Un peu d’orientation dans la circulaire de rentrée

La circulaire de rentrée indique les objectifs d’action du ministère. Elle est un « ramassis » de préoccupations des bureaucrates du ministère, pour les uns, pour les autres elle va représenter le cadre des actions à organiser sur le terrain des établissements, des académies. Et pour beaucoup elle reste… ignorée. Chaque année elle semble publiée indépendamment des calendriers réels d’actions. Elle parait trop tard ou trop tôt (rarement). Et cette année exceptionnelle l’est également quant à la parution de la missive ministérielle : le lendemain du départ en vacances ! Et pour une fois, un paragraphe est consacrée à l’orientation qui je vais tenter de commenter.

Trop tard ?

La crise sanitaire a dû bouleverser également le travail du ministère, mais une autre crise était également en jeu : le ministre, Jean-Michel Blanquer allait-il rester après le remaniement ou le changement de gouvernement ? Rappelons simplement les  trois  dates de cette séquence.

  • Le 4 juillet : vacances scolaires.
  • Le 6 juillet : annonce du nouveau gouvernement Castex avec maintien du ministre de l’Education nationale.
  • Le 10 juillet : parution de la circulaire au BOEN avec la signature de Jean-Michel Blanquer, Ministre de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports.

Ajoutons qu’il fallait également attendre l’avis du Haut conseil de la santé publique et du conseil de Défense.

L’adresse

Il n’est pas inutile de regarder tout d’abord à qui s’adresse le ministère.

« Texte adressé aux recteurs et rectrices de région académique ; aux recteurs et rectrices d’académie ; aux inspecteurs et inspectrices d’académie-directeurs et directrices académiques des services de l’éducation nationale ; aux inspecteurs et inspectrices d’académie-inspecteurs et inspectrices pédagogiques régionaux ; aux inspecteurs et inspectrices de l’éducation nationale du premier degré ; aux inspecteurs et inspectrices de l’éducation nationale enseignement technique et enseignement général ; aux directeurs et directrices des écoles ; aux cheffes et chefs d’établissement ; aux professeures et professeurs »

Cette liste se répète d’année en année. La hiérarchie est respectée, dans l’ordre défilent les « cadres supérieurs de l’éducation nationale, à l’exception des Inspecteurs généraux. Et tout en fin de liste, les « professeures et professeurs ». Le ministère s’adresse donc à se oies et uniquement à elles. Sauf qu’il y en a quelques-unes qui sont oubliées régulièrement : les personnels d’éducation (les CPE), les personnels de santé, les assistant(e) de service social et les … personnels d’orientation. Et ne parlons pas des personnels administratifs ou techniques !

La circulaire ne s’adresse pas non plus aux propriétaires des bâtiments et financeur du fonctionnement,  souvent sollicités pour mener, voire financer des actions, tels que les communes, les départements et les régions.

Enfin elle ne s’adresse pas aux autres réseaux d’éducations, même le privé sous-contrat.

De belles intentions

Concernant l’orientation, il faut lire le très beau texte que je cite en entier ci-dessous.

« Mieux accompagner les élèves dans leur projet d’orientation » est le deuxième objectif du deuxième grand projet de cette circulaire : « B. Mieux préparer les élèves à l’enseignement supérieur ou à la poursuite d’études ».

« Durant l’année 2020-2021, le service public d’orientation va pouvoir pleinement tirer profit des transformations engagées pour assurer une meilleure information des jeunes. S’appuyant sur un dialogue étroit entre les rectorats et les régions et avec le concours des psychologues de l’éducation nationale, les collèges et les lycées enrichissent le volet orientation de leur projet d’établissement. Les heures dédiées à l’orientation (12 heures en 4e, 36 heures en 3e, 54 heures en 2de, 1re et terminale du lycée général et technologique et 265 heures sur trois ans au lycée professionnel), doivent permettre aux élèves de découvrir des métiers, des formations et de construire progressivement leur projet de poursuite d’études. [https://eduscol.education.fr/cid48057/orientation-priorites-et-perspectives.html]

Pour aider les lycéens défavorisés à préparer et construire leur parcours, les Cordées de la réussite sont amplifiées. La diversification des établissements « tête de cordée » et la mise en réseau des établissements vont nous permettre d’atteindre l’objectif de 180 000 élèves bénéficiaires.

