Réponses à Jacques Vauloup, Autonomie vs Aliénation

Poursuite de mes réponses à Jacques Vauloup à la suite de sa présentation[1] de mon livre[2]. Il y a formulé cinq points à mettre en débat. Ce court article répondra au troisième point. Le premier a été traité dans l’article précédent. et le deuxième ici.  N’hésitez pas à poursuivre ces échanges par vos commentaires.

Autonomie vs Aliénation

« Si, comme nous y invite Hartmut Rosa, l’on vise une école qui soit non seulement l’école du savoir mais aussi, tout aussi décisif, une école de la résonance, si nous visons à former un individu apte à déceler si et de quelle manière les choses l’affectent, si nous cherchons à construire un élève socialisé et non un geek isolé, alors l’autonomisation du sujet et non son aliénation deviennent non des options mais le cœur même du réacteur. De ce point de vue, la tâche de l’école est simple à décrire, beaucoup plus délicate à réaliser : passer du sentiment J’ai été orienté, aujourd’hui encore très présent dans les représentations des jeunes adultes (et il y a des raisons objectives à la survivance de ce sentiment) au sentiment Je me suis orienté.e. Mais on n’avancera pas significativement sans mettre en exergue et en complémentarité des grilles de lecture multiréférentielles des situations éducatives (Ardoino, 1986) et, donc, des procédures d’orientation. Ne pas barguigner sur la dimension psychologique (elle a progressé) de l’orientation, mais y ajouter d’autres grilles de compréhension et d’interprétation : sociologique, anthropologique, économique, politique (le politique), éthique. » Jacques Vauloup.

Une première réponse

J’ai déjà répondu à cette alternative suite à la publication de l’article dont Jacques fait référence : Sur la résonance (3/4) : faire résoner l’école

Voici ce que j’écrivais en commentaire de l’analyse du livre de Hartmut Rosa proposée par Jacques.

La lecture de ta lecture du travail de Rosa Hartmut m’a beaucoup surpris. J’ai le sentiment que cette conception de l’Ecole est un peu idyllique. On pourrait l’espérer, mais malheureusement la réalité de l’école, son fonctionnement est bien différent; Il peut y avoir parfois, mais exceptionnellement des rencontres heureuses occasion de cette résonance.

Je suis tombé, par « hasard » bien sûr, sur ce morceau d’interview de Michel Foucault à propos de l’Ecole.
https://www.youtube.com/watch?v=Vjs…

Reste tout de même à te remercier de cette présentation de cet idéal pédagogique.

Mea-culpa

J’ai cru dans la possibilité de l’autonomie, que l’Ecole la favorisait, que mon rôle, notre rôle de conseiller d’orientation, participait dans l’émergence de cette autonomie. C’est l’essence même sans doute de tous ces métiers dit sociaux de lutter à une désaliénation du sujet qui favoriserait son autonomie.

C’est sans doute pour cela que j’ai choisi très tôt de m’engager dans le courant dit « éducatif » et que lors de la tentative de mise en œuvre de la circulaire sur l’éducation à l’orientation je m’y suis impliqué. Je pensais que cette occasion nous permettrait de sortir de la machinerie scolaire. Qu’il y avait là un levier pour remettre en question nos procédures d’orientation. Sauf que c’est bien l’inverse qui s’est passé. Les enseignants pour la plus part y ont vu le moyen de mieux « orienter » les élèves avec l’économie du pouvoir sur eux (un peu culpabilisant). Et du côté des conseillers la grande majorité y ont vu un risque de perdre leur rôle auprès des élèves, désormais exercé par les enseignants, et ainsi de disparaître de l’Education nationale.

L’objectif de l’autonomie dans notre système méritocratique est surtout un protecteur psychologique qui permet d’éviter le sentiment du sale boulot.

