En perdant son nom, le conseiller d’orientation n’a-t-il perdu que sa dénomination ?

En complément de ma tribune du Monde « Quel avenir pour les conseillers d’orientation ? », republiée sur ce blog, j’avais prévu une suite, que je vous propose ci-dessous. Elle fait également écho au commentaire que Jean Guichard a formulé.

Les conseillers d’orientation, en France viennent de rentrer dans une nouvelle période historique de leur profession.

Aux origines

Née avec l’apprentissage en 1919 l’orientation professionnelle fut très rapidement liée à la question de la formation professionnelle initiale. C’est là une particularité de l’histoire française de cette profession. Son public étant majoritairement juvénile, elle fut rapprochée de l’école faisant jonction entre la fin du primaire et l’entrée dans la formation professionnelle, notamment avec l’avis d’orientation pour rentrer en apprentissage. Elle participait également au recrutement des différents organismes de formation. En France l’Etat étant l’acteur majoritaire dans le champ de l’orientation professionnelle, les conseillers deviendront donc des fonctionnaires (1956), bientôt rattachés à l’Education nationale. La réforme Berthoin de 1959 les incorpore dans le fonctionnement de l’orientation scolaire, d’abord pour s’occuper de l’orientation vers le professionnel, les dispositifs de formation ayant été quasiment totalement incorporés dans le système scolaire. Cette incorporation n’est pas soudaine et avait commencée sur le papier avec le Plan Langevin-Wallon (1947) puis avec le testing collectif et les grandes enquêtes en sixième au début des années 50.

De plus en plus dans les établissements du secondaire, directement lié à leur fonctionnement institutionnel avec les procédures d’orientation, la pratique va changer passant du placement des jeunes dans la formation et de l’examen à l’information des élèves et des familles et à l’entretien. Il ne s’agit plus de jeunes futur apprentis, futurs jeunes ouvriers, avec l’entrée totale dans le champ scolaire, il s’agit maintenant d’un élève qui sera … un élève l’année suivante.

Aujourd’hui, deux vieilles tendances se croisent et s’accentuent

Depuis fort longtemps l’Etat s’interroge sur l’utilité à donner aux conseillers d’orientation. La période gaullienne se culmine avec la tentative ratée de 1968 : développer une fonction de conseil et d’information chez les enseignants, perçue comme une volonté de remplacer ainsi les conseillers. Réponse radicale en 2003 avec la lettre de licenciement adressée aux conseillers par le ministère qui les transfère aux régions. La profession s’oppose, rejointe par les enseignants inquiets de prendre en charge la fonction d’aide à l’orientation. Les débats autour de la loi sur la liberté de choisir son avenir professionnel ont relancé la question : passer la fonction orientation aux régions, et pourquoi pas les personnels ? Pour l’instant ce n’est qu’une toute petite partie des personnels en DRONISEP qui le seront, sans que l’on connaisse encore précisément les conditions. Dans ce contexte, la fermeture des CIO départementaux se poursuit, une nouvelle carte des CIO s’organise et de très mauvaises conditions de travail s’accentuent avec un éloignement de plus en plus important des établissements, des familles, des publics.

Pourquoi le départ de ces personnels n’a pas été totalement acté ?

Sans doute pour la deuxième tendance qui vient également de loin : la psychologisation de la profession. Dès l’origine il y avait plusieurs conceptions de cette profession naissante, dont une se basant sur la science et ses pratiques en construction à l’époque : la psychologie. Après combats, notamment menés par H. Piéron l’un des créateurs de l’INOP (centre de formation des personnels installé à Paris) cette conception va l’emporter au retour de la seconde guerre mondiale. Dans les années 60, la psychologie des aptitudes et le testing vont se trouver contester et ce sera l’entretien qui prendra le relai supposant une attitude d’aide et non plus d’examen et de préconisation. Le titre de psychologue finalement reconnu par l’Etat en 1985, les conseillers d’orientation obtiennent le titre en 1991 : conseillers d’orientation-psychologues avec toute l’ambiguïté du trait d’union. Ceci semble se résoudre avec la création du corps unique de psychologues de l’éducation nationale. Mais en perdant son nom, le conseiller d’orientation n’a-t-il perdu que sa dénomination ? 

La nécessité de la fonction « dunlopillo » dans une institution.

Pourquoi conserver un corps de psychologues au sein de l’Education nationale ? Les nouvelles procédures d’orientation du milieu des années 70 organisent et réglementent la dispute entre famille et établissement. Les conseillers seront les garants de l’observation de la réglementation, mais aussi les arrangeurs. Ils mettront de l’huile dans les rouages. Ils seront aussi les persuadeurs, ceux qui feront accepter les décisions des conseils de classe. Ils auront à assumer ce que les sociologues appellent le « sale boulot » protégeant ainsi le travail noble des enseignants.

