La dénomination professionnelle et ses effets

Les commentaires à mon dernier post[1] manifestent tous une inquiétude concernant l’évolution de la profession que je ne sais plus trop comment nommer au sens générique. L’AIOSP[2], les dénomme « les  professionnels  de  l’orientation  scolaire  et professionnelle ». Pour Delphine Riccio VP APSYEN, il me semble que l’inquiétude porte sur le risque de disparition des personnels PsyEN EDCO, notamment par les conditions de travail de plus en plus difficiles. Parmi ces conditions, il y en a une qui semble peu discutée, c’est celle de la dénomination[3].

La dénomination d’un métier est un enjeu important dans l’identité professionnelle des acteurs. Etre nommé, être bien nommé, favorise l’activité. Tandis qu’une dénomination floue, instable, incompréhensible renvoie à une activité sans doute peu compacte, peu structurée.

Dans l’éducation nationale une tradition c’est installée depuis fort longtemps, celle de parler en utilisant des sigles ou des acronymes. On réduit les dénominations en sigles. Les professeurs d’école, anciennement instituteurs, sont désormais des PE. Même le chef d’établissement est un CE, à le pas confondre bien sûr avec le CPE, qui lui est le conseiller principal d’éducation. Pour les conseillers d’orientation (CO) devenus des conseillers d’orientation-psychologues en 1991, la détermination du sigle fut un combat politique, était-ce un COP ou un COPsy (défendu par l’un des syndicats de la profession).

Depuis le 1er septembre 2018 ces conseillers d’orientation-psychologues sont devenus des psychologues de l’éducation nationale spécialité « éducation, développement et conseil en orientation scolaire et professionnelle ».

En octobre 2017 je m’interrogeais sur cette curieuse dénomination de « psychologue de l’éducation nationale »[4]. « Cette forme de dénomination, métier de l’éducation nationale désigne donc la double dépendance, dépendance aux règles de la profession et dépendance aux règles du corps de fonctionnaire. »

Pourquoi le PEN, sigle évidemment simple pour « psychologue de l’éducation nationale »,  s’est-il transformé en PsyEN ? Sans doute pour les mêmes raisons que pour le COP s’est transformé en COPsy. Cette dénomination est un mélange entre un acronyme (Psy) et un sigle (EN).

En tout cas à rester à cette dénomination ne fait que signaler une double référence institutionnelle, celle du psychologue, et celle de l’institution. On est donc dans le cadre et non dans la désignation de la pratique. Pour celle-ci, il faut aller voir le déroulé de la spécialité. Puisque ce nouveau corps rassemble deux spécialités (les ex- psychologues scolaires pour le primaire, et les ex-conseillers d’orientation-psychologues pour le secondaire) et pour ces derniers, la spécialité est : « éducation, développement et conseil en orientation scolaire et professionnelle ».

En novembre 2016 j’avais publié en pleine élaboration du décret un article de Jean-Marie Quairel sur mon blog[5]. Il est intéressant de le relire ainsi que les commentaires qu’il suscita dont celui de Dominique Beullier lui-même, l’IG chargé de la rédaction du décret et de l’animation du groupe de travail. La tension portait bien sur la question du repère principal de la profession : la psychologie ou le conseil en orientation ? Dans l’un des commentaires un membre de l’ANDCIO rappelle que le « conseil en orientation » ne se trouvait pas dans le référentiel et qu’il fut introduit à la demande de différentes organisations.

Le décret étant publié, sur la page du ministère consacrée à ce nouveau corps, « Être psychologue de l’Éducation nationale (PsyEN) » [6], le paragraphe concernant les missions du psychologue de l’Éducation nationale de la spécialité « éducation, développement et conseil en orientation scolaire et professionnelle » s’ouvre par cette première phrase :

« Sa mission est de contribuer à créer les conditions d’un équilibre psychologique des élèves favorisant leur réussite et leur investissement scolaires. »

La question de l’orientation se trouve ainsi incluse dans l’équilibre psychologique. Et lorsqu’on poursuit la lecture du développement de cette mission la thématique de l’orientation apparait, mais avec deux caractéristiques. L’activité du PsyEN est pour l’essentiel en accompagnement, en partenariat avec celle des autres acteurs. Mais l’autre caractéristique, c’est une absence : l’orientation est un processus exclusivement psychologique, nulle trace des procédures d’orientation qui organisent la circulation des élèves et qui sont contrôlées par le ministère lui-même.

