Réponses à Jacques Vauloup, Donner des conseils vs Tenir conseil

Poursuite de mes réponses à Jacques Vauloup à la suite de sa présentation[1] de mon livre[2] où  Il a formulé cinq points à mettre en débat. Ce court article répondra au quatrième point.

Le premier a été traité dans cet article, le deuxième ici. http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2020/07/21/reponses-a-jacques-vauloup-autorite-vs-pouvoir/ et le troisième là. Il y a beaucoup commentaires sur les précédents. N’hésitez pas à poursuivre ces échanges par les vôtres.

Donner des conseils vs Tenir conseil

« Subsiste un grave malentendu à propos du conseil, et à mes yeux, l’ouvrage de Bernard Desclaux ne le lève pas. Trop souvent encore, conseiller c’est donner des conseils, et nous voici retombés dans la spirale infernale de l’influence sur autrui, du pouvoir sur autrui, du pouvoir tout court… Lhotellier (Tenir conseil, 2001) a montré que tenir conseil était délibérer pour agir. Zarka (1977) avait ouvert la voie. Et Tenir conseil a aussi à voir aujourd’hui avec le conseil à distance, le conseil en ligne (Boy, 2007), la clinique de l’orientation (Baudouin, 2008). À mes yeux, le conseil, le tenir conseil, en présentiel ou en distanciel, en entretien dialogique à deux ou à plusieurs, en conseil de classe aussi, est à réinvestir et à réinventer. Comme nombre de conseillers d’orientation-psychologues dans les années 1990-2000-2010, dans son ouvrage, Desclaux indique qu’il a oublié le conseil de classe lorsqu’il était conseiller car il n’y trouvait plus prise pour son activité. Et il faut reconnaître que l’institution référente (direction académique, rectorat, inspection générale) s’en est totalement désintéressée. Grave erreur, me semble-t-il. Qui réinvestira le conseil ? Qui redonnera vigueur au tenir conseil ? »

Petit détour

A la suite de la mise en place d’un dispositif de formation pour l’éducation à l’orientation dans l’académie de Versailles à la fin des années 90, j’ai commencé à réfléchir sur la notion de conseiller technique. Depuis très longtemps ce rôle est attribué aux conseillers d’orientation dès les années 70, or le constat que nous faisions montrait que ce rôle n’était toujours pas accepté, ni par les collègues, ni en grande partie par les chefs d’établissement. Pourquoi ?

A l’époque, je ne trouve aucun travail théorique sur cette fonction[3]. Conseil, consultance et intervention sont des objets de travaux et d’études, mais pas le conseil technique. D’où une nécessité de bricoler un modèle et de développer des réflexions qui à ce jour restent personnelles même si j’en ai présenté des éléments dans de nombreuses actions de formation[4].

Je repends ci-dessous des éléments de ces travaux

 Un historique du mot conseil[5]

Le mot apparaît vers 980 du latin « consilium ». Il désigne, dans le champ juridique le lieu où l’on délibère. Ce n’est qu’ensuite qu’il prend le sens de l’acte qui se déroule dans ce lieu. Enfin troisième transformation tardive (vers 1611), il désigne le produit de cet acte : un avis que l’on donne à quelqu’un sur ce qu’il doit faire.

Une autre piste est le verbe à l’origine de « consilium » : consulere, qui veut dire « réunir pour une délibération ». Ici la notion de conseil est venue désigner l’ensemble des personnes ainsi réunies dans cet objectif de délibérer.

Donc du lieu a dérivé l’acte et le produit de cet acte, et du groupe a dérivé la compétence, la qualité de/des personnes réalisant cet acte.

