Ecole de la confiance vs lycée des inquiétudes

Dans la série, « C’était pas prévu » j’ai déjà abordé, dans le précédent article, les interrogations autour du conseil de classe[1]. Dans celui-ci c’est un tweet du 29 novembre 2019 qui a attiré mon attention. Il a déclenché en à peine deux jours plus de 300 échanges, un long thread[2] ! Voici ce que « Monsieur Le Prof » écrivait et demandait : « Les crises de larmes et d’angoisse se multiplient dans mon établissement, notamment à cause de la pression des résultats, le fait qu’on demande aux élèves de faire des choix d’orientation plus tôt, etc. C’est que dans mon bahut ou bien on retrouve ça ailleurs ? » Et les réactions montrent qu’il ne s’agit pas d’un cas particulier !

Préparer, mais à quoi ?

Commençons par l’inquiétude des enseignants. La réformes a introduit des épreuves communes de contrôle continu organisées aux 2e et 3e trimestres de première, qui s’ajoutent à celle du français. Pour assurer l’égalité, le ministère a créé une banque nationale d’épreuves dans laquelle les chefs d’établissement puiseront pour les mettre en œuvre. Sauf que la banque nationale des sujets des épreuves communes de contrôle continu (E3C) devait être ouverte le 1er décembre 2019. Son ouverture est reportée au 9 décembre. Et les épreuves se passeront en janvier ou février. Ainsi les enseignants ont très peu de temps pour assimiler et préparer leurs élèves à la forme de ces épreuves pour lesquelles ils ont organisé leur enseignement sans en connaître la forme de l’évaluation !

On peut comprendre l’inquiétude des enseignants. La fonction du lycée reste en priorité la préparation à la passation du bac et non la préparation aux études supérieures. Quant aux lycéens, ils n’ont pas que cette source d’inquiétudes…

Le contrôle en continu

Les lycéens vont donc se préparer à ces épreuves en très peu de temps, les vacances de Noël seront courtes, occupées et peu reposantes.

Mais le contrôle continu ne se résume pas à ces épreuves. La note finale se composera à partir de l’épreuve commune mais aussi de la moyenne annuelle de l’élève. Et cette note sera connue en fin d’année après êtres passée en commission d’harmonisation. La pédagogie par l’erreur ne peut donc être de mise dans notre système d’enseignement. Il faut réussir, assurer, ne pas se tromper.

Le contrôle continue devait réduire le stress des épreuves massées en fin de terminale. Finalement il se trouve non pas levé ou dilué tout le long de la formation, mais en continu lui aussi !

Les trois spécialités

Le ministère avait présenté en décembre 2018 ces spécialisations dans un communiqué de presse intitulé : « Rentrée 2019 : trois spécialités en classe de première pour avoir la liberté de choisir en suivant ses goûts et ses centres d’intérêts ». Un écho sans doute de la loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel promulguée par le Président de la République le 5 septembre 2018.

« Ces enseignements donneront la possibilité aux élèves d’approfondir leurs connaissances dans les domaines qu’ils auront choisis. Ils permettront également aux élèves de concevoir progressivement leur projet d’études et de préparer leur réussite dans l’enseignement supérieur. » Donc que du positif dans ces intentions : liberté, choisir selon ses envies, construire son projet… Aucune contraintes, pas si sûr et j’ai déjà abordé cette question dans un article précédent[3].

Cette ouverture des possibles doit en fait se réduire au cours de l’année de première. Il faut décider d’abandonner l’une de ces trois spécialités. Selon quels critères, selon la réussite ou les difficultés rencontrées ou selon le/les projets envisagés dans l’enseignement supérieur ? Et c’est bien au lycéen de se déterminer, il n’y a aucune procédure d’orientation contraignante. Il est seul responsable de ce choix qui aura, peut-être des conséquences sur son orientation post-bac.

Mais abandonner une matière ne veut pas dire l’éliminer de son bac ! Cette matière « abandonnée » fait l’objet d’une épreuve de contrôle continu en première. Abandonner tout en restant impliqué, le lycéen se trouve ainsi soumis à une bien curieuse injonction paradoxale.