On peut alors penser que cet effacement des procédures se répercute dans la dénomination. Le PsyEN de la spécialité « éducation, développement et conseil en orientation scolaire et professionnelle » se simplifie en PsyEN EDO. Delphine Riccio rappelle « que l’APSYEN soutient l’appellation PsyEN EDCO » afin de réintroduire le conseil en orientation. Mais pourquoi s’arrêter là ? Sans doute pour maintenir l’orientation du côté de la psychologie. Tandis que le déroulé complet du sigle, PsyEN EDCOSP, serait alors plus enclin à réintroduire l’inscription du sujet dans une institution qui ne lui veut pas que du bien, en tout cas à certains.

 

Qui peut utiliser la dénomination « psychologue de l’Éducation nationale, spécialité « éducation, développement et conseil en orientation scolaire et professionnelle » ? Sérieusement ! D’où l’importance du sigle, sa simplicité, sa prononciation. Il se doit d’être comme un surnom efficace. Et il y a ici de quoi s’interroger sur son efficacité et sa signifiance.

Que se passe-t-il lorsqu’une profession ne peut être nommée au cours des actions sociales ? La nomination par les acteurs crée des conditions à l’existence et à l’exercice de cette profession.

 

Bernard Desclaux

[1] Mais où sont passés les conseillers d’orientation ? http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2020/12/29/mais-ou-sont-passes-les-conseillers-dorientation/

[2] l’Association internationale d’orientation scolaire et professionnelle

[3]Claire Judde De Larivière : Pour une « grammaire » de la nomination professionnelle : acteurs, pratiques, situations. In Georges Hanne et Claire Judde de Larivière (dir.) Noms de métiers et catégories professionnelles. Acteurs, pratiques, discours (XVe siècle à nos jours), Méridiennes, Presses universitaires du Midi, 2010, p. 325-349. https://books.openedition.org/pumi/33186   

[4] PsyEN, mais qui a eu cette idée folle ? http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2017/10/02/psyen-mais-qui-a-eu-cette-idee-folle/

[5] P E N : L’illusion psychologique ? http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2016/11/20/p-e-n-lillusion-psychologique/

[6] Sur la page du ministère consacrée aux PsyEN https://www.education.gouv.fr/etre-psychologue-de-l-education-nationale-psyen-11831

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This entry was posted on mardi, janvier 12th, 2021 at 12:12 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

2 Responses to “La dénomination professionnelle et ses effets”

  1. Jean Le Duff Says:

    Quelle culture les Conseillers d’Orientation d’aujourd’hui portent-ils? c’est la question qui me vient après avoir lu cet article dont la tonalité me semble marquée par une certaine angoisse. Dans la tête des conseillers d’aujourd’hui reste-t-il trace d’un siècle d’histoire de l’orientation. Quand le concept d’orientation s’est imposé notre pays était encore très rural. On parlait de « qualification », aujourd’hui on parle de compétence. Comment cela se traduit-il pour les conseiller d’orientation? De quoi est faite la qualification d’un Conseiller d’orientation? Quelle peut-être sa visée? Quel est son champ d’initiatives? peut-être n’est-il devenu qu’un algorithme? Il y a plus de 25 ans que je suis en retraite.

  2. bernard-desclaux Says:

    Bonjour Jean,
    Mon angoisse vient justement du fait que la dénomination a disparu. Il n’existe plus de « conseiller d’orientation », ce sont des psychologue. Et l’orientation n’est plus un but, mais un moyen parmi d’autres pour atteindre cet « équilibre psychologique ». je pousse, peut-être un peu, mais c’est sans doute malheureusement à peine.

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