L’approche orientante et l’invisibilité du système d’orientation

Poursuite de ma lecture critique de la thèse de Damien Canzittu  « Vers une école réellement orientante. Penser l’orientation scolaire à l’aube du 21e siècle » avec toujours cette interrogation : où sont passées les règles de circulation au sein des systèmes éducatifs ? Question que j’ai déjà abordée dans l’article « L’orientation scolaire, un non-dit quasi universel ».  La thèse propose des descriptions des systèmes d’orientation de nombreux pays et y consacre son Chapitre 4 (L’orientation au sein des systèmes éducatifs)  p. 341-465

Ouverture avec la Belgique

L’organisation du système scolaire est différent selon les Provinces, mais on peut dire qu’en Belgique il y a trois éléments organisateurs du cheminement et de la circulation de l’élève au cours de sa scolarité :

  • la réussite scolaire au travers des examens et diplômes ;
  • le choix d’une école par les parents est libre
  • la décision des conseils de classe

Mais aucune précision n’est donnée sur leur fonctionnement, et en particulier sur le « pouvoir » du conseil de classe[1]. L’auteur n’évoque aucune possibilité d’appel par exemple ou les niveaux auxquels se prennent les décisions.

Au cours de la décennie 1990 la Communauté française belge a voulu appliquer une politique de lutte contre le redoublement comme d’autres pays. La thèse de doctorat de Hugues Draelants[2] a été consacrée à l’analyse de la réception et de la mise en œuvre d’une de ces politiques : la réforme dite du “premier cycle de l’enseignement secondaire” belge francophone et en particulier à la résistance qu’elle a rencontrée. J’ai évoqué cette thèse dans un article « Le redoublement sinon rien ». Je reprends la conclusion de cet auteur : « Les idées abstraites et généreuses doivent trouver un écho dans l’expérience concrète et quotidienne des acteurs. Ceci requiert non seulement un travail sur les représentations mais également, voire d’abord et surtout, une transformation des règles institutionnelles qui organisent le fonctionnement du système scolaire. » A remarquer que Damien Canzittu ne fait aucune référence aux nombreux écrits de Hugues Draelants[3].

 

Il y a actuellement des modifications dans les textes, sur les objectifs, parfois les programmes ou dispositifs pédagogiques, notamment avec le Pacte d’excellence. Il y a donc des modifications d’organisation du système. Mais pas grand-chose sur la réduction des « pouvoirs » et encore moins sur la modification des rôles et pratiques enseignantes dans la construction de la décision.

Ailleurs dans le monde

Damien Canzittu présente de nombreux systèmes. Mais là encore, très peu de chose sur ce que l’on pourrait appeler les règles de circulation. Lorsqu’il évoque la remise en cause du pourvoir enseignant en la matière, la discussion ne porte que sur l’argument du pouvoir exercé sur l’élève et non sur le fait que ce pouvoir, donné aux enseignants ou enlevé, a des effets sur leurs pratiques pédagogiques qui risquent alors d’être orientées vers la production de différences entre les élèves ou, dans l’autre cas à favoriser la réussite de tous.

Le système d’orientation français  

De très nombreuses pages sont consacrées à son examen (pp. 437- 462) dans lesquelles on trouve beaucoup sur l’architecture du système et même des analyses concernant les réformes en cours, la mise en place de Parcoursup (je suis même cité !) et la récente Loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel. Mais ce que l’on appelle les procédures d’orientation du secondaire sont réduite à ceci :

« Après le collège, les élèves peuvent être scolarisés dans un lycée d’enseignement général et technologique ou dans un lycée professionnel pendant trois ans (seconde, première et terminale). » (p. 438)

A l’aune de ces deux lignes on est en droit de s’interroger sur les raisons de l’évacuation de nos procédures d’orientation sans doute complexes, mais essentielles à mes yeux pour comprendre les rapports entre parents et enseignants notamment au collège, et qui surtout rendent possible le principe méritocratique de notre système justifiant les inégalités sociales par les inégalités scolaires. Ceci rendant impossible à mes yeux la mise en œuvre réelle d’une éducation à l’orientation, thème largement abordé sur ce blog.

Comment supprimer un éléphant ? Il suffit de regarder ailleurs !

Sauf qu’il existe bien !