Enfin, le choix des jeunes est accompagné. Jusqu’aux vacances d’automne, une attention particulière est portée aux élèves qui exprimeraient le souhait de changer d’orientation, afin de faciliter cette démarche. C’est particulièrement le cas pour les élèves de 2de qui souhaiteraient, par exemple, s’épanouir dans une formation professionnelle. »

Orientation = information

Le premier paragraphe réduit l’orientation au thème de l’information !

Ce qui est particulièrement « amusant » c’est que « le service public d’orientation va pouvoir pleinement assurer une meilleure information des jeunes » justement au moment où on l’a amputé précisément de son rôle de producteur d’informations nationales. Les DRONISEP ont été transférées aux régions (avec beaucoup de nuances locales car beaucoup de régions n’en veulent pas[1]) à fin de produire cette information au plus près du local.

Pour « découvrir des métiers, des formations et de construire progressivement leur projet de poursuite d’études » il y a les « heures dédiées à l’orientation ». L’organisation de ces interventions doit être votée en Conseil d’administration dans le cadre du projet d’établissement. Donc soit les projets seront votés au cours de l’année scolaire 2020-21 et appliqués l’année scolaire suivante, soit on réalise les projets et ils seront votés en cours d’année scolaire.

Le Café pédagogique conclue ainsi la présentation[2] de cette partie « Ce paragraphe oublie de préciser que ces heures ne sont pas financées. Les régions sont donc invitées à s’en emparer. Mais elles n’ont pas réussi à le faire en 2019-2020 et rien ne dit qu’elles puissent y investir des moyens en 2020-2021. »

 

Lutte contre les inégalités ou élargissement de l’assiette de sélection ?

Le dispositif des cordées de la réussite sera donc amplifié. « Créée en 2008, l’expression « cordées de la réussite » désigne des partenariats entre un établissement d’enseignement supérieur et des établissements de l’enseignement secondaire, collèges, lycées. L’objectif était de promouvoir l’égalité des chances et d’augmenter l’ambition et la réussite des jeunes de milieux sociaux défavorisés dans l’enseignement supérieur. »[3] Mais un rapport des Inspections générales, publié en 2012, indique que « des cordées n’hésiteraient pas à faire figurer dans leur dossier des établissements de quartiers populaires qui respectent les critères et à les remplacer sur le terrain par d’autres. Ainsi, certains lycées de l’académie de Créteil ont eu la surprise d’apprendre, le jour de la visite des rapporteurs, leur adhésion à des cordées versaillaises et parisiennes. “Cordée virtuelle, établissements-alibis ?” s’interrogent les Inspections générales. »[4]

Depuis, un ménage a été fait et les partenariats se sont développés. Le nombre des élèves « bénéficiant » de ces dispositifs a progressé, et la circulaire annonce un objectif de 180 000 élèves bénéficiaires pour l’année qui vient.

Mais s’il y a en effet des élèves bénéficiaires, il y a aussi pour les établissements recruteurs une aubaine. Par ce dispositif, l’assiette de leurs choix s’est élargie considérablement.

Fondamentalement cette lutte contre les inégalités sociales passe par des réussites individuelles, mais absolument pas par des modifications structurelles ou pédagogiques du système toujours méritocratique. Et c’est largement gratuit pour le Ministère, l’appel aux bonnes volontés des acteurs est très pratique.

On trouvera des compléments sur Eduscol sur la page « Cordées de la réussite » et « Parcours d’excellence ». https://eduscol.education.fr/cid76305/cordees-de-la-reussite-et-parcours-d-excellence.html

L’accompagnement du choix des jeunes

Enfin, le choix des jeunes est accompagné « jusqu’aux vacances d’automne » en particulier. En fait il s’agit d’accompagner la réorientation possible avant la fin du premier trimestre. « C’est particulièrement le cas pour les élèves de 2de qui souhaiteraient, par exemple, s’épanouir dans une formation professionnelle. » Et pas l’inverse bien sûr ! Pas question de réorienter des élèves de l’enseignement professionnel vers l’enseignement général ou technique.

Le Ministère semble donc concentrer sa politique concernant l’orientation sur l’articulation lycée-supérieur, tout en présentant le filtre de la réorientation au bénéfice des élèves.

 

On a donc une circulaire de rentrée publiée le jour du départ en vacances de la majorité de ses personnels, que les chefs d’établissement, seuls, devront mettre ne musique et qui, pour l’orientation, attends et s’appuie sur les actions des Régions en priorité.

