Au ministre de vouloir, aux acteurs de pouvoir….

Lors d’une question à l’Assemblée nationale[1], M. Jean-Christophe Lagarde fait le lien entre la réforme du lycée, l’orientation scolaire et la réforme de la haute fonction publique. Pour résumer, la réforme l’ENA et de la haute fonction publique n’étant pas arrêtée, les lycéens ne peuvent choisir leurs spécialité en connaissance de cause : « Nous nous faisons l’écho d’une véritable inquiétude en vous demandant que les élèves auxquels vont s’appliquer les nouvelles dispositions de la réforme du lycée ne se trouvent pas dans l’obligation de faire des choix alors même que l’on prévoit la fusion des écoles qu’ils souhaitent intégrer. Ces générations ne peuvent pas subir en même temps les conséquences des deux réformes. Monsieur le Premier ministre, je souhaite que vous nous rassuriez sur ce sujet. (Applaudissements sur les bancs du groupe UDI-Agir.) »

La réponse du Premier ministre doit être lue avec précision.

Les questions derrière la question

Le Premier ministre, Édouard Philippe, découpe la question du député en quatre sous-questions :

  • le choix des « majeures » que doivent effectuer les élèves de seconde pour les classes de première et terminale ;
  • la réforme du baccalauréat, ;
  • l’orientation dans l’enseignement supérieur ;
  • la transformation du système de sélection et de formation des hauts fonctionnaires et agents de l’État dans le cadre de la réforme que nous avons demandé à M. Frédéric Thiriez de préparer.

Je vais me concentrer sur la première question, celle de l’orientation au sein du lycée et de la construction du parcours.

Le Café pédagogique a signalé cette question-réponse avec le titre : « Orientation : E. Philippe promet la liberté de choix des lycéens ». Mais il me semble que le Premier ministre n’a rien promis de tel.

Citons la réponse du premier ministre en soulignons son « vouloir » :

« Pour ce qui concerne les choix à effectuer en fin de classe de seconde, nous ne voulons pas créer un système qui impose aux lycéens de faire des choix qui conditionneraient ou qui prédétermineraient leur orientation dans l’enseignement supérieur ou dans le monde professionnel. Vous savez que l’ancien système, celui que vous et moi avons connu, consistait très souvent à demander aux jeunes gens de choisir très tôt entre la filière scientifique, la filière économique et la filière littéraire. Une fois ce choix effectué, ce système ne permettait que très marginalement une réorientation au moment de l’accès à l’enseignement supérieur. C’est notamment ce à quoi nous avons voulu mettre un terme en prévoyant des modules beaucoup plus variés. Cela nous semble à la fois plus intelligent pour le lycéen, et beaucoup plus intelligent pour l’étudiant futur, car nous avons constaté que la diversité des formations des lycéens constituait un gage de qualité de l’enseignement supérieur. »

Il n’est donc nullement question des procédures d’orientation au sein du lycée, mais de la relation entre le choix des spécialités et l’accès à l’enseignement supérieur. Et nous apprenons que ce système, voulu par ce gouvernement, est beaucoup plus intelligent que les précédents !

Intelligent peut-être, et sans doute sur le papier, mais dans la réalité ?

Et après la réponse, la réalité

Moi aussi, je vais me permettre de créer des sous-questions.

Commençons par les procédures. J’ai déjà commenté les nouvelles procédures d’orientation de fin de seconde[2] « instituée » par notre ministre à l’aide d’une simple note de service[3]. A part le fait que dans le général il n’existe plus qu’une seule série, et que la diversité antérieure des séries est remplacée par des spécialités considérées comme des options et donc ne relevant pas du champ décisionnaire des conseils de classe, la structure des procédures reste inchangée.

J’écrivais dans cet article : « L’observation de l’évolution des procédures d’orientation, et cette dernière modification le confirme, montre que le champ contrôlé par la procédure se restreint de plus en plus, laissant les acteurs de terrain dans un face à face. »

Donc la décision concernant la spécialité ne relève pas du champ institutionnel, garanti par des droits, une réglementation, un système d’appel… mais dans celui de la négociation avec le réel.

Et donc deuxième question, allons le voir ce réel. Il concerne l’existence des spécialités dans un établissement précis, et… les combinaisons réellement possibles de celles-ci.

