Les différentes conceptions de l’évaluation sont-elles culturelles ? III

Poursuite de ma réflexion concernant cette question avec ce petit article à partir de celui d’ Alain Bouvier Pourquoi, en France, l’évaluation des acquis des élèves est-elle si difficile ?

On s’interrogera sur la docimologie.

Docimologie, la science de la notation ?

Revenons à l’introduction de l’article d’Alain Bouvier qui écrit : « Dans notre pays, pendant longtemps, la confusion entre évaluation des élèves et notation a été totale, mais cela n’a pas eu que des inconvénients. En effet, au début du siècle dernier, la fiabilité de la notation étant à juste titre discutée, la recherche s’empara de la question et vers 1920 le français Henri Piéron, sur la base de travaux parfois surprenants qu’il poursuivra pendant plusieurs décennies, créa ce qu’il nomma la docimologie, la science de la notation. Son but était de rechercher s’il était possible – et si oui, comment ? – d’attribuer à un devoir sa « vraie » note. Il mit en lumière la difficulté d’une telle entreprise pour les devoirs et examens pratiqués alors, plus encore dans certaines disciplines que dans d’autres. »

Il serait nécessaire de s’étonner de cette  réduction de la docimologie à la science de la notation. Quand on cherche quelques données historiques sur la docimologie on trouve peu de choses. Mais émerge heureusement l’article, fondamental à mon avis, de Jérôme Martin, « Aux origines de la « science des examens » (1920-1940) »[1]. A priori, le terme d’examen est beaucoup plus large que celui de notation.

Des préoccupations beaucoup plus larges

Jérôme Martin indique  trois préoccupations de la docimologie que je reformule à ma manière, j’espère qu’il m’excusera.

Le rôle de l’examinateur dont la notation sera étudié sous l’angle de l’erreur et de la variation individuelle. C’est au fond la question fondamentale de la psychologie à ses origines, mesurer la différence entre la réalité et sa perception ainsi que sa variabilité individuelle. Mais cela remet directement en question l’une des pratique essentielle de l’enseignant.

La fonction de cette évaluation est à interroger. A quoi sert l’examen ? Jérôme Martin remarque : « La docimologie invite à distinguer deux types d’examens, les uns contrôlant l’acquisition de connaissances, les autres servant à déterminer des aptitudes individuelles. »[2] Dans les années 20 les docimologues constatent la multiplication de l’examen comme moyen de répartition sociale, et il ne remettent pas en cause cette fonction, mais ses modalités, ce sur quoi elle repose d’autant plus que les docimologues s’intéressent également à l’orientation professionnelle pour laquelle c’est l’aptitude professionnelle qui peut la justifier. Jérôme Martin écrit : « La docimologie pose donc le problème de la légitimité de la sélection, c’est-à-dire des critères sur lesquels s’opère l’affectation sociale des individus au travers du tamis du système scolaire. Piéron dénonce l’inégalité foncière qui caractérise le système scolaire : les examens et concours traditionnels affectent des individus sur de fausses évaluations. » Et plus loin en conclusion de ce point : « Ce corpus critique étayé par des travaux scientifiques remet en cause non seulement les pratiques pédagogiques mais, plus fondamentalement, le principe de la méritocratie revendiquée par l’école républicaine. » Mon point de vue est légèrement différent. Ils ne remettent pas en question la « méritocratie républicaine » mais ce sur quoi elle repose, des modalités d’évaluation très peu scientifiques et tournées sans doute plus vers les connaissances que vers les aptitudes (débat toujours actuel si je ne m’abuse !.

Une troisième préoccupation porterait sur l’utilité « interne ». Avec la construction petit-à-petit de l’école unique (qui est également liée au mouvement de l’éducation nouvelle) la question de ce que j’appelle la circulation des élèves au sein du système et qui prendra le nom d’orientation scolaire, se pose de plus en plus. Qui décide, l’ordre primaire qui envoie, ou l’ordre secondaire qui reçoit, et sur quels critères, sur quelles « mesures ». Il faut rajouter que si l’ordre primaire veut promouvoir ses élèves, à l’époque il y a le secondaire avec l’entrée en sixième, mais aussi ses propres écoles primaires supérieures. Il s’agit donc de perdre ou de conserver ses meilleurs éléments… Et du côté du supérieur il y a la volonté de grossir ses effectifs, de puiser dans le primaires les meilleures ressources, mais d’éviter également l’envahissement du secondaire par le « peuple ». Cette question ne se réduit donc pas à celle de la « mesure ». C’est une thématique politique, sociale et corporatiste.

Indifférence, résistance, compromis

Alain Bouvier indique : « La France fut donc pionnière sur ce domaine de recherche, mais cela ne dura pas longtemps. La docimologie n’intéressa qu’une poignée de chercheurs, très peu les enseignants et absolument pas le grand public qui ignore même le terme. » Désintérêt, indifférence, il semble bien que la docimologie ne fut pas qu’une affaire de « chercheurs ». Remarquons en passant que l’une de ses origines peut remonter à la création du premier test d’intelligence par Binet-Simon qui repose bien sûr sur leurs travaux et leurs préoccupations scientifique, mais qui répond également à une commande ministérielle : comment repérer le plus rationnellement possible les enfants incapables de bénéficier de l’enseignement primaire normal et néanmoins obligatoire depuis 1880 ? On est là sur une question fondamentalement institutionnelle : « qui peut entrer ? »

Les trois préoccupations de la docimologie indiquée par Jérôme Martin ne sont pas que « scientifiques ». Il écrit dans sa conclusion : « Ce rapide survol des origines de la docimologie montre qu’elles mériteraient un examen plus attentif. La docimologie est née sous le double sceau des préoccupations scientifiques d’un groupe restreint de savants qui cherchaient à proposer une forme originale de rationalisation sociale, et de préoccupations socio-éducatives, autour de l’éducation nouvelle et de l’école unique. Elle s’est affirmée à la fois comme une critique et comme une alternative aux pratiques traditionnelles d’évaluation. »

L’idéal de la cité juste grâce aux savants et à leurs pratiques scientifiques rencontre des intérêts plus particuliers. Qui contrôle, sur quelles bases et dans quels buts ?

