Professeur référent, réponse à Annick Soubaï

Annick Soubaï a déposé deux commentaires stimulants à mon dernier article, « Professeurs Principal et Référent, cherchez la différence » que je vous invite à lire ou a relire avant de poursuivre la lecture de cet article où je poursuis l’échange et qui va déborder la question du professeur référent.

 

Une généralisation hypothétique

Dans le premier commentaire d’Annick je relève cette idée : « Le professeur référent institue une nouvelle réalité celle du groupe d’élèves. Les professeurs référents auraient vocation en un futur prochain à remplacer les professeurs principaux issus d’une autre réalité, celle de la classe. On pourrait imaginer des myriades de petits groupes et de conseils de classe adaptés. Nous serions ainsi dans une organisation satellitaire agile. Mais combien faudrait-il de professeurs référents pour animer tous ces satellites ? »

Une première remarque restrictive : pour le moment : cette création du professeur référent ne concerne que les niveaux première et terminale des lycées GT. L’éclatement de la classe ne se produit qu’à ce niveau de notre système scolaire, résultant de la dernière réforme de l’organisation des lycées et de la réforme du baccalauréat. La réforme modulaire ou combinatoire de l’enseignement n’est pas prête à se diffuser dans notre système, je pense.

La question d’Annick reste intéressante, car si on pousse la logique de l’enseignement combinatoire on arriverait à une évidence refusée jusqu’ici : chaque enseignant serait alors référent du groupe d’élèves qu’il enseigne. Autrement dit, il aurait une responsabilité dans le travail d’orientation concernant ces élèves. Ce qui revient à dire que tout enseignant, quel que soit sa matière, sa discipline, participe, de manière active, à l’aide à l’orientation de ses élèves. On se rapproche de l’éducation à la carrière (EAC) des années 70, ou de l’école orientante plus récente.

Heureusement, la limite à cette utopie est financière comme le laisse entendre Annick. Soyons tranquille, on n’y est pas encore. Donc la seule solution serait la multiplication des intervenants extérieurs comme elle le suggère. Sauf que, justement comme je le relevais à la fin de mon article, il semble bien que ce décret fut élaboré en totale ignorance du Cadre national de référence[1] que le ministère a dû mettre en place suite au vote de la loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel[2]. La Région étant responsable de l’information à l’orientation des élèves, il faut organiser les modalités de travail des intervenants « régionaux » dans l’espace scolaire et de leur coordination avec les acteurs de l’Éducation nationale.

L’absence de conception unitaire

Le premier commentaire d’Annick Soubaï se termine par une question fondamentale : qu’elle est la conception de l’accompagnement à l’orientation envisagée par le ministère ? En fait la réponse est simple  malheureusement : aucune ! Le décret institue une « formalité », il ne défend aucun point de vue sur le « pédagogique » pourrait-on dire. Chacun est renvoyé à ses propres conceptions.

Et le deuxième commentaire d’Annick Soubaï en tire sans doute les conséquences. S’il n’y a pas de vision ministérielle, que les « EDL, c’est-à-dire les éléments de langage » s’enfilent comme les perles d’un collier et que la « confiance » a besoin d’une loi, alors il reste que l’espérance portée par chaque professeur !

Comme tu le dis Annick, il s’agit là d’une pensée bien laïque. Chacun reste maitre de son opinion, de ses croyances. Sauf, qu’en matière d’orientation, ces opinions se transforment en pratiques et ont des conséquences bien concrètes sur les élèves. La formation des personnels pourrait résoudre le problème. Apparemment, car là encore il n’y a en général aucun engagement de la part du ministère dans le sens d’une formation. On en reste le plus souvent à son organisation formelle.

Le seul espoir est donc paradoxal finalement. S’il n’y a pas de direction affichée, de sens, alors sur le terrain il y aura une fortes diversités des pratiques, des conceptions, des implications, et c’est cette diversité qui sera peut-être enrichissante pour les élèves, les jeunes et leurs parents, pour avancer dans l’élaboration de leurs propres points de vue.

Qu’est-ce qu’on peut inventer de nouveau pour s’orienter ?

C’est la question finale du deuxième commentaire d’Annick Soubaï dont la formulation m’a bien perturbée. Quel est le rapport entre le « on » et le « s’ » ?

A priori le « s’ » signale la distinction entre d’un côté l’orientation comme action sur autrui, comme un acte institutionnel de pouvoir sur autrui, de détermination de son parcours social, et de l’autre l’orientation en tant que processus psychologie personnel, l’orientation de soi par soi.

Le « on » me semble ici plus ambigu. Est-ce qu’il renvoi à la personne, à chacun qui serait en capacité d’inventer-lui-même ses « moyens d’orientation » ? Ou bien, est-ce le « on » de l’État ? Car ici la réflexion ne porte pas sur une question philosophique ou psychologique, on n’est pas en effet sur le répertoire des grands paradigmes identifiés par Francis Danvers[3]. On est dans une question d’État, on y discute d’un décret portant modification du Code de l’Education. Et donc la question serait à reformuler de la manière suivante (c’est ce que je propose) : Qu’est-ce que l’Etat peut inventer de nouveau pour que chacun soit en capacité de s’orienter ? Et cela se rapproche des recommandations européennes : l’orientation en tant qu’aide à la personne.

