Le commun et l’éducation

Abordons maintenant la question du commun de ou dans l’éducation. La thématique du commun est apparue dans le domaine socio-politique à la fin du XXe siècle en cherchant à analyser et comprendre différents mouvements, tel que le mouvement autogestionnaire qui se développe dans les années 70 un peu partout dans le monde. On verra ensuite ce qu’il en est dans le domaine de l’éducation.

Quelques généralités

Pierre-Marie David et Nicolas Le Dévédec[1] rappellent quelques exemples : l’autogestion des années 70 dans le monde, la gestion des communs comme l’eau, ou encore le mouvement des logiciels libres.  Il ressort de ces études que « L’un des apports principaux des communs est en particulier de mettre l’emphase sur la gouvernance collective d’une ressource autant que sur les ressources elles-mêmes. Car les communs ne sont pas réductibles à des biens communs, des choses ou des ressources. » Et ils reprennent la formule de Bollier[2] :

« Certes, les communs impliquent des ressources physiques ou intangibles de toutes sortes. Mais ils consistent, plus exactement, en la combinaison d’une communauté déterminée et d’un ensemble de pratiques, valeurs et normes sociales mises en œuvre pour gérer une ressource. Autrement dit, un commun, c’est : une ressource + une communauté + un ensemble de règles sociales »

Dans un article de ce même dossier, le sociologue Christian Laval écrit en conclusion[3] : « Ce qui doit sans doute orienter nos intérêts de chercheur, aujourd’hui, dans la situation insupportable dans laquelle nous sommes, est l’observation et l’analyse des potentialités subversives de pratiques apparemment mineures, isolées, à contre-courant, qui instituent des communs partiels et locaux et les fédèrent en réseaux de plus en plus vastes. C’est cette créativité sociale-historique, en milieu néolibéral hostile, qui seule est en mesure de nous indiquer s’il nous est permis d’espérer encore en une bifurcation de la trajectoire de l’humanité. »

Le commun dans le sens de Pierre Dardot et Christian Laval[4] est un principe politique. Il ne désigne pas une qualité d’un objet appropriable ou non par certains, mais un mode d’organisation et de gestion qui permet et assure le « partage du droit d’usage et du maintien en bon état (voire du développement ou de l’amélioration) pour les générations futures. »[5]

Le commun dans et de l’éducation

On peut repérer une première thématique, celle de l’enseignement des communs. Ainsi, Michel Briand propose un article collaboratif[6] pour explorer « comment les communs sont pris en compte dans l’éducation. » Le ministère lui-même se fait le relais[7] des recommandations de l’UNESCO. Les professeurs documentalistes sont particulièrement sollicités. On y trouve une remarque importante : « Ces 3 dimensions, communauté, production, règles (gouvernance) sont traitées de façon absolument indissociable : il est rare d’évoquer l’une sans que les deux autres en découlent naturellement, quel que soit l’ordre. Signal fort de l’importance des biens communs, ils sont présents dans des publications actuelles majeures concernant le numérique et/ou l’éducation. »

Une autre thématique est bien sûr le socle commun. La notion du curriculum commun est apparue en particulier avec le mouvement des  « comprehensive schools » britanniques : un enseignement commun à toute une classe d’âge. Et des questions se posent. Qui le définit et pour quel objectif ? Est-t-il une norme qui permet une distinction, ou une nécessité qui peut et doit être acquise par tous ? Et ce débat n’est pas réellement tranché, en France. Voir par exemple le livre de Claude Lelièvre[8], écrit juste avant le vote du socle commun, qui retrace l’histoire de cette question politique soigneusement évitée. Voir également ma discussion du socle dans mon livre[9]. Albert Bastenier, sociologue belge, formule une interrogation proche à propos de l’école démocratique de masse[10] : « Doit-elle être un « service public » standardisateur de « socles de compétences » uniformément administrés à tous si différents qu’ils soient ? Ou être conçue plutôt comme un « bien commun » qui, en matière d’accès aux savoirs, s’avèrerait capable de répondre aux attentes légitimes des différents segments de la société ? Pour se réformer en profondeur face à l’échec scolaire de trop nombreux élèves, l’école a besoin de liberté. » Retenons le besoin de liberté, d’autres diront d’autonomie. En tout cas le local a besoin d’un certain degré de liberté.