L’évolution des procédures d’orientation réduisant de plus en plus les occasions de conflits cette utilité des conseillers d’orientation s’estompe. Mais l’Education nationale se trouve confrontée à de « nouvelles » problématiques. Depuis les années 80 la préoccupation des sortants sans formation se développe et débouche actuellement sur la lutte contre le décrochage scolaire. La scolarisation des jeunes enfants émigrés nécessite des dispositifs d’accueil de plus en plus complexe. Le principe de séparation qui gérait jusque-là le traitement de la difficulté scolaire au sens large est remplacé par le principe de l’inclusion, une révolution ! L’inclusion scolaire de tous les enfants, sans aucune distinction suppose le développement de dispositifs d’accompagnement. Rajoutons les déboires autour de Parcoursup.

La déconstruction de la fonction orientation

Avec ces problématiques, des pratiques administratives, pédagogiques, évaluatives se développent. L’approche psychologique avec sa dimension évaluative et relationnelle est nécessaire. L’accompagnement des élèves dans la construction de leurs parcours de formation et de leurs projets professionnels reste dans l’attribution du psychologue de l’Éducation nationale de la spécialité « éducation, développement et conseil en orientation scolaire et professionnelle », mais on peut également observer que de multiples dispositifs prennent en charge cette fonction, et ce sera sans doute un des champs d’action de l’intervention des régions permis par la loi signalée plus haut.

Avec l’absence de développement du recrutement des personnels, leur réduction des activités d’accompagnement concernant l’orientation scolaire et l’extension des problématiques psychologiques, une réorganisation de la profession se joue. De la même manière qu’à partir de 1959 la pratique de l’orientation professionnelle s’est estompée au profit de l’orientation scolaire, nous assistons à une nouvelle transformation de cette profession qui passe d’une orientation scolaire à un accompagnement psychologique des difficultés scolaires.

Reste que la question de l’orientation est largement angoissante et ne peut être « traitée » avec aussi peu de personnels car c’est une épreuve personnelle réclamant une rencontre avec une personne. Si cette rencontre ne peut être proposée au sein de l’Education nationale, alors le secteur privé s’en chargera comme il a commencé à le faire très largement.

 

Et nul ne peut penser que de cette concurrence sortiront deux vainqueurs.

 

Bernard Desclaux

 

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This entry was posted on mercredi, octobre 16th, 2019 at 15:11 and is filed under Evolutions, Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

6 Responses to “En perdant son nom, le conseiller d’orientation n’a-t-il perdu que sa dénomination ?”

  1. jean marie Quiesse Says:

    Bonjour Bernard,
    Merci pour cette analyse. Je renvoie également à celle que j’écris au fur et à mesure du temps https://www.apprendreetsorienter.org/orientation-reformes-en-cours/

    La phrase majeure de cette réflexion me semble être « cette profession qui passe d’une orientation scolaire à un accompagnement psychologique des difficultés scolaires. ». C’est peut-être le cas mais pour autant revient-on en arrière?

    Se repositionner sur « l’orientation » pour notre époque numérique aurait pu se faire il y a longtemps. Pourquoi avoir boycotté si violemment la mission Chapuisat il y a quelques années dont le but était de construire une véritable organisation durable adaptée à l’époque. Les « psychologues » défilèrent avec la blouse blanche de la défunte époque des avis d’apprentissage.

    Puisque qu’on semble être à la recherche de méthodologies et de missions porteuses d’avenir, je conseille la lecture du dernier « Questions d’orientation » consacré au Sentiments d’efficacité personnelle. Il y est aussi beaucoup question d' »approche orientante ». J’y ai commis un article.

    Petit détail qui n’en est pas un : je ne crois pas que le transfert des personnels des Dronisep ne concerne qu’un « petit nombre ». De plus, après les Dronisep, ce sera sans doute le tour de l’Onisep. Vois ce qu’est devenu l’ancien CNDP (IFE)avec aujourd’hui une dizaine de salariés, écoute les attaques envoyées vers l’Office des eaux et forêts. Le 20ème siècle est derrière nous.

    Jean-Marie Quiesse

  2. Jean Le Duff Says:

    Il me semble qu’il faudrait aussi mettre en évidence le fait que dès les années 1950, des Conseillers d’Orientation professionnelle avaient « investi » l’école élémentaire au titre, dans un premier temps, de l’anticipation pour la préparation des Certificats d’Orientation Professionnelle. Dans un premier temps cet investissement se fit au niveau de la classe de fin d’étude 2 ème année. Ils firent alors le constat que s’y trouvaient des enfants qui auraient pu entrer dans le 1er cycle du 2d Degré si on avait pu les accompagner suffisamment dans les dernières années de l’école élémentaire. Ce constat les amena à intervenir dès le CM2.

