Réponses à Jacques Vauloup, Autorité vs Pouvoir

Je poursuis donc les échanges avec Jacques Vauloup à la suite de sa présentation[1] de mon livre[2]. Il y a formulé cinq points à mettre en débat. Ce petit article répondra au deuxième point. Le premier a été traité dans l’article précédent. N’hésitez pas à poursuivre ces échanges par vos commentaires.

Autorité vs Pouvoir

« Desclaux insiste beaucoup, à juste titre, sur la difficulté, pour l’institution scolaire, de se défaire du pouvoir sur autrui, et ajoute que, lorsqu’on perçoit une éclaircie ou une ouverture, vite le pouvoir faiblissant des professeurs se transforme en renforcement de celui des personnels de direction (voir à ce sujet leurs récentes prérogatives quant à la décision de redoublement et leur constant lobbying pour prendre du pouvoir sur les procédures d’orientation et d’affectation). Or, si l’on admet qu’en démocratie, le seul pouvoir qui compte à développer en milieu éducatif est le sentiment d’auto-efficacité du sujet (Bandura, 1977), le pouvoir d’auto-risation (autoriser, c’est s’autoriser, devenir son propre auteur), alors devraient être encouragées par l’institution des expériences telles que donner la main aux familles sur la décision d’orientation (limitée à quelques centaines de collèges publics de 2014 à 2017 et interrompue brutalement en 2017), participation systématique des élèves aux conseils de classe, contribution des élèves eux-mêmes à l’établissement du Parcours avenir dans l’établissement. »

Aux origines

Merci d’insister sur cette distinction-confrontation entre le pouvoir professoral-institutionnel qui s’exerce entre autre dans et par les procédures d’orientation, et l’autorisation du sujet par lui-même. Il faut se rappeler que nos deux formes scolaires, tant celle du primaire que celle du secondaire reposent sur un principe de pouvoir sur autrui élaboré dans les institutions religieuses chrétiennes.

Pour le primaire, l’enseignement mutuel au début du XIXe siècle est un modèle intéressant en particulier sur un plan économique.  « Bien que les États aient adhéré différemment au mutualisme, celui-ci a souvent répondu à deux de leurs préoccupations : celle de massifier l’enseignement élémentaire en rendant publique l’instruction et cela, à moindre coût. En effet, compte-tenu notamment de leur situation économique précaire, les États européens peinent à étendre l’instruction, former et salarier correctement les maîtres. »[3] Mais très vite, le modèle simultané qui va s’imposer, particulièrement en France. Pour une analyse plus détaillée de ce moment, voir le mémoire de Sylvie Jouan[4]. Retenons tout de même deux éléments le modèle simultané est issue des écoles des Frères détaillé dans le manuel de Jean-­‐Baptiste de la Salle : La conduite des écoles chrétiennes (publié en 1719, réédité en 1828). Et Sylvie Jouan insiste sur le fait que Guizot défend finalement ce modèle non pas tant au nom de la  religion mais parce que « le savoir est transmis directement par un maître à tous les élèves d’une classe simultanément » (p. 6).

Et dans le secondaire, les historiens pointent la référence au collège des Jésuites, même si la Compagnie de Jésus est supprimée par le Pape en 1773, et dès 1763 en France. En particulier, Olivier Maulini[5] et Pierre Merle[6], travaillant sur les origines de la notation indiquent que l’invention de cette pratique se fait à propos des concours d’entrée dans les Grandes Écoles. Pierre Merle indique : « Dès la fin du XVIIIe siècle, le principe du concours reposant sur une évaluation des connaissances par une échelle de lettres concurrence et peu à peu remplacera une sélection par la naissance pour l’accès aux corps techniques de l’État. » (paragraphe 25, P. Merle, 2015). On a là un changement essentiel du régime de la distinction : « l’introduction de l’évaluation chiffrée dans le concours marque un basculement du verdict d’un régime de sentence à un régime de mesure. Alors qu’auparavant, l’examinateur déterminait en son âme et conscience la valeur relative des candidats, sans avoir à faire montre de ses procédés d’évaluation, il doit dorénavant placer chacun des candidats examinés sur une échelle de notation commune et uniforme »[7]