Mais attention, la liberté peut être dangereuse. Ainsi Catherine Chabrun écrit[11] : « La lutte contre les inégalités scolaires est une priorité, entend-on partout ! Comme l’école est mère et fille de la société, on ne peut que l’évoquer – même rapidement – quand on parle d’éducation. Le terrible « chacun pour soi » a le vent en poupe et le concept d’intérêt général bat de l’aile. La fraternité et la solidarité sont ainsi mises à mal et l’on sème quelques grains de charité pour se donner bonne conscience. Et l’école n’est pas en reste ! La fameuse « égalité des chances » entretient ce « chacun pour soi ». L’individu est responsable de ses réussites comme de ses échecs : « Tu n’as pas su ou voulu saisir ta chance ! » Les différences sociales et culturelles restent à la porte de l’école ! »

La crise sanitaire relance la question du commun de l’éducation

L’UNESCO a lancé en 20919 une grande « initiative mondiale pour réinventer la manière dont le savoir et l’apprentissage peuvent façonner l’avenir de l’humanité et de la planète » appelée, Les futurs de l’éducation, APPRENDRE À DEVENIR[12]. Audrey Azoulay, la Directrice générale de l’Unesco, et Sahle-Work Zewde, la Présidente de la République d’Ethiopie ont signé une tribune dans le Monde[13] du 24 juin 2020. Elles martèlent : « De fait, comment imaginer que l’école soit le principal vecteur de réduction des inégalités sociales et économiques ou de construction du citoyen de demain si elle est elle-même un lieu où des inégalités foisonnent ? » « Enfin, la pandémie nous a amenés, tous ensemble, apprenants, enseignants, syndicats, parents, administrations, société civile, à repenser les fondamentaux de l’éducation : quelle part peut avoir l’enseignement à distance ou encore l’enseignement en ligne ? Quelle relation entre tous les acteurs des apprentissages ? Quels sont les valeurs et les principes sur lesquels doit être construite l’éducation de demain. » Et elles appellent à rejoindre la grande conversation mondiale qu’elles ont lancée en 2019. L’horizon 2050, n’est pas si loin.

En France la Revue Administration & éducation vient de publier un numéro consacré à la crise sanitaire[14]. Il faudra sans doute y revenir.

A retenir

Le commun n’est pas nécessairement universel. Il est ancré sur une communauté. Il peut être déclaré universel lorsqu’il touche à l’humain, mais c’est justement cette caractéristique qui le rend peu réalisable, car l’humain est une communauté qui reste abstraite. Le commun a besoin d’une communauté relativement bien définie puisque c’est celle-ci qui organise et rend réel le commun par un ensemble de règles sociales qui doivent être suivies par les membres de cette communauté.

Français, nous sommes suspicieux vis-à-vis des communautés. Mais cette suspicion est loin d’être universelle. Ainsi Alain Bouvier, ancien recteur et membre de l’AFAE écrit[15] : « Une question naturelle m’avait été posée par le comité de rédaction de la revue : en bref, pour un Français, que faut-il retenir du système éducatif canadien ? Ma réponse est simple : sa diversité. Son extrême diversité, une diversité sur tous les plans, sur tous les registres et sur tous les sujets, à un point que les Canadiens eux-mêmes ne soupçonnent pas toujours tant chacun est d’abord focalisé sur sa province, un peu sur celles qui la jouxtent et surtout sur sa communauté car le Canada est d’abord un pays de communautés. »

 Et que dire des « Sept pédagogues actuels qui enseignent pour des millions d’enfants » présentés sur le site canadien Thot Cursus[16] en 2017. Une caractéristique semble les rassembler outre le fait qu’ils s’appuient sur l’implication, la participation des apprenants eux-mêmes, Ils se développent en dehors, à côté, à la place, de l’école, appareil d’Etat.

Lors de la publication en France de l’un de ses livres[17], Sir Ken Robinson a répondu à la question d’Emmanuel Davidenkoff[18]  « Le changement est-il en cours ? » de la manière suivante : « Je le crois, et il vient de la base – élèves, enseignants, parents et personnalités locales. C’est toujours ainsi que démarrent les véritables révolutions. »

Jamais d’en haut ?

