Inégalités, méritocratie, commun

Poursuivons nos réflexions sur notre système de formation en prenant pour point de vue l’enseignement supérieur et en particulier l’état des inégalités sociales. Cette partie du système est particulièrement différenciée quant aux types de formation et à la répartition des inégalités sociales. Quel est le rôle de Parcoursup dans le recrutement des étudiants de lettres et sciences humaines. S’interroger enfin (en tout cas pour le  temps de cet article) sur le caractère réellement « res publicain » de notre système.

 

Du côté des élites

Le rapport de l’Institut des politiques publiques[1] « documente,  de  manière  aussi  précise  que  possible,  l’évolution  du recrutement des classes préparatoires et des grandes écoles depuis le milieu des années 2000 » … « selon plusieurs dimensions : leur origine sociale, leur genre, leur origine géographique et leur parcours scolaire antérieur ». (p. 3) . « Par ailleurs, la période étudiée n’est pas anodine. « On couvre une décennie importante, car c’est celle durant laquelle ont été mis en place des programmes d’ouverture sociale afin de diversifier le recrutement dans les grandes écoles », explique à France 24 l’un des auteurs du rapport, Julien Grenet, directeur de recherche au CNRS et directeur adjoint de l’IPP. Des programmes qui, visiblement, n’ont pas su porter leurs fruits. »[2]

La conclusion générale du rapport est claire : «  À la lecture des résultats de cette étude, un constat s’impose : les dispositifs dits« d’ouverture », qui ont été mis en place par les grandes écoles depuis le milieu des années 2000 pour tenter de diversifier leur recrutement, n’ont pas atteint leurs objectifs. Entre 2006 et 2016, la base de recrutement des grandes écoles est restée très étroite et n’a guère évolué, tant du point de vue du profil social des étudiants que de leur origine géographique et de leur répartition selon le genre. Les grandes écoles ont certes connu une forme de « démocratisation quantitative », à travers une augmentation de leurs effectifs au cours de la décennie écoulée. Ce processus n’a pas cependant débouché sur une démocratisation « qualitative » : ces institutions d’élite sont restées largement fermées aux élèves issus de milieux sociaux défavorisées, les filles y demeurent sous-représentées et la part des étudiants non franciliens n’a pas progressé. » (p. 257)

Voilà pour le paysage des élites, la composition de celle-ci n’a pas réellement changée au cours de cette décennie. Mais ceci c’était avant l’arrivée de Parcoursup. Donc et maintenant ?

Tribunes à charge contre Parcoursup

Dès le remplacement d’APB par Parcoursup de nombreuses tribunes ont été écrites. Pour ma part j’avais écrit très tôt un texte critique[3] sur lequel je reviendrais sans doute. Pour ce post, je retiendrais deux tribunes d’avril 2018 qui ont pris pour thème les inégalités sociales.

Dans une tribune publiée le 15 avril 2018, Pascal Moliner, Professeur de psychologie sociale, Université Paul Valéry – Montpellier III affirmait que les inégalités sociales seraient maintenues par les procédure Parcoursup. Son raisonnement était le suivant : une partie importante des demandes de poursuites d’études sont adressées à l’Université et en particulier dans les formations de lettres et de sciences humaines (type d’université dans lequel il travaille). Or ces universités ont peu de moyens à mettre en œuvre dans des pratiques d’accompagnement pour les étudiants ayant reçus l’avis « oui-si ». Il en conclue : « En d’autres termes, dans beaucoup d’universités, notamment celles de lettres et sciences humaines, il n’y aura pas de réponse « oui si… » et pas de dispositif d’accompagnement des bacheliers les plus faibles. » Si on ajoute que ces universités ne pourront pas réellement étudier les dossiers « qualitatifs » des candidats, que dès lors les notes du secondaires resteront les critères principaux de la sélection pour ordonner les demandes et que toutes les études sociologiques depuis cinquante ainsi montrent la relation entre notes et origine sociale, « Ainsi, les bacheliers issus des milieux les plus modestes risquent de se retrouver en fin de classement en raison de leurs moindres performances en classe de terminale. Et en l’absence de dispositif « oui si… », faute de moyens, ils se verront finalement refusé l’accès aux études supérieures. » 