 

Bernard Desclaux

 

A propos de Hartmut Rosa

Jacques Vauloup a consacré quatre articles à la lecture de cet auteur :

Sur la résonance (1/4) http://propos.orientes.free.fr/dotclear/index.php?post/2020/06/07/Sur-la-r%C3%A9sonance2

Sur la résonance (2/4) : fondements http://propos.orientes.free.fr/dotclear/index.php?post/2020/06/16/Sur-la-r%C3%A9sonance-2/3

Sur la résonance (3/4) : faire résoner l’école http://propos.orientes.free.fr/dotclear/index.php?post/2020/06/22/Sur-la-r%C3%A9sonance-3/3

Sur la résonance (4/4) : un monde rendu à son indisponibilité http://propos.orientes.free.fr/dotclear/index.php?post/2020/06/28/Sur-la-r%C3%A9sonance-4/4-%3A-un-monde-indisponible

Marc-Antoine Pencolé : Hartmut Rosa, Résonance. Une sociologie de la relation au monde  Une recension du livre de Hartmut Rosa, Résonance. Une sociologie de la relation au monde, Paris, La Découverte, coll. « Théorie critique », 2018, 536 p., traduit de l’allemand par Sacha Zilberfarb, avec la collaboration de Sarah Raquillet, ISBN : 9782707193162. https://journals.openedition.org/lectures/29658#authors

Sur France Culture

Épisode 5 : Hartmut Rosa, philosophe de la résonance émission de 2018 https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/profession-philosophe-hartmut-rosa

Rencontre avec Hartmut Rosa, le philosophe anti-moderne https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins/rencontre-avec-hartmut-rosa-le-philosophe-anti-moderne?fbclid=IwAR0LfuLGCecO-r4IA92uSe9ahKlD5NaEHZd4TnbiQQjFohaB9S0i7HQ54P0

 

 

[1] Les procédures d’orientation mises en examen par Bernard Desclaux  http://propos.orientes.free.fr/dotclear/index.php?post/2020/07/10/Bouquin-Desclaux

[2] Bernard Desclaux, ORIENTATION SCOLAIRE : LES PROCÉDURES MISES EN EXAMEN. Quel débat dans une société démocratique ? Préface de Claude Lelièvre, Collection : Orientation à tout âge, 2020. https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=65959

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7 Responses to “Réponses à Jacques Vauloup, Autonomie vs Aliénation”

  1. Jean Le Duff Says:

    Et si la question de l’école était avant tout une préoccupation des utilisateurs de l’école, des familles incluant les jeunes? Quelles dynamiques peuvent résulter d’une telle implication en relation équilibrée avec les personnels?
    Je voudrais évoquer ici le développement du système éducatif en Bretagne entre la fin de la première guerre mondiale et la réforme Fouchet. Peut-être faut-il rappeler qu’au début des années 1970 l’Académie de Rennes avait un niveau de réussite scolaire équivalent à celui de l’Académie de Paris. Ceci résultait d’une histoire qui marquait différemment la Basse et la Haute Bretagne. On évoque souvent la concurrence entre l’École Publique et l’École Privée Catholique. Cette concurrence était effective dans toute la Bretagne avec des comportements volontaristes plus marqués en Basse-Bretagne, notamment dans les zones les plus démunies économiquement. Dans les monts d’Arrée en Finistère, en 1962 il y avait 10km de distance entre deux cours complémentaires publics, en Ille et Vilaine cette distance était de l’ordre de 30 à 40 km.
    Pour créer un cours complémentaire il fallait des enfants disponibles, une école publique combative, une municipalité qui acceptait de donner quelques moyens pour les achats de fourniture. De plus, nous étions dans un secteur où la promotion par la fonction publique et la marine nationale faisait partie des visées populaires. La plupart de ces écoles avaient autour d’elles des amicales laïques très actives. J’avais constaté en 1971 que le département de la Manche aurait dû multiplié par 2 le nombre de ses bacheliers issus des séries scientifiques et techniques industrielles de l’enseignement public pour être à la hauteur des résultats du Finistère. Pour les taux de passage de 3ème en seconde ce n’est qu’à la fin des années 1980 que le Morbihan a atteint le niveau du Finistère. Ceci est très succinctement exposé.
    Quelques décennies d’expérience m’ont permis de constater que si les population ne font pas de la question éducative un combat, il est peu probable que le système étatique que nous connaissons mettent à leur dispositions un véritable système éducatif de promotion de la personne.

