La naissance de l’orientation professionnelle en France (1900-1940) par Jérôme Martin

Jérôme Martin vient de publier, chez l’Harmattan, LA NAISSANCE DE L’ORIENTATION PROFESSIONNELLE EN FRANCE (1900-1940) Aux origines de la profession du conseiller d’orientation[1]. Il fait suite à quelques trop rares études sur cette histoire. Au moment où des questions essentielles se posent en France sur les conditions d’existence des services d’orientation, la lecture de ce retour sur les origines est éclairante.

 

Aux origines de cette histoire

En 1979, Michel Huteau et Jaques Lautrey s’étaient penchés sur Les origines et la naissance du mouvement d’orientation[2]. Ils montraient les liaisons très fortes de l’orientation avec la seconde révolution industrielle, et comment l’orientation était convoquée à répondre et à résoudre tous les problèmes que cette révolution créait. Elle se trouvait aussi bien du côté des industriels que du côté des philanthropes. Les uns voulaient éviter les risques, les autres voulaient une nouvelle justice sociale. Autrement dit un objet parfait pour résoudre les conflits. Et côté mise en œuvre, la tension se jouait entre les praticiens, on dirait peut-être aujourd’hui les innovateurs sur le terrain, car la pratique est venue de la périphérie (associations diverses, communes, entreprises), et les scientifiques, les psychologues, les médecins (avec des tensions entre eux).

Une décennie suivante, Francis Danvers relançait cette recherche[3], juste après la parution du livre d’André Caroff[4]. Guy Caplat, dans sa recension de ce dernier ouvrage remarquait : « L’auteur se défend d’avoir voulu écrire une histoire de l’orientation ; d’emblée il délimite l’objectif de l’ouvrage : retracer le point de vue des responsables de l’organisation générale de l’orientation à travers les textes législatifs et réglementaires. »[5] Un an après, c’est la parution du livre de Maniez et Pernin[6] qui propose une lecture très critique des origines du métier de conseiller d’orientation, et une approche sociologique de ces acteurs. Antoine Léon écrira que « Leur objectif principal est de montrer en quoi, à partir du début des années 1970, les nouveaux conseillers, dont ils font eux-mêmes partie, « présentent un profil sociologique qui diffère, voire s’oppose par différents traits, au modèle, perçu comme traditionnel jusqu’alors, du psychotechnicien en blouse blanche » (p. 10). En outre, l’enquête sociologique à laquelle ils se livrent, les amène à privilégier l’idée de continuité, voire de similitude, dans les préoccupations qui ont animé les générations successives de conseillers depuis l’émergence de la fonction, au début du siècle. »[7]

Il semble bien que l’histoire élaborée par ces différents auteurs soit essentiellement une histoire de l’orientation professionnelle vue de l’un de ses aboutissements : l’orientation scolaire. Le livre de Jérôme Martin, même s’il s’agit d’un livre d’historien, il n’a jamais travaillé dans les services d’orientation à l’inverse de tous les auteurs cités précédemment, ne peux s’abstraire de cette tendance. Mais cela peut sans doute s’expliquer par les particularités françaises qui ont rabattue la question de l’orientation professionnelle sur l’école.

L’orientation professionnelle, une question 360°

Elle apparait sur tous les fronts des changements, des bouleversements en ce début de XXe siècle. Comment assurer l’entrée dans le travail, que ce soit le placement ou le recrutement ? Des associations, les communes et bien sûr des entreprises sont particulièrement intéressées. Dans la plupart des pays développés de cette époque, l’école est devenue obligatoire. Que faire après de ces jeunes ? Les mettre au travail, les mettre en formation professionnelle ? Et derrière toutes ces question il y a une interrogation commune : comment s’y prendre, comment décider, sur quels critères, qui peut décider ? A ces questions, des scientifiques tentent d’apporter des solutions, des psychologues, des médecins, qui tentent d’établir des critères « objectifs » détachés des représentations, des préjugés, des contraintes sociales. Mais il y a également l’Etat, les politiques, les « administrateurs » qui élaborent des processus, des organisations, des organismes, capables de mettre en œuvre des pratiques réglées. La rationalisation est en marche.

L’orientation touche donc à des questions tant pratiques que théoriques, mais c’est aussi une question sociale. Elle doit permettre une « bonne société », une « société juste », et une « société apaisée ». En France, c’est le moment de la construction républicaine et l’orientation peut y jouer un rôle important.