Et on retiendra sa conclusion : « On ajoutera enfin que dans le contexte actuel, notre pays n’a peut-être pas intérêt à restreindre comme il le fait aujourd’hui les espaces de détection de ses élites. L’entre-soi et l’endogamie ne sont pas les signes de la bonne santé d’une société. Mais nous savons que ces arguments risquent de n’être pas entendus par ceux qui nous gouvernent. Peut-être y seront-ils davantage attentifs lorsque les premiers résultats de la procédure Parcoursup seront rendus publics. Il se pourrait alors que les bacheliers exclus et leurs parents fassent entendre leur voix. »

Quelques jours après, Gilles Dorronsoro, Professeur en sciences politiques, à Paris I Panthéon-Sorbonne, membre de l’Institut universitaire de France, publie une tribune[4] s’appuyant sur l’argument économique.

Les bourses accordées ne permettent pas de vivre normalement. « Quelques institutions prestigieuses mettent en place des programmes Potemkine qui organisent, avec beaucoup de publicité, l’arrivée de quelques «jeunes de banlieue», mais leur nombre réduit ne remet pas en question l’économie du système et exclut les classes moyennes. Ensuite, les droits d’inscription connaissent une dérive accélérée en partie liée à la baisse des financements publics. » « L’endettement étudiant, sans atteindre les sommets qu’on connaît aux Etats-Unis, augmente en volume et en nombre. » Et pour couronner le tout, « Parcoursup facilite cette exclusion en autorisant la prise en compte des lettres de motivation, dont on peut penser qu’elles sont plus un reflet des compétences familiales que de celles des candidates et des candidats, la prise en compte de l’histoire scolaire et la pondération des notes en fonction de la filière et du lycée d’origine. Chaque établissement a donc la liberté d’organiser une sélection sociale via des critères disponibles sur Parcoursup. »

En fait, pour résumer, Parcoursup améliore la méritocratie. D’une part on a maintenant une généralisation de la sélection, pour l’entrée dans le supérieur, basée sur les notes. Mais en plus ce système ajoute encore un autre critère qui se voulait qualitatif, permettant de relativiser la sélection par les notes. Sauf que ce « qualitatif » est l’effet lui-même des inégalités sociales.

La méritocratie, res publica ?

La méritocratie est-elle vraiment républicaine, est-elle raison publique ? Deux tribunes récentes abordent cette question.

Ismaël Le Mouël, Entrepreneur social, diplômé de l’Ecole Polytechnique et de HEC, ancien président et cofondateur de HelloAsso[5], affirme dans Le Monde « La croyance selon laquelle le mérite détermine la réussite est fausse »[6]. Il rappelle que le Président de la République vient de lancer une série de mesures dites de gauche pour rééquilibrer son quinquennat : des places dans des « Prépas Talents »,  des parcours spécifiques dans certaines grandes écoles, une plate-forme « anti-discriminations », et enfin un programme d’incitation au mentorat. Mais celui-ci comme tous nos autres gouvernants croient en la méritocratie. Si « Moralement, le système méritocratique est présenté comme l’inverse de l’hérédité aristocratique, où les places sociales étaient occupées en fonction de la naissance » alors la réussite ainsi acquise est juste. Sauf que la réussite scolaire est liée à la place sociale, et que la méritocratie développe la compétition et l’individualisme. « Croire en la méritocratie n’est donc pas seulement faux, c’est mauvais pour le bien commun. »

Jérôme Martin, Professeur d’histoire-géographie en Seine-Saint-Denis, historien de l’éducation, chercheur associé au CRTD-CNAM, dans une autre tribune toujours sur Le Monde, regarde à gauche : « Attention au roman de la réforme scolaire de gauche »[7].