 

Bernard Desclaux

[1] A ce jour je n’ai trouvé sur le net que la signature de la convention par le Conseil régional du Centre–Val de Loire http://www.regioncentre-valdeloire.fr/files/live/sites/regioncentre/files/contributed/docs/assemblee/seances-plenieres/deliberations/2019/19_04_01_02_ROB.pdf

[2] « Exclusif : La circulaire de rentrée 2020 » http://www.cafepedagogique.net/LEXPRESSO/Pages/2020/07/10072020Article637299629339305190.aspx

[3] Les cordées de la réussite : une ouverture du secondaire sur le supérieur… et réciproquement https://www.innovation-pedagogique.fr/article1832.html

[4] Isabelle Dautresme  « Cordées de la réussite : des succès et des dérives »  https://www.letudiant.fr/educpros/actualite/cordees-de-la-reussite-des-succes-et-des-derives.html

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This entry was posted on mercredi, juillet 15th, 2020 at 18:52 and is filed under Orientation, Système scolaire. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

3 Responses to “Un peu d’orientation dans la circulaire de rentrée”

  1. B. Girard Says:

    En bonne place également dans cette circulaire, la confirmation de Blanquer comme maître d’œuvre du SNU, considéré (sans rire), comme un « grand projet d’émancipation de la jeunesse »… http://journaldecole.canalblog.com/archives/2020/04/14/38199258.html

  2. Annick SOUBAI Says:

    On peut faire remarquer dans la veine du titre, qu’il y a toujours un peu d’orientation dans les circulaires de rentrée.Et à la manière d’une marguerite qu’on effeuillerait, un peu, beaucoup, passionnément…mais jamais pas du tout de paragraphes réservés à l’orientation. Parlons donc d’orientation, ce thème est devenu une sorte d’alibi pour justifier un système devenu sélectif, non par vocation, quoi qu’encore…mais par nécessité. La pénurie de places exige la sélection masquée sous la merveilleuse machine à classer. N’y voyons aucun machiavélisme, soulignons en seulement le pragmatisme.

    Et l’orientation dans tout ça? Comme à chaque fois, lorsqu’on utilise ce vocable, il faudrait en redéfinir le champ. S’il s’agit de l’affectation, elle fait son œuvre de répartition. Les cordées de la réussite ou autres programmes de discrimination positive font leur œuvre aussi de légitimation des inégalités scolaires si bien décrites et documentées aujourd’hui qu’il est désormais inutile de rappeler leur nature et leurs propriétés.Qu’on augmente le nombre de bénéficiaires des cordées de la réussite, c’est toujours ça de pris, mais l’analyste du système éducatif que je suis ne laissera pas prendre à l’effet que ce type de mesures produira sur l’ensemble.

    Quant aux heures réservées à l’orientation, cette fois ci, entendons l’éducation à l’orientation, pourquoi pas à l’information, ce sont de vieilles lunes. Depuis combien de temps agite-t-on ces heures appelées autrefois TSO, temps scolaire pour l’orientation ? J’ai moi- même réfléchi au volet orientation des projets d’établissement dans l’académie de Versailles dans les années 2010…. et avant cela, toutes ces réflexions sur la formation à l’Éducation à l’orientation qui n’ont pas fait de petits.
    Et quand bien même, quelle est cette illusion qui ferait croire et à qui, que l’Éducation à l’orientation pourrait résoudre aujourd’hui les questions de la réussite dans l’enseignement supérieur ?
    Après avoir été l’affaire de tous, l’orientation est devenue l’affaire de chacun, pris dans le jeu de la grande place du marché de l’Éducation. Jouer n’est pas gagner.

  3. Jean Le Duff Says:

    Voilà plus d’un quart de siècle que je ne suis plus directement concerné par le fonctionnement de l’orientation dans l’éducation nationale. J’ai eu la chance de vivre une époque où, devant le développement de nos capacités de production et l’évolution technologique, le système ne pouvait pas se payer le luxe de marginaliser en masse des pans entiers de la jeunesse. Pourtant la ségrégation sociale existait. La distillation fractionnée des élèves dans le système éducatif n’a jamais été abolie. C’est ainsi que la « démocratisation » de l’enseignement s’est révélée n’être qu’une « massification ». En 1957 était créé l’INSA de Lyon, il recrutait des non-bacheliers pour mettre leurs connaissances de base à niveau afin d’en faire des ingénieurs. L’évolution eds INSA est assez représentatif de l’évolution des mentalités ministérielles, avec,derrière les ministres la haute administration qui crée les textes qui mènent à la ségrégation sociale. Pour préserver les profits notre système ne peut pas se payer le luxe de promouvoir le développement des individus.

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