D’ailleurs Damien Canzittu ne doit pas être dupe puisqu’il écrit : « Au sein des systèmes éducatifs, les problèmes liés à l’orientation tendent à être semblables d’un pays à l’autre (même si leur degré d’impact peut largement différer selon les États), comme en témoignent les études et les analyses internationales (Organisation de Coopération et de Développement Économiques, 2004, 2015, 2016) : les modalités de passage d’une année à l’autre ou encore la structure en filières d’enseignement tendent à impacter l’égalité et l’équité entre les élèves (Blaya, 2012; Demeuse & Lafontaine, 2005; Felouzis, 2009; Landrier & Nakhili, 2010; Sousa & Armor, 2010), souvent en défaveur des enseignements qualifiants (et principalement au sein des cursus professionnels) (Canzittu & Demeuse, 2017; Ferrara & Friant, 2014b; Franquet et al., 2010). »  (p. 209)

Vision continuiste entre les deux conceptions de l’orientation : « L’orientation scolaire se détache ainsi progressivement de son acception de sélection ou de régulation de flux pour tendre vers une aide aux choix vocationnels des élèves. En effet, les différents textes légaux, qui sont déjà en vigueur ou qui sont en train de se créer (notamment dans les réformes engagées ou amorcées en France et en Belgique francophone) favorisent l’intégration de l’orientation au sein du système scolaire et prônent des actions concertées et intégrées en vue d’aider au mieux les élèves dans leurs parcours personnels, scolaires et professionnels. » (p. 463)

Cette conception explique sans doute l’objectif central de la thèse : travailler à l’acceptabilité des acteurs de l’approche orientante tel que l’auteur le présente lui-même (pp. 259-260) :

« L’objectif principal de cette recherche-action était d’implémenter l’approche orientante dans l’enseignement secondaire provincial en sensibilisant l’ensemble des acteurs pédagogiques (enseignants, directions d’établissement, membres des centres PMS…) à cette démarche et en favorisant le développement des compétences vocationnelles des élèves. C’est ainsi, aussi bien des enseignants, des directions d’établissement, des parents, des membres des centres psychomédicosociaux ou encore d’autres partenaires gravitant autour de la sphère éducative (conseillers en information scolaire, bureau pédagogique…) qui ont été conviés à travailler ensemble, autour de projets concrets afin de permettre à chaque élève de mieux se connaître lui-même, de comprendre le système scolaire dans lequel il se trouve, d’établir des liens entre ce qu’il apprend et le monde professionnel et de développer des projets de carrière cohérents et réfléchis. »

Et pour cela mieux vaut évacuer la dure réalité du fonctionnement institutionnel. Sauf que le fonctionnement institutionnel s’impose finalement à la majorité des acteurs.

 

Au final ma « critique » est sans doute plus une critique de ce qui se passe ici en France qu’une réelle critique de la thèse de Damien Canzittu.Je le remercie de m’avoir donné cette occasion de mieux le percevoir par cette confrontation. Et surtout cette thèse présente un courant important dans les évolutions actuelles de la thématique de l’orientaiton.

Deux courants semblent s’affronter au sein même du ministère français depuis de très longues années, les partisans du contrôle et de la méritocratie, et les partisans d’une démocratisation, pour dire vite. Et les premiers tiennent bon jusqu’à présent !

 

Bernard Desclaux

[1] Voir également la « Présentation par Damien Canzittu au Conseil de l’Education et de la Formation (septembre 2018) : le conseil de classe en Fédération Wallonie-Bruxelles » http://hosting.umons.ac.be/php/aipu2014/C9TEST/wordpress-4.9.4-fr_FR/wordpress/?p=1001

Et mon commentaire sur ce blog  « Evolutions du conseil de classe en Belgique » http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2019/09/28/evolutions-du-conseil-de-classe-en-belgique/

[2] Draelants Hugues, « Les fonctions latentes du redoublement. Enseignements d’une politique de lutte contre le redoublement en Belgique francophone», Education et sociétés 1/2008 (n° 21), p. 163-180 URL : www.cairn.info/revue-education-et-societes-2008-1-page-163.htm.

[3] Autres écrits cf . Hugues Draelants : Comment l’école reste inégalitaire 

http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2019/03/12032019Article636879715390337560.aspx

Hugues Draelants : Le redoublement est-il vraiment moins efficace ? 

http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2018/06/28062018Article636657666785807994.aspx

Draelants Hugues & Crahay Marcel (2009). Réforme pédagogique et légitimation: le cas d’une politique de lutte contre le redoublement. Bruxelles, Belgique : De Boeck, DL 2009.

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This entry was posted on samedi, octobre 5th, 2019 at 11:40 and is filed under Orientation, Système scolaire. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

One Response to “L’approche orientante et l’invisibilité du système d’orientation”

  1. jeanmarie Quairel Says:

    Si « Les partisans du contrôle et de la méritocratie » tiennent bon au ministère, c’est probablement qu’ils s’appuient sur une opinion publique majoritairement favorable, ainsi que sur la plupart des syndicats enseignants et des fédérations de parents. L’abandon du service public d’orientation par la plus part des Ministères depuis 30 ans et sa disparition effective aujourd’hui, s’explique ainsi aisément: La fonction et la pratique du « Conseil en orientation » sont, depuis très longtemps, incompatibles avec des intentions « dirigistes », au service d’une reproduction sociale « maquillée » en  » méritocratie Républicaine » : Sans doute les nouveaux Psychologues de l’EN seront ils plus efficaces….Au risque du « cautionnement scientifique »!

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