Il rappelle que régulièrement on évoque la figure de Jean Zay et le plan Langevin-Wallon pour servir de drapeau aux appels de gauche à une réforme de l’« école ». Or « La démocratisation scolaire promue à cette période était celle d’une démocratisation de la sélection pour élargir le recrutement des élites aux élèves méritants de l’enseignement primaire. La réalisation de « l’école unique », la scolarisation de tous les enfants au sein d’un seul enseignement primaire, devait assurer la promotion des meilleurs élèves des catégories populaires. Pour Langevin-Wallon s’y ajoutait le projet d’une culture commune et d’une élévation générale des qualifications. » Est-ce que cela veut dire que ces projets actuels de réformes scolaires marchent toujours à la méritocratie ? La question se pose sans doute.

 

L’histoire récente est édifiante. Les réformes lancées par la gauche au cours de la cinquième république ont-elles réussit à modifier le principe de la méritocratie ? Ont-elles été soutenues par les syndicats enseignants dont la majorité d’entre-eux sont de gauche ? La dernière réforme, la Refondation, lancée par Vincent Peillon et mise en œuvre par Najat Vallaud-Belkacem fut très critiquée par le syndicat majoritaire, le SNES-FSU, et détricotée très facilement par Jean-Michel Blanquer.

Il ne suffit donc pas d’évoquer de grandes figures. Il faut pointer le principe central de notre système scolaire : à quoi et à qui sert-il ? Vise-t-il la réussite individuelle ou la réussite commune ?

Et la réponse n’est sans doute pas l’exclusivité d’une des deux réponses. On pourrait poser comme hypothèse que la réussite commune est l’objectif pour la partie du système scolaire obligatoire, et que l’objectif de la réussite particulière peut alors s’appliquer au reste du système.

 

Desclaux

[1] RAPPORT IPP No30 – Janvier 2021Quelle démocratisation des grandes écoles depuis le milieu des années 2000? Cécile Bonneau Pauline Charousset Julien Grenet Georgia Thebault http://www.ipp.eu/wp-content/uploads/2021/01/democratisation-grandes-ecoles-depuis-milieu-annees-2000-ipp-janvier-2021.pdf . Le Café pédagogique vient de proposer une lecture de ce rapport : « Séparatisme : Les politiques d’ouverture des grandes écoles en total échec » http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2021/03/17032021Article637515612876272815.aspx

[2] Pascal Moliner, Inégalités sociales, territoriales, diversité… les grandes écoles françaises, « un monde d’initiés » https://www.france24.com/fr/france/20210119-france-les-grandes-%C3%A9coles-apparaissent-largement-comme-un-monde-d-initi%C3%A9s    

[3] Bernard Desclaux « Précipitation, hasard, surcharge et pari » http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2017/11/20/precipitation-hasard-surcharge-et-pari/

[4] Gilles Dorronsoro, Parcoursup ne reproduit pas les inégalités sociales… il les aggrave https://www.liberation.fr/debats/2018/04/17/parcoursup-ne-reproduit-pas-les-inegalites-sociales-il-les-aggrave_1644010/

[5] HelloAsso, La solution gratuite des associations et des clubs pour recevoir des paiements sur Internet https://www.helloasso.com/

[6] Ismaël Le Mouël, « La croyance selon laquelle le mérite détermine la réussite est fausse » https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/03/12/la-croyance-selon-laquelle-le-merite-determine-la-reussite-est-fausse_6072843_3232.html

[7] Jérôme Martin, « Attention au roman de la réforme scolaire de gauche » https://www.lemonde.fr/education/article/2021/03/16/debats-sur-l-ecole-attention-au-roman-de-la-reforme-scolaire-de-gauche_6073271_1473685.html

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This entry was posted on mardi, mars 23rd, 2021 at 11:36 and is filed under Système scolaire. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

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