Elle concerne les « décrocheurs », et dans cet interview, Najat Vallaud-Belkacem annonce un nouvel objectif pour le SPRO : « Ce sont les personnels des structures qui participent au SPRO qui sont chargés de mettre en œuvre les dispositions du droit au retour en formation initiale prévu par la loi de refondation de l’école et dont j’ai signé les décrets d’application en décembre dernier. Concrètement, tout jeune de 16 à 25 ans, sorti sans diplôme et sans qualification du système éducatif, qui en fait la demande, est pris en charge dans les 15 jours qui suivent. »

 

Dans un prochain article j’examinerai cette deuxième séquence.

 

Bernard Desclaux

[1] Le détail de la loi sur Legifrance https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000021312490&categorieLien=id

[2] Le service public de l’orientation (SPO) : état des lieux et perspectives dans le cadre de la prochaine réforme de décentralisation http://www.igas.gouv.fr/spip.php?article309

[3] Quelques réflexions à propos du service public d’orientation tout au long de la vie (I) http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2011/06/09/quelques-reflexions-a-propos-du-service-public-dorientation-tout-au-long-de-la-vie-i/

[4] Conclusion de mon intervention à l’ANDEV (4) http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2013/01/03/conclusion-de-mon-intervention-a-l%e2%80%99andev-4/

[5] LOI n° 2014-288 du 5 mars 2014 relative à la formation professionnelle, à l’emploi et à la démocratie sociale (1) https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do;jsessionid=61DD1BD112D92F554547194E9F630543.tplgfr26s_1?cidTexte=JORFTEXT000028683576&dateTexte=29990101

[6] Sandrine Chesnel : Régionalisation des services d’orientation : que vont devenir les COPsys ?

https://www.letudiant.fr/educpros/actualite/regionaliation-des-services-d-orientation-que-vont-devenir-les-copsys.html

[7] Interview Najat Vallaud-Belkacem : « Diviser par deux le nombre de sortants sans qualification » https://www.orientation-education.com/article/interview-najat-vallaud-belkacem-diviser-par-deux-le-nombre-de-sortants-sans-qualification

 

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5 Responses to “Le CIO, un dispositif ou un service à la personne VIII”

  1. Quairel Says:

    Bonjour ,

    La division de la profession de COP, portant sur la finalité mème du service et sur les pratiques, autour du clivage factice, « Conseiller ou Psychologue », n’a pas permis de tenir une position cohérente vis à vis de la question de la raison d’être des CIO, y compris au sein d’un SPRO .

  2. Jean Le Duff Says:

    Il me semble que vous considérer prioritairement le problème de « l’Orientation comme un problème technique à résoudre mais, problème technique confronté à des « mentalités ». Je vous cite :
    1° Côté Problème technique :
    « La multiplicité des organismes s’occupant d’orientation – scinder les bénéficiaires potentiels… dans une conception du « tout au long de la vie » – garantir à toute personne l’accès à une information gratuite, complète et objective sur les métiers, les formations, les certifications, les débouchés et les niveaux de rémunération – cohérence des missions déjà confiées aux différents réseaux en charge de l’orientation des publics jeunes et adultes (notamment les CIO, l’enseignement agricole, les missions locales, Pôle emploi, les organismes paritaires de la formation continue – faire clairement de la région le chef de file de l’orientation tout au long de la vie, – lui confier quelques leviers pour agir en ce sens sur les différents réseaux – accompagner cette décentralisation par un pilotage national … partenarial, – un véritable centre de ressources rassemblant des compétences actuellement dispersées.
    2°Problème des mentalités :
    « Les personnels des différents organismes sont inquiets…. pour des raisons de modification de leurs pratiques, – parce qu’ils craignent des fusions-disparitions. – Les ministères, tuteurs de ces organismes et services craignent … une perte de contrôle. ».

    A mon avis, il manque un troisième volet à votre questionnement questionnement, ce lui qui concerne les interactions et les cohérences entre « les métiers, les formations, les certifications, les débouchés … les niveaux de rémunération, » .