Bernard Desclaux

[1] Pierre-Marie David et Nicolas Le Dévédec, « Des communs au commun : un nouvel horizon sociologique ? », SociologieS [En ligne], Dossiers, Des communs au commun : un nouvel horizon sociologique ?, mis en ligne le 19 octobre 2016, consulté le 26 février 2021. URL : http://journals.openedition.org/sociologies/5652

[2] Bollier D. (2014), La Renaissance des communs. Pour une société de coopération et de partage, Paris, Éditions Charles Léopold Mayer. P. 27.

[3] Christian Laval, « « Commun » et « communauté » : un essai de clarification sociologique », SociologieS [En ligne], Dossiers, Des communs au commun : un nouvel horizon sociologique ?, mis en ligne le 19 octobre 2016, consulté le 04 mars 2021. URL : http://journals.openedition.org/sociologies/5677

[4] Pierre Dardot et Christian Laval, Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, Paris, La découverte, 2014, 593 p.

[5] Le commun : une approche politique prometteuse ? Par Alain Obadia, Cause commune de Janvier-février 2018 https://www.causecommune-larevue.fr/le_commun_une_approche_politique_prometteuse

[6] Michel Briand, Les communs dans l’éducation, quelques axes proposés au débat (1) Enseigner les communs.  https://www.innovation-pedagogique.fr/article4111.html   

[7] Les communs de l’information, de la connaissance et du numérique. Enseigner les communs https://eduscol.education.fr/numerique/dossier/competences/communs-information-connaissance/enseigner-les-communs

[8] Claude Lelièvre, L’école obligatoire, pour quoi faire? : une question trop souvent éludée, Retz, 2004.

[9] Desclaux B. (2020), Orientation scolaire, les procédures mises en examen, quel débat dans une société démocratique ? L’Harmattan, 2020, 270 p.

[10] Bastenier Albert, « L’éducation, service public ou bien commun ? », La Revue Nouvelle, 2016/5 (N° 5), p. 31-39. DOI : 10.3917/rn.165.0031. URL : https://www.cairn.info/revue-nouvelle-2016-5-page-31.htm

[11] Catherine Chabrun, L’Éducation, un bien commun confisqué, ICEM-pédagogie Freinet le 04/07/17. Ecrit pour la Biennale internationale de l’Éducation nouvelle, comme texte de référence. https://www.cahiers-pedagogiques.com/L-Education-un-bien-commun-confisque     

[12] Voir sur le site de l’UNESCO https://fr.unesco.org/futuresofeducation/

[13] Tribune de Audrey Azoulay, Directrice générale de l’Unesco, Sahle-Work Zewde, Présidente de la République d’Ethiopie,  « Le temps est venu d’agir pour ce bien commun mondial qu’est l’éducation » https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/06/24/le-temps-est-venu-d-agir-pour-ce-bien-commun-mondial-qu-est-l-education_6044049_3232.html

[14] École et crise sanitaire : déstabilisation et opportunités. La Revue Administration & éducation n° 169 – 2021/1. Coordonné par Marc BABLET, Philippe CLAUS et Annie TOBATY https://www.afae.fr/publications-new/le-dernier-numero/ Les résumés des articles : https://www.afae.fr/wp-content/uploads/2021/02/Presentation-169-AE.pdf

[15] Bouvier Alain, « Diversités », Administration & Éducation, 2020/1 (N° 165), p. 257-268. DOI : 10.3917/admed.165.0257. URL : https://www.cairn.info/revue-administration-et-education-2020-1-page-257.htm

[16] Attirante et pertinente, l’école du futur proche https://cursus.edu/articles/35654/attirante-et-pertinente-lecole-du-futur-proche?utm_source=Thot+Cursus+-+Bulletins+hebdomadaires&utm_campaign=3c476b81fc-EMAIL_CAMPAIGN_2020_08_20_07_17_COPY_01&utm_medium=email&utm_term=0_3ba118524c-3c476b81fc-13610577

[17] Ken Robinson et Lou Aronica, L’Élément : Quand trouver sa voie peut tout changer ! 2013, éditions playBac.

[18] Sir Ken Robinson à Paris : l’innovation en débat à l’occasion du Salon des grandes écoles, Ken Robinson : « La révolution éducative viendra par la base » Emmanuel Davidenkoff    http://www.letudiant.fr/educpros/actualite/ken-robinson-a-paris-l-innovation-en-debat-a-l-occasion-du-salon-des-grandes-ecoles/ken-robinson-la-revolution-educative-viendra-par-la-base.htm    

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This entry was posted on lundi, mars 8th, 2021 at 17:43 and is filed under Système scolaire. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

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