Pour ce qui concerne les spécialités, elles dépendent des moyens humains et académiques existants dans un établissement, du projet d’établissement (de la politique du chef d’établissement), mais aussi de la politique rectorale. On est là dans la négociation interne et externe à l’établissement.

La palette étant définie, « reste »  à voir comment combiner l’accès à ces spécialités, le choix des enseignements de spécialité, trois en classe de première, puis deux en classe de terminale, incombant aux familles. Deux logiques d’organisations sont possibles théoriquement. Soit c’est la logique « classe », et on regroupe dans une même classe les élèves ayant fait les mêmes combinaisons. Soit la classe « s’éclate » dans les différentes spécialités. Tout ceci a bien sûr quelques conséquences sur l’organisation des emplois du temps des élèves, mais aussi des enseignants, liées aux contraintes matérielles des murs et classes.

Mais un autre niveau d’interrogation se pose également : quelle sera le rapport entre demande et organisation des spécialités ? C’est à partir des demandes de spécialités que leur organisation sera mise en place, ou bien les demandes » devront se conformer à l’offre de formation de l’établissement ?

D’après les remontés du terrain la deuxième branche de l’alternative semble être celle qui agite les établissements. Les tableurs s’échauffent et les chantages se préparent.

 

 

Donc le gouvernement veut ou ne veut pas, il n’a que de bonnes intentions. Qui pourrait être contre ce qu’il annonce ? Sauf que la réalisation de ce « vouloir » rencontre la dure réalité issue du bon vouloir, de la négociation, des arrangements, des rapports de force, de la matérialité, etc… Le bonne volonté et la rationalité des acteurs étant requise il ne peut qu’en résulter que de bonnes choses…

Une curieuse manière de gérer la responsabilité politique en se défaussant, à moins que… A moins qu’une nouvelle (sic) forme de politique s’élabore devant nous consistant à organiser le jeu des acteurs sous la forme d’un marché. En marche vers le libéralisme triomphant… jusqu’à quand ?

Bernard Desclaux

 

[1] Orientation scolaire et réforme de la haute fonction publique

http://www.assemblee-nationale.fr/15/cri/2018-2019/20190256.asp#P1742179

[2] Les nouvelles procédures d’orientation en fin de seconde

http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2018/09/27/les-nouvelles-procedures-dorientation-en-fin-de-seconde/

[3] Procédure d’orientation en fin de classe de seconde NOR : MENE1826273N note de service n° 2018-115 du 26-9-2018 MEN – DGESCO A1-4

https://www.education.gouv.fr/pid285/bulletin_officiel.html?cid_bo=134460

 

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This entry was posted on mercredi, juin 12th, 2019 at 10:57 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

3 Responses to “Au ministre de vouloir, aux acteurs de pouvoir….”

  1. Francoise Curzi Says:

    Merci pour cet article très réaliste ….

  2. jm quairel Says:

    J’avoue avoir un peu décroché pour donner un avis éclairé . Toutefois, il me semble que nous avons assez souvent dénoncé des procédures anciennes « d’assignation à résidences » pour les enfants des milieux populaires, pour ne pas reconnaitre une réelle évolution pour laquelle on pourrait au moins
    attendre un peu avant de mesurer les conséquences de son application….
    La confrontation des demandes des jeunes et des familles à l’offre des lycées ne sera pas une nouveauté….Ce qui me choque le plus, c’est le maintien,dans un consensus général,d’un interdit et d’un risque d’arbitraire en fin de 3eme (le pouvoir du chef d’établissement/à celui des parents), pour l’accès au Lycée général: C’est là que se perpétuera la division sociale du travail. Mais, si une amorce de dialogue, Parents-Enseignants et un peu de liberté de décision pour les élèves, fonctionnent au Lycée, pourquoi les condamner à l’avance ? Je ne crois pas que le sort des élèves des Lycées du 93, ou des quartiers Nord de Marseille, soit aggravé après cette réforme. Si tous les acteurs jouaient le jeux, peut être mème en serait il amélioré….Mais l’attachement aux « filières » est bien, véritablement, la « maladie infantile » du système éducatif Français !

  3. bernard-desclaux Says:

    Bien d’accord avec toi. La bifurcation sociale essentielle dans notre système se trouve toujours à l’issue du collège et c’est bien pourquoi je milite depuis longtemps pour la suppression de l’orientation fin de collège. L’école primaire et le collège sont l’espace du commun, au lycée la différenciation. Je dit bien « au lycée » et non « aux lycées ».

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