Ainsi, Jérôme Martin à l’issue de l’introduction de son ouvrage énonce son propos :

« L’histoire de l’orientation professionnelle nécessite donc d’embrasser plus largement la diversité des acteurs et des champs qui lui sont constitutifs, et de s’interroger sur l’articulation entre des idées des besoins nouveaux et des transformations sociales.

La question centrale est celle de comprendre comment s’est progressivement constitué ce champ afin de reconstituer les jalons des « chemins de l’orientation professionnelle » selon l’expression de Geneviève Latreille. Autrement dit, il s’agit d’expliquer pourquoi et comment la notion  d’orientation professionnelle a été élaborée. Quels acteurs en sont les « inventeurs » ? A quels problèmes sociaux ou scolaires prétend-elle répondre ? Comment est-elle mise en œuvre, par l’usage de quelles techniques et par quels types de professionnels ? » (p. 13)

Il s’agit bien d’un projet tous azimuts.

Une orientation professionnelle, seulement professionnelle ?

L’orientation professionnelle en France, c’est un peu le billard à trois bandes. On vise la boule A, mais c’est pour mieux atteindre la boule B voir la boule C.

Les différents chapitres de ce livre sont riches de ces ambiguïtés, ou de ces stratégies. Bien sûr l’élaboration de cette pratique sociale relève de logiques différentes propres à différents champs, de hasards heureux, mais aussi de stratégies délibérées de quelques acteurs. L’index des noms cités permet de repérer immédiatement quelques personnages importants. Par ordre alphabétique, Binet, Fontègne, Lahy, Laugier, Luc, Piéron, Toulouse, Wallon, Zay. Résumons, six scientifiques, tous psychologues, deux administrateurs, un politique. Proposons deux stratèges en exemple.

Julien Fontègne (1879-1944), un professeur de physique de l’enseignant du technique qui termine sa carrière comme inspecteur général de l’enseignement technique. Avant la première guerre il adhère au mouvement des Compagnons qui réclame l’école unique, ainsi qu’à l’Éducation nouvelle. Il se trouve interné en Suisse[8] durant la première guerre mondiale et travaille à l’Institut créé par Edouard Claparède. Et dès cette époque, en 1917 il se forge une définition de l’OP déjà très affirmée : « fondée sur la psychologie expérimentale, dotée de techniques – les tests, l’entretien -, elle incombe à un spécialiste agissant dans le cadre d’une structure permanente et autonome. »  (p. 59) En 1924, une inspection de l’OP est créée en France et lui est confiée à J. Fontègne. (p. 78). Il défend la distinction des rôles concernant l’OP entre l’instituteur, le médecin et le conseiller qu’il imposera comme responsable de l’avis d’orientation dans le processus vers l’apprentissage. « Aussi le conseiller n’est-il pas un simple technicien de la psychologie appliquée, mais un « éducateur », « un conciliateur » chargé de régler les conflits entre l’enfant, la famille et l’instituteur (Fontègne, 1932, p. 32). »[9]

Même si à l’origine l’OP s’intéresse à l’adulte, au chômeur, au mutilé, et on ajoutera aux Etats-Unis à l’immigré,  en France, c’est autour de l’enfant que se cristallisent les « solutions pratiques ». C’est la  préoccupation de l’apprentissage et de l’articulation entre la fin de l’école primaire et l’entrée en formation, que ce soit l’apprentissage ou les quelques écoles techniques à plein temps qui fait se réunir les efforts des uns et des autres, que ce soit les législateurs, les scientifiques, les praticiens. Julien Fontègne se trouve au croisement de ces réseaux et il sera un acteur essentiel. Il se trouve cité à toutes les étapes de cette construction sociale décrite et analysée par Jérôme Martin tout au long de son livre. Et bien sûr on le retrouve dans le réseau du deuxième personnage, et pas le moindre, Henri Piéron.

 

Henri Piéron prend la suite du travail d’autonomisation de la psychologie engagé très largement par Alfred Binet vis-à-vis de la philosophie mais aussi de la médecine (l’esprit et le corps). Il s’agit pour lui de constituer un corpus scientifique identifié à la fois par des concepts théoriques, mais aussi par des pratiques de mesures. C’est pourquoi le laboratoire est un objet stratégique essentiel (J. Martin pp. 37-38) tant pour la psychologie que pour la médecine, et Piéron poursuit le travail de Binet et de Toulouse. Jérôme Martin décrit parfaitement cette stratégie multi-terrain d’Henri Piéron qui est « au centre d’un dispositif relativement cohérent » (p. 83) : un réseau de personnes et de personnalités (scientifiques, administratives, politiques), des laboratoires, des revues scientifiques, des organismes de formation de professionnels. Piéron est à la tête de l’Institut de psychologie (1920) et de l’INOP qui forme des conseillers d’orientation professionnelle (1928), mais il est aussi en lien étroit avec le parti Radical permettant ainsi une institutionnalisation de l’orientation professionnelle.

