Les difficultés du changement dans le système scolaire

Pendant l’écriture du texte précédent[1], François Dubet a publié une tribune dans Le Monde intitulée « L’égalité des chances exige d’abord de savoir ce que nous offrons aux vaincus de la compétition méritocratique »[2]. Il semble ainsi abandonner l’idée possible de modification réelle du système lui-même. Du coup, avant de poursuivre ma réflexion sur la méritocratie et le commun je propose de faire un petit détour par quelques recherches sur le changement du système et un petit retour à l’orientation.

La prudence d’Antoine Prost

Antoine Prost, en historien a tenté de nous proposer un portrait du changement dans l’école[3] à partir d’une série de clichés qui forment finalement une image un peu floue de ce phénomène. Difficile d’en tirer quelques principes sûrs d’actions pour organiser un changement. Sa conclusion (p. 124-125) à propos de la situation actuelle serait pessimiste. La gauche ne pourrait adapter l’enseignement à la société sans être accusée d’engager des réformes néolibérales. Et la droite de son côté serait bloquée sur le respect de la tradition et du patrimoine. Le seul espoir d’Antoine Prost réside dans les acteurs de terrain condamnés à vivre avec leurs élèves et donc à adapter petit-à-petit leur enseignement. L’espoir serait donc dans la capacité individuelle à changer et non dans le domaine politique.

Les interfaces

La Revue française de pédagogie s’interroge sur les rapports entre recherche, politique, administration et pratique professionnelle en éducation. Elle a publié récemment trois numéros  sous la direction de Sylvain Doussot et Jean-Yves Rochex, portant sur « Recherche, politique et pratiques en éducation »[4] suite à un appel à contributions internationales. « Deux axes majeurs structurent le numéro : l’étude de divers espaces, supports ou acteurs assurant une fonction de médiation entre les univers étudiés ; l’analyse de la place et des transformations de la recherche en contexte non strictement académique (situations d’expertise ou de formation par exemple). »[5] Les notions d’interface, de médiation, de traduction, collaboration y sont particulièrement utilisées. Ce qui semble caractériser ces relations positivement. Ce qui semble seulement, car on trouve notamment dans le troisième numéro une tonalité moins euphorique. Les relations sont « intermittentes » pour reprendre l’expression de Jean-Richard Cytermann, les espaces d’élaborations d’évaluations et de conseils aux politiques ont une durée de vie réduites, enfin les résultats des études commanditées pèsent parfois de fort peu de poids. Celui qui porte commande peut l’interrompre ou modifier les règles quand il veut. Il y a donc une question de pouvoir entre les différents partis.

Sous la direction de Jean-Marie De Ketele, la Revue internationale d’éducation de Sèvres publie le numéro 85 de décembre 2020 consacré à La recherche en éducation. « Comment s’articulent les relations entre la recherche en éducation, la décision politique et l’action de terrain ? Quel est le pouvoir des différents acteurs et où est-il situé ? »[6] Dans son introduction, Jean-Marie De Ketele s’interroge : À quoi servent les recherches en éducation ?[7] Il présente son projet dans l’introduction qu’il a rédigée : « Pour articuler les informations apportées par les contributions issues de différentes régions du monde, et donc de contextes socioculturels et politiques très divers, le concept de pouvoir nous semble être un point d’entrée particulièrement pertinent. Selon des auteurs tels que Crozier et Friedberg, le pouvoir est la capacité d’action d’un acteur (personne, groupe ou organisation) dans ses relations avec autrui ainsi que l’interaction entre des acteurs n’ayant pas la même possibilité d’action. » Et dans ce numéro, Xavier Pons et Olivier Rey[8] écrivent : « La question des liens entre les recherches et les acteurs de l’éducation en France se présente souvent de manière paradoxale : d’un côté est établie à maintes reprises la faible prise en compte de la recherche dans l’action ou la décision, et de l’autre, les espaces de diffusion et de médiation de la recherche auprès des acteurs de l’éducation se multiplient. » 

Petit retour sur l’orientation

La naissance de l’orientation professionnelle pourrait être un bon exemple de convergences entre des groupes aux intérêts parfois divergents. Le livre de Jérôme Martin[9] analyse ce moment. Dans la recension que j’en avais faite[10], j’écrivais : « Une science qui répond à une préoccupation sociale, et qui produit des techniques (examen, testing et entretien). Une science qui forme des professionnels pour utiliser ces techniques. Des professionnels qui ont accès à des lieux permettant l’utilisation de ces techniques, mais aussi leurs productions. Des professionnels qui font le lien entre des institutions, l’école primaire, les organismes de formation professionnelle, et la famille. Les intérêts des uns répondent aux intérêts des autres et réciproquement. » Il faut rajouter les politiques à tous ces groupes qui semblent partager une idéologie assez commune à l’époque : le principe de la juste place ou celui de la société juste. Outre que le paysage des « notables » s’est particulièrement élargi et complexifié rendant les relations directes très rares, on peut penser qu’il n’existe plus d’idéologie partagée par la majorité des membres.

Dans mon livre[11] qui examine l’évolution des procédures d’orientation, j’observe en fait le peu de débats entre les différents acteurs. Dans ce domaine, peu de recherches ; la plupart des acteurs les considèrent comme « normales ». Les politiques ne s’en occupent plus et les administrateurs sont tranquilles.

 

Hypothèse brute : pour qu’un changement soit négociable par les différents groupes, il faut qu’il y ait un « problème ». Pour qu’il y ait une solution, il faut un problème.