  2. Jacques Vauloup Says:

    Jean Le Duff dit juste, à travers l’exemple breton : « Si les populations ne font pas de la question éducative un combat, il est peu probable que le système étatique que nous connaissons mette à leur disposition un véritable système éducatif de promotion de la personne. »
    Je dirais, pour préciser ce qui fait question : les professionnels de l’éducation nationale, psychologues inclus, ont-ils eu ces dernières décennies, la « foi chevillée au corps » en l’éducation, en l’éducabilité qu’eurent leurs ancêtres, les hussards noirs de la République ? Rien ne permet de l’affirmer, tant les réticences et les résistances aux approches éducatives en orientation auront été grandes pendant les soixante ans qui séparent Antoine Léon (1957) et le Parcours avenir (2017).
    Pour tenter de remettre du débat et de la réflexivité individuelle et collective là-dedans, j’ai, en décembre 2019, réédité l’intégralité du grand ouvrage de Léon : Psychopédagogie de l’orientation professionnelle (1957) :
    http://propos.orientes.free.fr/dotclear/index.php?post/2019/12/01/Psychop%C3%A9dagogie-de-l-orientation-professionnelle

  3. jeanmarie Quairel Says:

    L’intéressante idée de « résonance » est présente dans l’approche de Conrad Lecomte de l’entretien de Conseil: Dans son écoute et son accompagnement de l’élève, le Conseiller doit éviter la « dissonance » et la « consonance », pour rechercher la « résonance »…Individuellement, voire collectivement, on peut y arriver assez souvent, mais il est clair que le système est très éloigné de cette approche, voir qu’il s’y oppose: c’est pourtant une des clefs de l’accès à la responsabilité…avant mème de parler d’autonomie.
    Je voulais vous indiquer un bouquin récent de Baptiste MORIZOT : « Manières d’être vivant » qui met en avant les notions d’interdépendances, d’alliances, ainsi que la position d’intercesseur…il y écrit:  » Dans la galerie des personnages inventés par la culture humaine, il en est peu qui possèdent cette double particularité logique de provenir d’un camp, tout en pouvant structurellement se mettre au service de la relation. A ma connaissance, seul le chamane et le diplomate ont cet étrange et fascinant statut » …Est ce que je suis dans l’illusion si je dis que c’était bel et bien la fonction première du COP et aurait du ètre celle des services ?

  4. Jacques Vauloup Says:

    On trouve trace aussi de la notion de résonance, si heuristique pour nos temps chamboulés, chez des anthropologues-ethnologues tel.l.e.s que Philippe Descola OU Nattasja Martin (Croire aux fauves, éditiosn Verticlvie esn eeenASSTAJA poupHLIPPE Eez zzzdss-emps « résonanceéceeee

  5. Jacques Vauloup Says:

    … Nattasja Martin, Croire aux fauves, éditions Verticales (2020). Pour ce qui est de l’ouvrage de Baptiste Morizot, Manières d’être vivant (Actes sud, 2020), j’en ai fait une présentation-commentaire ici le 13 juin 2020 :
    http://propos.orientes.free.fr/dotclear/index.php?post/2020/05/19/Climat-%3A-une-crise-peut-en-cacher-une-autre-3/3
    Décidément, plus que jamais, partie de la psychologie, une autre orientation est à inventer, qui s’origine à d’autres psychologies, à toutes les psychologies (culturelles, psychodynamiques, existentielles, etc.) et à toutes les sciences anthroposociales.