 

Concernant le conseil de classe, on peut sans doute accepter cette terminologue au sens où il s’agit d’une réunion pour délibérer. Le conseil de classe donne un avis au chef d’établissement ; Rappelons-nous la formule des années 70 : le chef d’établissement prend sa décision sur avis du conseil de classe. Ensuite, dans les années 80, le chef d’établissement a formulé non plus une décision, mais une proposition. Et depuis 92, à l’issue du conseil de classe il formule toujours une proposition, mais en dehors du conseil de classe il prendra une décision à l’issue de l’entretien avec les parents, et c’est cette décision qui sera discutée en commission d’appel et non pas un conseil d’appel d’ailleurs. Et aujourd’hui, avec les derniers textes à propos du redoublement[6], c’est le chef d’établissement qui en assume la responsabilité.

On peut donc à mon sens s’interroger sur la pertinence de cette dénomination. Outre que le conseil de classe conseille de moins en moins le chef d’établissement, on est en droit de se demander s’il existe bien un « conseil » transmis à l’élève.

 

Une remarque très générale sur la notion de relation en français.

 La notion de « conseiller » suppose une relation entre deux personnes : une relation entre un conseiller, qui serait actif et un conseillé qui lui serait passif. En français il semble qu’au cours d’une relation il n’y a qu’un seul des acteurs qui soit « actif » à la différence peut-être de l’anglais avec le « ing », le counselling, qui traduit mieux le co-travail entre les deux acteurs. Alexandre Lhotellier3 en utilisant plutôt l’expression « tenir conseil » insistait sur cet aspect. Notre langue décrit très difficilement la notion d’interaction, de simultanéité d’actions nécessairement différentes, mais aussi nécessairement conjointes.

S’il y a simultanéité, il y a également « séquenciation ». Le « conseil » s’inscrit dans un processus temporel : demande-acceptation, « conseil », acceptation ou refus. Et c’est aussi cet ensemble d’interaction qu’il faut comprendre.

  

  Même si avec les nouvelles procédures d’orientation de 73, on fait démarrer la procédure par la « demande » des parents, on n’en reste pas moins dans un jeu contraint d’échanges où les uns doivent demander et les autres répondre. Dans le cadre de la procédure il n’y a aucune demande de conseil ni donation de conseil. Le « conseil » du conseiller d’orientation s’il est demandé par l’élève ou les parents à propos de la procédure d’orientation n’est pas obligatoire dans son cadre. Il en était de même pour le rôle du professeur principal. Mais depuis plusieurs années, le rapport professeur principal à l’élève et aux parents est de plus en plus contraint. En 2008 – 2009, la circulaire nationale de préparation de la rentrée instaure dans les collèges, un entretien personnalisé pour chaque élève avec le professeur principal et le conseiller d’orientation, en recherchant au maximum la participation des parents.  Dix ans après une circulaire est publiée[7]. Bruno MAGLIULO en a fait une analyse très fouillée[8]. Il montre que le rôle du professeur principal concernant l’orientation est inclus dans le cadre plus général du « Parcours Avenir ». Mais dans ce cadre-là il n’est ni un conseiller ni un éducateur, il est un « persuadeur » ! Il écrit :   « A cet égard, il doit veiller à ce qu’au moment d’exprimer leurs souhaits d’orientation, les parents ou tuteurs légaux ou l’élève majeur, tiennent compte de leur bilan scolaire et personnel, et se montrent donc aptes à faire des choix raisonnables. Le professeur principal est donc un acteur fondamental de ce qu’il est convenu de nommer « le dialogue » en matière d’orientation. »

D’une certaine manière j’y trouve un écho à la conclusion du rapport à propos de l’expérimentation du choix donné à la famille dans la décision d’orientation au collège[9]. Les auteurs du rapport écrivaient : « la bonne orientation, pour la plupart des équipes éducatives interrogées (NDLR : par les inspecteurs généraux) est celle qui correspond à la décision du conseil de classe ».

Autrement dit si le conseil au sens classique du terme de « donner un conseil », dire à quelqu’un ce qu’il devrait faire, peut se glisser dans le fonctionnement de la procédure d’orientation, le « tenir conseil » qui suppose une co-élaboration s’en trouve totalement exclue.