La logique ternaire jésuitique des optimi, dubii, inepti qui fonde le passage en classe supérieure revient comme un leitmotiv. « Le passage dans la classe supérieure est aussi régi par une organisation plus complexe que la logique ternaire jésuitique des optimi, dubii, inepti. Le passage est décidé soit à partir des classements obtenus lors des compositions hebdomadaires (cf. ci-dessus) qui constituent une forme de contrôle continu, soit par un examen de fin d’année, soit par un examen lors de la rentrée des classes (Chervel, 1992). Ces pratiques ne sont pas forcément exclusives les unes des autres. »[8] (paragraphe 18, P. Merle, 2015)

Olivier Maulini (1996) indique par exemple : « Au bout du compte, des appréciations chiffrées vont remplacer les indications de rang. Au collège jésuite de Caen, on adoptera une échelle à 4 niveaux: 1 = bien; 2 = assez bien; 3 = médiocre; 0 = mal. Des classements interviendront en fin d’année, qui permettront de distinguer le bon grain de l’ivraie. Les « optimi » seront promus dans la classe supérieure, au contraire des « inepti ». Les « dubii » seront admis dans la classe suivante, mais à l’essai. En cas de problème, ils redescendront dans leur classe de départ. Enfin, les parents seront invités à retirer les bornés et les cancres (Dainville[9], 1978). » (p. 5)

Récupération du pouvoir

Ce contrôle des élèves est parfait pour un Etat qui d’un côté cherche à imposer l’école publique, mais qui de l’autre poursuit le principe d’une séparation-protection d’une éducation pour les notables. Et quand on compare la circulaire de 1890 cité par André Caroff[10] on y retrouve cette même organisation du passage en classe supérieure que celle présentée Dainville et Maulini. On a là les traces d’une Institution absolue qui prend et produit ses sujets et rejette les hérétiques[11]. Et c’est pouvoir absolu qui sera petit-à-petit déconstruit[12].

Si en effet « le pouvoir d’auto-risation » devrait être encouragé comme le dit Jacques Vauloup, je ne suis pas sûr que ce soit l’institution actuelle, elle-même, qui puisse le faire. Le principe du pouvoir sur autrui, même s’il a de plus en plus de difficulté à fonctionner[13], est encore le principe organisateur des relations à … l’élève (et non à l’enfant ou au jeune, ou à l’apprenant).

 

Bernard Desclaux

[1] Les procédures d’orientation mises en examen par Bernard Desclaux  http://propos.orientes.free.fr/dotclear/index.php?post/2020/07/10/Bouquin-Desclaux

[2] Bernard Desclaux, ORIENTATION SCOLAIRE : LES PROCÉDURES MISES EN EXAMEN. Quel débat dans une société démocratique ? Préface de Claude Lelièvre, Collection : Orientation à tout âge, 2020. https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=65959

[3] Sylviane TINEMBART, L’enseignement mutuel, une « innovation » pédagogique au début du xixe siècle https://ehne.fr/article/education-enseignement-et-formation/pedagogies-et-pedagogues-en-europe-xixe-xxe-siecles/lenseignement-mutuel-une-innovation-pedagogique-au-debut-du-xixe-siecle

[4] Enseignement mutuel et enseignement simultané. Quelle conception de l’apprentissage se cache derrière le choix pédagogique du mode simultané par le Ministère Guizot en France ? Sylvie Jouan Professeur de Philosophie, IUFM de Montpellier /UM2,site de Mende (48) https://www.meirieu.com/PATRIMOINE/mutuel_simultane_jouan.pdf Mémoire réaliser sous la direction de Philippe Meirieu.

[5] MAULINI, Olivier. Qui a eu cette idée folle, un jour d’inventer [les notes à] l’école ? Petite histoire de l’évaluation chiffrée à l’usage de celles et ceux qui désirent s’en passer (et des autres). 1996. https://archive-ouverte.unige.ch/unige:41444

[6] Pierre Merle, L’école française et l’invention de la note. Un éclairage historique sur les polémiques contemporaines, Revue française de pédagogie, 193 | octobre-novembre-décembre 2015 : Varia, p. 77-88 https://journals.openedition.org/rfp/4899

[7] BELHOSTE B. (2002). « Anatomie d’un concours. L’organisation de l’examen d’admission à l’École polytechnique de la Révolution à nos jours ». Histoire de l’éducation, no 94, p. 141-175. En ligne : <http://histoire-education.revues.org/827> (consulté le 27 février 2016).