  6. Annick SOUBAI Says:

    Les procédures ont par vocation de conduire les individus dans les différentes filières. Elles disent les règles, comment on fait pour y arriver… Jean Guichard utilise parfois dans ses conférences le terme anglais « streaming ». Le « streaming » n’est pas du côté de l’aliénation,mais du côté de la gestion des flux. L’aliénation se situerait plutôt dans le rapport qu’ont les acteurs à cette gestion. Chacun y exerce donc son pouvoir pour ses bonnes raisons. Découvrons les:
    Le professeur a de bonnes raisons de croire en sa bonne évaluation qui s’il n’y croyait pas ferait perdre tout sens à son enseignement. Il donne donc ses bons conseils en toute bonne foi pour que le mérite des uns soit reconnu et les difficultés des autres trouvent à être compensées.
    Le proviseur ou le principal prend ses bonnes décisions, notamment en conseil de classe pour que tout tourne rond: ses professeurs doivent être contents, sa hiérarchie satisfaite, son avancement préservé.
    Les conseillers de tous poils principaux d’éducation, hier d’orientation-psychologues… donnent aussi leurs bons conseils. Ils se font les avocats des bonnes causes, sans toujours les connaître, surtout aux commissions d’appel.
    Les parents donnent aussi leurs bons conseils et plaident leur cause et celle de leur enfant, surtout quand ils sont issus de milieux favorisés.
    Et les élèves dans tous ça et bien mes chers amis, depuis 1989, rappelons nous la fameuse loi Jospin: ils sont au centre du système. Alors ne me dites pas qu’avec une telle ambition, ils sont aliénés. A moins que le fait de les avoir mis au centre, les ait rendus encore plus consommateurs, encore plus assujettis… Finalement pour asservir quelqu’un, donnons-lui tout. Faisons en un roi, ou une reine. Il sera ainsi l’élément qui fera tourner rond le système, à son corps défendant. Tout est là maintenant à son service. Que lui manque-t-il ?

    L’autonomie versus l’aliénation ? Il faudrait encore se demander: être autonome pour quoi faire ? Pour acheter des vêtements de marque, des objets connectés de toute sorte, pour se connecter à d’autres jeunes via les réseaux sociaux ? Et bien, de ce point de vue les jeunes sont parfaitement autonomes. Ils disposent de moyens que nous n’avions pas et d’une liberté de mouvement dont personnellement je ne jouissais pas à leur âge. Au collègue,ni même au lycée et pas plus à l’université, je n’avais pas d’ordinateurs portable, ni de mobile. Je ne faisais pas de selfies. A ce moment là, ça n’existait pas.

    Comment les enfants rois et reines auxquelles nous avons donné naissance, que nous avons éduqués vont-ils s’émanciper ? C’est la question. La liberté se prend. L’autonomie se construit, c’est vrai mais il faut encore savoir pourquoi faire, pour quelle société ? L’autonomie s’est parfaitement construite pour naviguer dans le grand supermarché du monde.
    Le problème qui reste, FONDAMENTAL, est la question du SENS de TRAVAIL et de la VIE. C’est la seule vraie question à se poser à mon avis. Faire des règles de circulation: OK, informer : OK mais pour aller où ? Pour faire quoi ? Une question d’orientation, en somme.

  7. Jacques Vauloup Says:

    Je partage la fin du propos d’Annick Soubaï, moins l’attaque frontale contre la loi Jospin et son interprétation uniquement à charge. En bref, nous dit-elle, peu importe que les règles de circulation dans le système de formation initiale (procédures) soient ceci ou cela, car au-delà et en deça des procédures, plus essentiellement, il y a le sens du travail et, plus encore, le sens de la vie.
    C’est pourquoi, à mes yeux, la seule orientation qui compte est bel et bien « l’orientation de la vie ». En somme, passer d’une « orientation scolaire et professionnelle » à une « orientation existentielle », telle est désormais la grande affaire.
    D’ailleurs, l’expression « parcours avenir » est totalement inadaptée aux temps que nous vivons et « parcours devenir » (si l’on tient à garder « parcours ») serait plus appropriée. C’est aussi dans cet esprit que j’ai appelé mon blog « Une autre orientation ».
    Mon commentaire « Autonomie vs Aliénation » à l’ouvrage de Bernard Desclaux ne méconnaît nullement le rôle pour moi fondamental d’une école exigeante et structurante, à la fois cognitivement et démocratiquement dans la formation d’un sujet critique, réflexif, et donc autonome. Comment dénier à l’école de la res-publica un rôle fondamental dans la construction du citoyen, et donc dans l’apprentissage pas à pas, en actes, y compris en conseil de classe, d’une véritable citoyenneté ?
    Et en matière d’orientation positive ou négative, agie ou subie, comme l’a montré récemment encore Régis Félix (ATD-Quart Monde), « selon qu’on est puissant ou misérable », on a beau être tous égaux, il y en a qui sont plus égaux que d’autres :
    http://propos.orientes.free.fr/dotclear/index.php?post/2020/06/20/G%C3%A9n%C3%A9ration-d%C3%A9sorient%C3%A9e

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