Cela supposerait une distinction claire entre

  • l’organisation de la circulation au sens large des individus dans le système scolaire et dans la société (l’accès aux emplois est lui aussi organisé plus ou moins rigidement), ces organisations relevant de diverses institutions et instances,
  • et l’aide aux personnes pour l’élaboration de leur orientation.

On peut dire qu’en France on est particulièrement confusant sur cette distinction. De plus, derrière ce dernier point de l’aide à la personne il faut distinguer deux objectifs :

  • L’aide à la personne au moment de la prise de décision (information, conseil, coaching, etc…)
  • Et ce que l’on peut appeler au sens large l’éducation  à l’orientation, l’aide au développement personnel, l’acquisition de compétences personnelles.

Si comme le dit Annick Soubaï on observe les politiques publiques en ce domaine, concernant le premier objectif on ne peut que constater un désinvestissement de l’État : déconstruction de l’ONISEP[4], fragilisation des services d’orientation[5].

Quant au deuxième objectif, l’éducation à l’orientation, il se trouve régulièrement affiché depuis le milieu des années 90 mais avec peu d’efficacité.

La confusion à dépasser

En fait il y a une confusion entre le processus nécessaire au fonctionnement des procédures d’orientation et le processus de développement et de construction de la personne. Cette confusion se manifeste parfaitement dans l’Article D341-1 (Modifié par DÉCRET n°2014-1377 du 18 novembre 2014 – art. 33) qui se formule ainsi[6] :

« L’orientation est le résultat du processus continu d’élaboration et de réalisation du projet personnel de formation et d’insertion sociale et professionnelle que l’élève mène en fonction de ses aspirations et de ses capacités. La participation de l’élève garantit le caractère personnel de son projet.

Ce processus est conduit avec l’aide des parents de l’élève, de l’établissement scolaire, des personnels enseignants, d’éducation et de santé scolaire. Des intervenants extérieurs au système éducatif apportent leur contribution aux actions d’information préparatoires à l’orientation.

Ce processus prend appui sur le suivi du parcours scolaire de l’élève, qui inclut notamment l’évaluation de la progression de ses acquis, sur son information et celle de ses représentants légaux et sur le dialogue entre ces derniers et les membres de l’équipe éducative. Il se situe dans une perspective de développement des potentialités de l’élève et d’égalité d’accès des filles et des garçons aux formations. »

Ce « processus » est toujours envisagé par l’Etat  par rapport aux procédures d’orientation, comme préparation aux choix et décisions des élèves et non par rapport à leur développement personnel : l’élève mène en fonction de ses aspirations et de ses capacités son projet personnel ; :les aspirations et les capacités sont des données extérieures au fonctionnement de l’école.

La question serait donc comment l’école pourrait être un des espaces permettant l’élaboration des aspirations, capacités, motivations, etc… sans incorporer ce processus dans l’évaluation généralisée nécessaire aux procédures d’orientation.

 

Bernard Desclaux.

 

[1] Orientation scolaire : cadre national de référence entre l’État et Régions de France https://www.education.gouv.fr/orientation-scolaire-cadre-national-de-reference-entre-l-etat-et-regions-de-france-7322

[2] https://www.legifrance.gouv.fr/dossierlegislatif/JORFDOLE000036847202/ Sur ce blog vous trouverez de nombreux articles discutant cette loi.

[3] Par exemple : Quelques paradigmes fondamentaux de l’orientation dans la vie. In Congrès International d’Actualité de la Recherche en Éducation et en Formation. Strasbourg. Retrieved from http://www.congresintaref.org/actes_pdf/AREF2007_Francis_DANVERS_183.pdf   [archive]

[4] Conséquence de la loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel.

[5] Voir par exemple l’un de mes récents articles « Vol de signes inquiétants au-dessus des PsyEN » http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2021/07/17/vol-de-signes-inquietants-au-dessus-des-psyen/

[6] https://www.legifrance.gouv.fr/codes/section_lc/LEGITEXT000006071191/LEGISCTA000006166861/2021-06-25/

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This entry was posted on lundi, août 2nd, 2021 at 10:26 and is filed under Orientation, Système scolaire. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

One Response to “Professeur référent, réponse à Annick Soubaï”

  1. Jean Le Duff Says:

    L’histoire met en évidence que chaque époque organise l’éducation et le développement des connaissances en fonction de la conception dominante qu’elle a de la société donc, des rapports sociaux qu’elle favorise. Peut-on espérer trouver la bonne réponse aux questionnements que provoquent la politique actuelle de l’État en ce qui concerne le système éducatif si on n’est pas capable de mettre en évidence les motivations profondes de cet État? Comment établit-il la hiérarchisation des problèmes que le réel lui pose? Qu’est-ce qui pour lui a le plus d’importance.

    Ne sommes-nous pas inconsciemment formatés pour argumenter sur la base d’un postulat implicite: L’État par nature ne peut prendre en compte que des réalités objectives! N’y aurait-il pas une subjectivité de l’État? L’État ne serait-il pas porteur, en tant que tel, de conflits d’intérêts? Si c’est le cas, peut-on espérer qu’il trouve obligatoirement aux besoins du plus grand nombre et des moins privilégiés?

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