 

Résumons

Résumons donc outrageusement ce livre qui fouille cette question aux multiples faces et qui permet un questionnement de ses origines.

Une science qui répond à une préoccupation sociale, et qui produit des techniques (examen, testing et entretien). Une science qui forme des professionnels pour utiliser ces techniques. Des professionnels qui ont accès à des lieux permettant l’utilisation de ces techniques, mais aussi leurs productions. Des professionnels qui font le lien entre des institutions, l’école primaire, les organismes de formation professionnelle, et la famille. Les intérêts des uns répondent aux intérêts des autres et réciproquement.

Tout ça dans un contexte particulier français dans lequel l’enseignement technique (on dirait aujourd’hui l’enseignement professionnel) est rattaché à un secrétariat d’Etat qui bascule finalement très vite avec ses personnels vers le ministère de l’éducation après avoir été rattaché au ministère du travail.

L’orientation professionnelle qui avait « pour but de diriger un individu – le plus souvent un adolescent, mais aussi un adulte, un chômeur, un mutilé – vers la profession dans laquelle il a le plus de chances de réussir, parce qu’elle répond le mieux à ses aptitudes psychiques ou physiques »[10] a vu se réduire outrageusement son « individu » mais aussi son objectif.

 

Bernard Desclaux

[1] Jérôme Martin LA NAISSANCE DE L’ORIENTATION PROFESSIONNELLE EN FRANCE (1900-1940) Aux origines de la profession du conseiller d’orientation, L’Harmattan Collection : Histoire et mémoire de la formation, 2020

[2] Huteau, M. & Lautrey, J. (1979). Les origines et la naissance du mouvement d’orientation. L’Orientation scolaire et professionnelle, 8, 3-43., reproduit dans n° Hors-série de l’Orientation scolaire et professionnelle, juillet 2005/vol. 34, Actes du colloque : Orientation, passé, présent, avenir, INETOP-CNAM, Paris, 18-20 décembre 2003, pp. 637-

[3] Danvers Francis. Pour une histoire de l’orientation professionnelle. In: Histoire de l’éducation, n° 37, 1988. pp. 3-15 https://www.persee.fr/docAsPDF/hedu_0221-6280_1988_num_37_1_1549.pdf

[4] André Caroff, L’organisation de l’orientation des jeunes en France : évolution des origines à nos jours, Issy-les-Moulineaux, Éditions EAP, 1987

[5] Guy Caplat, in  Histoire de l’éducation Année 1990 45 pp. 116-120

[6] J.-P. Maniez , C. Pernin avec la collaboration de E. Desponds- Vlodaver : Un métier moderne. Le conseiller d’orientation, Paris, L’Harmattan, 1988, 249 p.

[7] Léon Antoine. Note sur l’histoire de l’orientation professionnelle en France. In: Histoire de l’éducation, n° 49, 1991. pp.89-98. https://www.persee.fr/doc/hedu_0221-6280_1991_num_49_1_2458

[8] Walle Marianne, « Les prisonniers de guerre français internés en Suisse (1916-1919) », Guerres mondiales et conflits contemporains, 2014/1 (n° 253), p. 57-72. DOI : 10.3917/gmcc.253.0057. URL : https://www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2014-1-page-57.htm

[9] Martin Jérome, « L’orientation professionnelle et l’école dans l’entre-deux-guerres. Un exemple d’application de la psychologie », Les Sciences de l’éducation – Pour l’Ère nouvelle, 2015/2 (Vol. 48), p. 45-68. DOI : 10.3917/lsdle.482.0045. URL : https://www.cairn.info/revue-les-sciences-de-l-education-pour-l-ere-nouvelle-2015-2-page-45.htm

[10] Claparède E. L’orientation professionnelle, problèmes et méthodes. Genève : BIT, 1922, p. 20. Cité par Jérôme Martin.

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This entry was posted on mercredi, septembre 9th, 2020 at 11:22 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

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