    Par exemple, comment expliquer que l’on passe au niveau du langage du terme de qualification à celui de compétences ? N’est-ce pas, au-delà des termes utilisés, un changement de concept de la place de l’être humain dans les procès de travail et/ou de production ? Ceux qui décident de la place de l’être humain dans ces procès que peuvent-ils dire des facteurs qui pèsent sur les « débouchés » , « les niveaux de rémunération », « la mise en œuvre des formations » ?

    Au fond, qui décide, et au nom de quels facteurs ou indicateurs de ce que doivent être les emplois et l’organisation des procès de production, donc des qualifications et des compétences ?

    Quel est la place de « l’humain », de ce qui relève de l’accompagnement de l’évolution de la condition humaine, c’est à dire de l’anthropologie, dans ces prises de décisions ? Y-a-t-il toujours cohérence et compatibilité entre les déterminants des prises de décisions et cette préoccupation de l’humain ? Je ne pense pas que l’on puisse répondre à la question de « l’orientation tout au long de la vie » en refusant de répondre à toutes ces questions.

    Depuis le gouvernement Barre en 1976, tous les gouvernement ont affirmé que l’emploi était leur « priorité ». Depuis l’emploi n’a cessé de se dégrader. Ou bien ces gouvernements ont tous été nuls, ou bien les modélisations sur lesquelles ils se sont appuyés pour déterminer leurs actions sont incompatibles avec les préoccupations humaines. Je pense qu’on ne peut pas éluder cette interrogation pour répondre aux vôtres.

    Avant la manifestation du 5 juin des Psychologues de l’Education (ECO), je n’avais pas eu l’occasion de m’intéresser de très près à la réflexion actuelle des personnels des CIO. J’ai découvert votre blog et commencer à y produire des commentaires le 24 juin. Voici une phrase de mon premier commentaire : « La schizophrénie gouvernementale est une véritable psychose dont le traitement relève de l’intervention citoyenne. » Je ne vais bien sûr pas rappeler tous les arguments que j’ai pu développer mais, la conclusion qui s’impose, de mon point de vue, après lecture de votre de dernier article, je l’ai déjà exprimée telle quelle en commentant votre article : « Le CIO, un dispositif ou un service à la personne IV » la voici : la question de « l’orientation » est fondamentalement politique. Nous n’avons pas le choix, il nous faut l’affronter.

  3. bernard-desclaux Says:

    Je ne suis pas si sûr que ce clivage soit si « factice », mais il est certain qu’il a jouer dans l’engagement ou la résistance vis-à-vis du SPO et du SPRO.

  4. bernard-desclaux Says:

    J’essaye très modestement de faire des rappels sur différents moments historiques, c’est d’ailleurs pourquoi j’ai parlé de « séquence ».
    Concernant le premier point que vous soulever, le « Côté Problème technique », vous m’attribuez un texte et une pensée qui ne sont pas les miens. Je fais référence à la loi.
    Concernant les mentalités, c’est en effet celles que j’avais repérées à l’époque.
    Mais concernant le troisième volet, avec lequel je serais d’accord, il ne faisait pas partie du paysage de réflexion. Je ne l’ai jamais vu évoquer par les protagonistes de l’époque, si ce n’est sous des formes bien vagues de prises en compte des changements et des évolutions…

  5. Jean Le Duff Says:

    Je comprends bien ce que vous précisez mais au fond la question que je soulève relève plus ed ce qui fondamentalement permet de concevoir ce qui peut réellement servir d’assise à la fois au concept et à l’organisation des services d’orientation.
    En ne l’analysant qu’au travers de « l’histoire des textes » on risque de perdre de vue que les services d’orientation ne sont que l’expression d’une réalité systémique. La question qui se pose alors est de savoir si le « système sous-jacent » prend bien en compte ce qui relève de l’humain, c’est à dire ce que je comprends quand vous parlez de « service à la personne »

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