    C’est cette immixtion qui entraîna le changement de dénomination de conseiller d’orientation professionnelle en conseillers d’orientation scolaire et professionnelle. La réalité des pratiques a anticipé les réglementations. On peut aussi dire que cette mutation s’opéra dans un contexte où la théorie des « Dons » était de plus en plus contestée. Si la formation des conseillers à l’INETOP était toujours très marquée par la psychotechnique déjà la conception wallonienne du rôle de l’éducation dans la formation de la personne avait fait son chemin.

    Il est vrai que la « méthode des tests » a un peu joué le rôle de « Cheval de Troye » pour faciliter l’entrée des conseillers d’orientation dans le premier cycle. La confrontation des résultats aux épreuves psychotechniques aux résultats scolaires fît émerger des contradiction qui amenèrent à s’interroger sur ce qui était en œuvre dans l’évolution de l’enfant et de sa personnalité. L’ouverture au monde, la conscience de soi apparurent comme des éléments déterminants de l’avenir de la personne. En 1964 des collègues particulièrement en éveil sur ces questions mais malheureusement minoritaires innovèrent en organisant par petits groupes d’une demi-classe des « réunions-discussion ». Ce sont des débats qui éveillaient les enfants à d’autres approches du monde et de la vie. J’en fus personnellement.

    Cette conception de la préparation de l’avenir est sous-jacente à ce que l’on conceptualisa par la suite sous le nom de :Développement Vocationnel et Personnel, conception qui nous vint…du Canada. Nous étions dans les années 70. C’est dans cette réalité que les conseillers d’orientation scolaire devinrent des Conseiller d’Orientation-Psychologue. Il ne s’agissait pas de psychologiser la compréhension du rapport des enfants à l’école mais de maîtriser suffisamment tous les champs de la psychologie pour contribuer à obtenir des changements de comportements dans l’interaction enseignant-enseigné. Je j’avoue d’ailleurs que l’utilisation de la psychotechnique devint pour moi très accessoire dans les années 70.

    J’avais pu observer que le niveau de réussite scolaire, selon les zones dans l’Académie de Rennes, tenaient plus des caractéristiques culturelles et des mentalités des populations qui marquaient inévitablement les enfants que de tout autre facteur. Plus concrètement il a fallu au moins 10 ans pour que la réussite scolaire de la Haute-Bretagne soit à la hauteur de celui de la Basse-Bretagne dans l’académie de Rennes.

    Je produis ce témoignage car il me semble que le formatage institutionnel a aujourd’hui pris le pas sur le développement des personnes. Déjà un de nos collègue de l’Académie de Clermont-Ferrand en 1970,Jean Chambon se posait la question: « La relation d’aide est-elle possible dans un univers bureaucratique? »

  3. jeanmarie Quairel Says:

    Si on écoute véritablement les jeunes et les familles, la demande d’un travail de « Conseils » s’invite clairement : « aidez moi à trouver ma solution », plutôt que « dites moi ce que je dois faire »…..Toute une pratique du « Travail de Conseil », portée par plusieurs courants( l’Hotellier, Lecomte, Quiesse etc….)n’ont jamais pu fédérer la profession qui n’a pas survécu à cet impasse de sens ….Gageons que nos jeunes collègues Psychologues ne pourront pas éviter bien longtemps la confrontation à cette demande….Inaudible dans un service Public ? Oui jusqu’à présent….Mais un autre fonctionnement du système est il vraiment inenvisageable ? La réponse est politique.

  4. bernard-desclaux Says:

    Merci beaucoup monsieur Le Duff de ce témoignage très éclairant.Il y a toujours un tuilage, qu’il faut rappeler, entre les anciennes et les nouvelles pratiques professionnelles. Les nouvelles sont portées par des pionniers bien avant leur légitimation tandis que les anciennes perdurent bien après.

  5. bernard-desclaux Says:

    Merci Jean-Marie Quiesse de ce commentaire.
    Je vous conseille en effet de suivre la page signalée de Jean-Marie.
    Concernant les DRONISEP et l’ONISEP, je crains bien que tu aie raison. Les régions n’ont pas l’air de se ruer sur les personnels proposés, et ceux-ci semblent également « frileux », ce qui se comprend. Privée des pompes à information la tête ne servira plus à grand chose… malheureusement, et le gouvernement pourra s’en défaire !

  6. bernard-desclaux Says:

    Merci Jean-Marie Quairel.
    La demande de conseil va sans doute s’amplifier mais si l’offre de réponse interne à l’EN se restreint… et c’est ce que l’on observe, pour toute sorte de raisons.

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