 

La période vichyste de la seconde guerre mondiale a développé une conception de l’orientation professionnelle très « autoritaire » notamment autour du STO et d’un contrôle de la jeunesse. D’autres organismes de formation des orienteurs se sont développés, non pas à partir du ministère de l’Education nationale, mais du secrétariat à la jeunesse créé sous Vichy. Finalement H. Piéron, suite à la Libération réussit à éliminer la plupart des autres centres et à faire en sorte que l’INETOP devienne ou redevienne le modèle de la formation des orienteurs. L’idée de contrôle de la jeunesse on peut dire se poursuit dans le domaine scolaire, et d’une certaine manière H. Piéron va en profiter. C’est dans les années 53/54 que se généralise l’utilisation de la fiche d’orientation à tous les élèves à l’issu du primaire afin d’organiser l’orientation vers le secondaire général (le Lycée), les cours complémentaires (ancêtres des CEG), les classes de fin d’études, et l’apprentissage. Avec cette généralisation, c’est un champ d’activités unifiées pour l’ensemble des orienteurs et un « accrochage » fort au fonctionnement du système scolaire ; ils se trouvent ainsi impliqués dans une charnière essentielle de celui-ci. Les conseillers seront d’ailleurs incorporés au ministère de l’éducation nationale lors de la réforme de 1959[3]. Cantonnés au primaire, ils vont participer au secondaire.

Pour régler la circulation des élèves au sein du secondaire de « nouvelles procédures d’orientation » seront élaborées. Mais le poids de la « performance scolaire » évaluée par notre système de notation s’est renforcé dans le processus de l’orientation. D’une certaine manière, le combat d’Henri Piéron pour la docimologie a été perdu. Jean-Paul Sauzède dans son article[4] Les notes et l’orientation ou comment le système scolaire distille ses élites… pp. 9-11 du bulletin syndical Inspecteur aujourd’hui n° 75- 2011  formule cette hypothèse qui me semble assez juste.

« … le corps enseignant vivait l’intrusion des « orienteurs » dans les établissements comme une prise de pouvoir remettant en cause leurs pratiques et jusqu’à leur existence même, puisque les décisions d’orientation se seraient fondées sur la détection d’aptitudes indépendantes des résultats scolaires…
Nous faisons l’hypothèse que la résistance des enseignants à cette intrusion s’est manifestée par une crispation durable sur les pratiques de notation (le professeur reste le maître dans sa classe), crispation qui fut, en France, à la mesure des efforts déployés par Piéron et ses collègues pour remplacer les examens par les tests. »
(p. 5)

Jusque dans les années 60, Henri Piéron va poursuivre la publication de travaux de docimologie et d’autres chercheurs poursuivront l’œuvre mais on doit remarquer qu’Henri Piéron (et ces auteurs) s’est dès lors abstenu d’intervenir dans le champ politique.

Compromis, entrée des conseillers d’orientation dans l’espace du secondaire contre réduction de la critique par la docimologie ?

 

Bernard Desclaux

[1] In Histoire de l’éducation [En ligne], 94 | 2002, mis en ligne le 08 janvier 2009, consulté le 18 février 2019. URL : http://journals.openedition.org/histoire-education/817 ; DOI : 10.4000/histoire-education.817

[2] Fin du paragraphe 25.

[3] Bernard Desclaux L’évolution des rapports entre l’Etat et l’orientation http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2018/04/10/levolution-des-rapports-entre-letat-et-lorientation/

[4] Document que l’on peut trouver sur le site de Philippe Meirieu http://meirieu.com/FORUM/sauzede_notes_orientation.pdf

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This entry was posted on mercredi, février 27th, 2019 at 16:56 and is filed under évaluation, Orientation, Système scolaire. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

2 Responses to “Les différentes conceptions de l’évaluation sont-elles culturelles ? III”

  1. Quairel Jeanmarie Says:

    L’évaluation par la notation traditionnelle ( 0 à 20 ) permet de « justifier » la division sociale du travail …..Et les français y sont finalement très attachés ! Et beaucoup d’enseignants rationalisent en affirmant que ce mode d’évaluation permet à l’élève de  » voir ce qu’il doit travailler » et de « mesurer ses progrès » ….Ce sont à la diffusion de telles « illusions », que j’ai été confronté pendant 40 ans : Les usagers ne sont pas dupes et « tenir conseils » dans de telles conditions relevait de la mission impossible….Sincèrement, si l’état actuel de nos relations sociales et la défiance qu’elle démontre, ne nous interrogent pas sur ce qu’a transmis le système éducatif pendant 50 ans, c’est de la malhonnêteté intellectuelle ou la conséquence d’ une vision « réactionnaire » de l’éducation.

  2. katell quidelleur Says:

    J’ai pu observer cette résistance des enseignants (historiens) à l’évaluation de compétences à l’université dans le cadre du C2i2, certification informatique des étudiants en Master. Ils étaient profondément opposés à ce que l’université serve à distribuer des compétences, de peur que cela n’affecte le financement de la recherche? Je pense que la raison invite à d’autres partages des savoirs et des pouvoirs que ce que les exigences du marché ou la préservation du pouvoir des enseignant proposent.

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