Les bonnes intentions

La réforme du lycée et du bac fut bien sûr présentée et défendue avec comme toujours de très bonnes intentions. Deux grandes révolutions font sauter les contraintes qui structuraient le lycée français depuis plus de cent ans : suppression des filières et du contrôle de la circulation des élèves. Vu comme çà, que du positif pour les lycéens. Sauf que…

D’une part cette « libération » se fait dans un contexte contraint mais peu transparent : avec Parcoursup la sélection est aux mains de l’ensemble des organismes de formation avec une transparence des critère toute relative. Cette libération renforce la responsabilité de l’élève tout au cours des trois ans du lycée, et les observations qui remontent du terrain sont plutôt inquiétantes. Notamment les CPE signalent une recrudescence des passages à l’infirmerie.

Et d’autre part, nous sommes dans une « première ». Le système se met en place au fur et à mesure, d’où les bugs comme le problème de la banque d’épreuves. Les enseignants doivent s’ajuster au fur et à mesure des précisions de la réforme apportées par le ministère. Ainsi les points de repères pour les acteurs sont flous et semblent peu sûrs.

Les lycéens, responsables de leurs choix sont néanmoins accompagnés, on pourrait dire même de plus en plus. Le ministère prévoit un accompagnement dans le temps scolaire dès la seconde pour aider les élèves, pour l’essentiel à la charge des enseignants et d’opération organisées par l’établissement ou le bassin. Cet espace-temps sera (devrait) être investi par la région et ses partenaires. Le ministère par le biais de l’ONISEP vient de proposer une application « Horizon 2021 » pour aider au choix des spécialités en seconde. On peut penser que ce terrain sera investi par d’autres acteurs qui proposeront leur propre application. Et pendant que la fermeture des CIO se poursuit compliquant de plus en plus le travail des PsyEn EDO, on voit fleurir les offres d’aides payantes de coach, spécialistes de Parcoursup !  Et les organisateurs de salons sur l’éducation, la formation, l’orientation poursuivront leur développement.

Des sources d’aides et d’informations de plus en plus nombreuses se proposent donc au lycéen. Cet envahissement n’est peut-être pas aussi bénéfique qu’il y paraît, et la multiplication des sources n’assure pas leur congruence mais augmente en fait l’incertitude du monde.

Qui est en capacité, d’avoir suffisamment de temps pour aider le lycéen au travail de synthétisation ?

 

Bernard Desclaux

 

[1] De l’utilité du conseil de classe en lycée général ?

http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2019/11/20/de-lutilite-du-conseil-de-classe-en-lycee-general/

[2] Au soir du dimanche 1er janvier les 1000 étaient dépassés.

[3] Le casse-tête des premières

http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2019/08/26/le-casse-tete-des-premieres/#_ftn1

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This entry was posted on lundi, décembre 2nd, 2019 at 16:09 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

3 Responses to “Ecole de la confiance vs lycée des inquiétudes”

  1. jeanmarie Quairel Says:

    J’imagine bien le dialogue en Lycée :

    L’élève:  » Je suis perdu, ça va trop vite, je vais craquer… »
    Le Prof :  » Va voir la Psychologue du Lycée …. »

    Perspective motivante et très déculpabilisante c’est certain !

  2. jeanmarie Quairel Says:

    Le recours au Psychologue du Lycée, plutôt qu’à un Conseiller, va dédramatiser la situation et déculpabiliser les élèves ! C’est certain !

  3. Y. Sohbi Says:

    Merci pour cet article très pertinent.
    J’ai bien « apprécié » le constat : « La fonction du lycée reste en priorité la préparation à la passation du bac et non à la préparation aux études supérieures. « . Alors que le bac n’est qu’un examen, l’objectif du lycée devrait être la préparation solide, avec de bons fondamentaux, à l’enseignement supérieur.
    C’est ça qui devrait être l’objectif prioritaire et garantirait ainsi un bon taux de réussite à l’université.
    Autre remarque, selon moi, les maths doivent faire partie des fondamentaux, c’est-à-dire du tronc commun, quitte à qu’elles soient pas du même niveau exigé en spécialité. Et ceux (les élèves) qui choisissent les maths en spécialité seront dispensés de cette matière en tronc commun.
    Je pense que comme à l’école les élèves doivent maitriser les fondamentaux ; lire, écrire et compter au lycée il y a aussi des fondamentaux à respecter selon 2/3 profils, littérature, économie, sciences. Une fois que les fondamentaux sont là, les lycées auront toute la latitude pour peaufiner leur projet d’étude et non l’inverse.

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