 

Bernard Desclaux

 

[1] Les procédures d’orientation mises en examen par Bernard Desclaux  http://propos.orientes.free.fr/dotclear/index.php?post/2020/07/10/Bouquin-Desclaux

[2] Bernard Desclaux, ORIENTATION SCOLAIRE : LES PROCÉDURES MISES EN EXAMEN. Quel débat dans une société démocratique ? Préface de Claude Lelièvre, Collection : Orientation à tout âge, 2020. https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=65959

[3] D’après mes recherches sur le net, il semble bien que ce soit toujours le cas.

[4] Les documents produits à l’occasion de ces formations se trouvent sur mon site à l’adresse suivante :  http://bdesclaux.jimdo.com/formations/conseillertechnique/

[5] D’après Serges Blanchard, Introduction au numéro de l’Orientation scolaire professionnelle consacré au Conseil en orientation, 2001.      Le conseil en orientation : introduction / Serge Blanchard in L’Orientation Scolaire et Professionnelle, n°1 (mars 2000)

[6] Voir « Vers de nouvelles procédures ? » dans mon livre aux pages 164-165

[7] Rôle du professeur principal dans les collèges et les lycées https://www.education.gouv.fr/bo/18/Hebdo33/MENE1823888C.htm

[8] Bruno MAGLIULO Le professeur principal : un acteur essentiel… de plus en plus taillable et corvéable ! commente la circulaire N° 2018-108 du 10 octobre 2018, publiée au Bulletin Officiel de l’Education Nationale N°37 du 11 octobre 2018 https://www.educavox.fr/accueil/debats/le-professeur-principal-un-acteur-essentiel-de-plus-en-plus-taillable-et-corveable

[9] Suivi de l’expérimentation du choix donné à la famille dans la décision d’orientation au collège http://cache.media.education.gouv.fr/file/2014/55/8/2014-073_experimentation_dernier_mot_376558.pdf

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4 Responses to “Réponses à Jacques Vauloup, Donner des conseils vs Tenir conseil”

  1. Jacques Vauloup Says:

    L’enjeu du « tenir conseil » dépasse de très loin le conseil de classe : il est d’abord et avant tout ontologique, existentiel. Et, à ce titre, d’abord éducatif et démocratique ; il s’agit tout bonnement de l’apprentissage de la citoyenneté. Et, pour rappel, le conseil de classe a perdu toute attribution décisionnelle depuis 30 ans (loi Jospin 1989, décret d’application 90-484 du 14 juin 1990).

  2. jeanmarie Quairel Says:

    Bonjour,
    Tout d’abord je suis étonné de voir que vous ne faites pas référence à l’approche de C.LECOMTE (Auto supervision à l’entretien de Conseil )qui reste, je crois, une référence en matière de formation des professionnels et qui s’applique directement au public demandeur.
    Ensuite, il me semble que le travail de Conseil s’inscrit avant tout dans une relation. C’est le caractère ou la qualité de celle ci, qui justifie d’être dans le « donner conseil » ou dans le « tenir conseil »…C’est tout l’art du Conseiller d’arriver à savoir ce qui sera le plus utile à la personne ou au groupe qu’il accompagne… Il m’est arriver de « donner un conseil »,( y compris dans des séquences de « tenir conseil ») avec des gens complétement perdus et en souffrance. Il est toujours possible de formuler le conseil de telle sorte qu’il ne soit pas reçu comme un ordre ( A mon avis vous pourriez essayer de…..). Évidemment,c’est mieux si la personne trouve elle mème sa solution, mais il y a des moments où certains jeunes( ou adultes) pommés ont besoin d’entendre un adulte ( plus qu’un conseiller ) qui s’engage et qui lui dise son regard sur sa situation…Il faut surtout éviter, il me semble, de donner l’impression de l’indifférence et du « débrouilles toi tout seul » . Quant aux Conseils de classes, j’en garde le souvenir d’un lieux et d’un temps « D’entre-soi », où l’évaluation des élèves étaient surtout le prétexte d’une évaluation latente des enseignants entre eux !