 

Bernard Desclaux

[1] Bernard Desclaux, Méritocratie et commun http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2021/02/25/meritocratie-et-commun/

[2] https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/02/21/l-egalite-des-chances-exige-d-abord-de-savoir-ce-que-nous-offrons-aux-vaincus-de-la-competition-meritocratique_6070702_3232.html    

[3] Antoine Prost, Du changement dans l’école. Les réformes de l’éducation de 1936 à nos jours, Paris, Seuil, 2013, 386 p.

[4] 200 | 2017, Recherche, politique et pratiques en éducation : services rendus et questions posées d’un univers à l’autre,

201 | 2017, Recherche, politique et pratiques en éducation : services rendus et questions posées d’un univers à l’autre /2

202 | 2018, Recherche, politique et pratiques en éducation : services rendus et questions posées d’un univers à l’autre /3

[5] Dans l’introduction du premier numéro, https://journals.openedition.org/rfp/6885

[6] https://journals.openedition.org/ries/9897

[7] Jean-Marie De Ketele, « À quoi servent les recherches en éducation ? », Revue internationale d’éducation de Sèvres [En ligne], 85 | Décembre 2020, mis en ligne le 01 décembre 2020, consulté le 27 février 2021. URL : http://journals.openedition.org/ries/10027 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ries.10027

[8] Xavier Pons et Olivier Rey, « Recherches et acteurs de l’éducation en France », Revue internationale d’éducation de Sèvres [En ligne], 85 | Décembre 2020, mis en ligne le 01 décembre 2022, consulté le 28 février 2021. URL : http://journals.openedition.org/ries/10055 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ries.10055

[9] Jérôme Martin LA NAISSANCE DE L’ORIENTATION PROFESSIONNELLE EN FRANCE (1900-1940) Aux origines de la profession du conseiller d’orientation, L’Harmattan Collection : Histoire et mémoire de la formation, 2020

[10] Bernard Desclaux, La naissance de l’orientation professionnelle en France (1900-1940) par Jérôme Martin, http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2020/09/09/la-naissance-de-lorientation-professionnelle-en-france-1900-1940-par-jerome-martin/

[11] Desclaux B. (2020), Orientation scolaire, les procédures mises en examen, quel débat dans une société démocratique ? L’Harmattan, 2020, 270 p.

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This entry was posted on lundi, mars 1st, 2021 at 15:48 and is filed under Orientation, Système scolaire. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

2 Responses to “Les difficultés du changement dans le système scolaire”

  1. Jean Le Duff Says:

    Quand on mène une enquête pour découvrir comment un fait a pu se produire, systématiquement on se pose une question: « Qui peut avoir intérêt à ce que cela se produise? ». Si je m’interroge sur la création de la scolarité obligatoire en France on me propose d’emblée une réponse apprendre à lire, à écrire et à compter à toute la population et en faire une obligation pour chaque individu. Si je replace cet obligation dans son contexte il m’apparaît que la motivation première découle du fait que la transmission de l’information par le bouche à oreille s’avérant insuffisant pour répondre, à la fois aux exigences économiques et aux commandes administratives donneuses d’ordres il faut pouvoir les transmettre par écrit. Qui a intérêt à ce que cela se mette en place?

    Comme par hasard on voit émerger une dizaine d’années après la scolarisation primaire obligatoire les Écoles Nationale professionnelles et les Écoles Pratiques du Commerce et de l’industrie. La mortalité produite par la 1ère guerre mondiale crée un besoin urgent de formation dans les différents domaines de l’activité économique, d’où la loi Astier de développement de l’Enseignement technique en 1919 suivie de la création des cours complémentaire en 1920.

    Si comme nous l’observons ce sont des motivations utilitaristes qui entraînent cette succession de décisions, quels sont les intérêts dominants qui les imposent? Ce que l’on peut constater c’est que l’intérêt personnel des jeunes à former n’est dans tous les cas que secondaire. Le motivations profondes sont-elles différentes aujourd’hui? Tout se passe comme si l’intérêt des jeunes formés n’était qu’accessoire. Qui peut porter ces intérêts singuliers? A quelle niveau les décisions peuvent elles être prises? Quel est l’État qui pourrait imposer qu’on en tienne compte au moins autant qu’aux intérêts économiques? Je préciserais même aux intérêts de ceux qui accumulent les profits.

    Nous vivons à une époque où la force travail humaine s’est développé à l’échelle mondiale. Nous ne sommes pas en état de carence comme au développement de la production industrielle ou après des années d’hostilités mortifères. Le réservoir de forces de travail excède les capacités d’emploi. La marginalisation croissante est un fait vérifié dans toutes les économies capitalistes de la première époque, d’aucun diront « du Capitalisme Occidental ». Dans ces conditions les décideurs de premier rang ont-ils intérêt à se préoccuper des conditions de formation des populations marginalisées ou en voie de marginalisation? Il ne fait aucun doute les conditions de formation et de développement des jeunes dépend de décisions politiques.

  2. jeanmarie Quairel Says:

    Si,  » pour qu’un changement soit négociable par les différents groupes, il faut qu’il y ait un « problème ». Pour qu’il y ait une solution, il faut un problème. » Il me semble que, depuis 10 ans, plusieurs  » problèmes  » émergent et devrait faire sens, comme autant d’analyseurs du fonctionnement de notre système éducatif: – l’abstention massive aux élections – l’utilisation délétère des réseaux sociaux – Le décrochage scolaire – la dénonciation des violences faites aux femmes et aux enfants – La révolte des « Gilets jaunes » – La défiance / à la science dans la crise sanitaire actuelle – …. En vérité, il n’y a pas de volonté commune majoritaire pour s’attaquer aux causes à l’origine des problèmes, dans l’éducation et spécialement dans l’orientation…

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