[8] Paragraphe 18, P. Merle, 2015

[9] François de Dainville, L’Éducation des jésuites (XVIe-XVIIIe siècles), Paris, Éditions de Minuit (collection ‘Sens commun’), 1978.

[10] Caroff, A. (1987). L’organisation de l’orientation des jeunes en France, Evolution des origines à nos jours. Paris, France : EAP.

[11] Bernard DESCLAUX LA PROCEDURE D’ORIENTATION SCOLAIRE : UNE EVIDENCE BIEN FRANÇAISE, in TransFormations n°3/2010 – p. 77/p. 96 (pp. 80-81) http://www.trigone.univ-lille1.fr/transformations/docs/tf03_a05.pdf

[12] Bernard Desclaux, « Apprendre à s’orienter, d’hier à aujourd’hui (V), ou le déclin de l’organisation du pouvoir d’orienter » http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2015/05/07/apprendre-a-sorienter-dhier-a-aujourdhui-v-ou-le-declin-de-lorganisation-du-pouvoir-dorienter/

[13] Dubet, F. (2002). Le déclin de l’institution. Paris, France : ed. du Seuil.

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3 Responses to “Réponses à Jacques Vauloup, Autorité vs Pouvoir”

  1. Annick SOUBAI Says:

    Il me semble que dès qu’il y a institution et a fortiori scolaire ou universitaire, il y a pouvoir sur autrui, car finalement qui serait garant de la place de chacun ?L’institution détient simplement la légitimité du pouvoir de dire qui est où et pour notre sujet qui va où. On peut bien sûr se poser la question de savoir si ce pouvoir est exercé avec justice. On dirait de façon contemporaine en ménageant l’égalité… si tant est que l’égalité soit juste.
    D’une façon certaine, les procédures d’orientation sont une institution dans l’institution qui simulent la juste répartition grâce aux rituels, le tribunal administratif y contribuant éventuellement. Tous les acteurs croient que c’est juste.

    La notation qui évalue contribue aussi au grand ballet de la distribution des places, si injuste soit elle, mais il faut bien une illusion d’une valeur qui institue les individus à telle ou telle place: le optimi à la première place, les moyens au milieu et les inepti à la queue. Il faut croire à cette illusion, sinon quelle serait la règle de répartition ? Comme le dit l’Oréal, « parce que je le vaux bien »… Chacun le valant bien…toute chose égale par ailleurs, comment justifier que le premier est le premier et le dernier est relégué en toute démocratie ?

  2. Jean Le Duff Says:

    « Si en effet « le pouvoir d’auto-risation » devrait être encouragé comme le dit Jacques Vauloup, je ne suis pas sûr que ce soit l’institution actuelle, elle-même, qui puisse le faire. Le principe du pouvoir sur autrui, même s’il a de plus en plus de difficulté à fonctionner[13], est encore le principe organisateur des relations à … l’élève (et non à l’enfant ou au jeune, ou à l’apprenant) »
    Il me paraît évident qu’on ne peut pas l’institution actuelle opère ce changement. Elle est totalement dépendante des dominations qui structurent notre société. Ce n’est pas une question d’intelligence, de raisonnement ce sont les conséquence de la primauté des conflits d’intérêts à la source des prises de décisions. Voilà bien longtemps déjà que Bourdieu et Passeron ont mis en évidence l’asservicement de « l’École » aux intérêts dominants. C’est en 1967 que l’organisation actuelle du second degré et ces filières sont abouties. Manifestement la composition sociale des populations d’élèves de second cycle en a été influencée. Nombre d’enfants d’enseignant y ont accédé mais souvent à force de cours privés supplémentaire. La ségration sociale était plus que jamais en œuvre car elle découlait de la volonté dominante de sélection. Aujourd’hui encore la référence au « mérite » est une pratique institutionnelle. Par contre on se garde bien que débattre de ce qu’est le mérite et par rapport à quels champs.

  3. bernard-desclaux Says:

    Du coup la question pour moi serait : pourquoi faut-il que dans l’éducation il y ait besoin de désigner un premier, et bien sûr un dernier ? Pourquoi ce principe de la compétition qui était au cœur du mode de l’enseignement jésuitique, s’est-il maintenu à ce point ? L’éducation n’a pas un besoin absolu de compétition.

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