  3. Jean Le Duff Says:

    Il y a une histoire de « l’orientation » qui explique ce qui demeure, voire se confirme, d’ambivalence relativement au concept même d’orientation. Rappelons qu’initialement il y a la référence au taylorisme et à la sélection des individus capables du meilleur rendement dans la production. Il s’agit de recruter des exécutants. Cette conception a été légèrement infléchie par la décision de prendre en compte dans le recrutement des apprentis , à la fois des capacités (c’était le beau temps des analyses factorielles, de l’intelligence « verbale », spatiale », « numérique » avec un lien « le facteur G ou » selon que l’on pensa que le liant, le facteur G, était de l’ordre de la primitive ou de la dérivée des analyses statistiques et docimologiques) mais aussi des risques liés au potentiel de santé des jeunes considérés. Aux aptitudes et inaptitudes on avait rajouté les contre-indications.

    Le nouvel état d’esprit qui est né avec la résistance et les perspectives ouvertes par la Libération a abouti à ce que les conseillers d’orientation et non pas l’administration de l’Éducation nationale mettent en avant la nécessité d’anticiper les prises de décision. C’est ainsi que les conseillers d’orientation professionnelle, ici et là ont pris l’initiative d’engager les premiers contacts avec les enfants dès le CM2, soit 2 ans avant l’âge légal d’entrée en apprentissage. Comme l’accès aux enseignements de premier cycle devenait plus important, cette intervention en CM2 s’est avérée propice à l’orientation vers le premier cycle. Ce sont donc les conseillers d’orientation de terrain qui ont créé les condition d’une généralisation de l’orientation. Cette dynamique des conseillers de « terrain c’est prolongée pratiquement jusqu’à la fin des années 1960-1970. Il me semble que c’est à partir de ce moment que les procédures administratives ont pris le pas sur les cheminements personnels. Il m’arrive de faire référence à ce collègue Directeur de COSP qui en 1967 posait la question: « La relation d’aide est-elle possible dans un univers bureaucratique? ». Je ne pense pas que sans mobilisation des personnels de terrain on parvienne à passer du « donner conseil » au « tenir conseil » avec la personne qui devra animer sa propre dynamique pour passer d’un projet à sa réalisation.

  4. Jacques Vauloup Says:

    Bien sûr, Conrad Lecomte, Carl Rogers, la psychanalyse aussi, l’école de Palo Alto et la psychogénéalogie puis, plus tard, les cliniciennes Zarka, Baudouin, etc. Puisque Jean Le Duff évoque à juste titre le tournant de la Libération et le rôle majeur des conseillers d’orientation professionnelle, dans l’immédiat après-guerre et après, afin de convaincre les parents des CM2 les plus éloignés « des études », notamment en ruralité, d’oser le collège, puis le lycée, n’oublions surtout pas le rôle du mouvement d’éducation nouvelle avant et après guerre : Freinet, Zay, Gal, Langevin, Wallon…
    En effet, le « tenir conseil » dépasse de très loin la compétence des psychologues et le strict champ des conseils de classe ; c’est une valeur éducative, éthique, démocratique de première importance, elle se forge pas à pas dans la dialogique duelle et dans la pratique collective du « délibérer pour agir ». Le mouvement d’éducation nouvelle, jusqu’à la pédagogie institutionnelle (Oury, Vasquez, Pain, etc.), reste une essentielle source d’inspiration des pratiques du tenir conseil, si du moins l’on en a la volonté et si l’on s’en donne la peine. Car c’est un véritable travail individuel et collectif foncier, exigeant, méthodique, de longue haleine, auquel nous sommes conviés.
    Tenir les deux bouts de l’individuel et du collectif. Et certainement pas l’un sans l’autre. En « univers bureaucratique » ou pas. En effet, hors la période de l’Etat français pétainiste (1940-1944), « l’univers bureaucratique » à la française ne saurait se confondre avec un univers totalitaire. Il y reste par conséquent du jeu pour les acteurs.

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