La conception européenne de l’orientation dans le Rapport de l’IGESR

Je poursuis mes commentaires du dernier rapport de l’IGESR à propos de l’orientation[1]. J’avais proposé une première réaction à chaud dans mon précédent post[2]. La relecture de la synthèse m’a permis de remarquer l’importance accordée à la définition européenne de l’orientation. Mais qu’en est-il retenu ?

Même si je fais une lecture critique de ce Rapport, je vous encourage à le lire. Vous y trouverez sans doute quelques pistes de réflexions ou d’actions qui pourront vous intéresser.

Un modèle européen

La synthèse qui ouvre le Rapport commence ainsi :

« Parce qu’elle contribue à la fois au processus de scolarisation et à l’évolution du corps social, l’orientation doit répondre à des attentes et à des visions du monde, parfois divergentes, dont la confrontation a donné lieu à des choix en matière de fonctionnement, de gouvernance, de rôles des différents acteurs, de modalités organisationnelles, choix qui confèrent à la France un modèle singulier, mais qui, depuis deux décennies et sous l’impulsion européenne, convergent vers une définition de l’orientation de plus en plus partagée en Europe. » (p. 1)

Cette définition européenne de l’orientation repose sur une conception éducative de celle-ci plutôt que procédurale. Et les rapporteurs insistent sur deux freins à l’expansion de cette conception en France.

« Se faisant, elle se heurte au cloisonnement des dispositifs et des réseaux d’acteurs en charge de l’information et de l’orientation maintes fois dénoncé et jugé responsable de l’inefficacité du dispositif d’ensemble. » (P. 3)

Mais est-ce vraiment une question d’inefficacité ? Dans le cadre de la Conférence-débat : Jeunes et pratiques d’information, organisée en septembre 2012 par l’INJEP, je disais dans mon intervention  :

Le SPO met en œuvre une définition de l’orientation bien différente de notre conception d’action sur autrui :

« un processus continu d’appui aux personnes tout au long de leur vie pour qu’elles élaborent et mettent en œuvre leur projet personnel et professionnel en clarifiant leurs aspirations et leurs compétences par l’information et le conseil sur les réalités du travail, l’évolution des métiers et professions, du marché de l’emploi, des réalités économiques et de l’offre de formation », (Conférence PETRA, Rome, novembre 1994).

Or la plupart de nos organismes d’orientation mettent en œuvre ou son adossés à des politiques d’orientation des personnes et non pas d’aide aux personnes.

Dix ans après, la situation est-elle différente ? Le Rapport indique :

« Or, dans un contexte de développement des réseaux sociaux et de multiplication d’acteurs privés, il devient urgent pour le service public de faire converger l’expertise des opérateurs qui interviennent à son profit autour d’un même objectif commun : celui d’accompagner les jeunes, les familles, mais aussi les personnels afin que tous puissent accéder à une information neutre et de qualité. » (p. 3-4)

Mais quels sont ces opérateurs ? Les rapporteurs les indiquent dans la suite du texte, mais il semble bien que leurs appréciations soient très critiques :

« D’un côté, un corps spécialisé de fonctionnaires en nombre réduit, les psychologues de l’éducation nationale, dont il est acté depuis longtemps qu’ils ne jouent qu’un rôle limité dans le processus décisionnaire en matière d’orientation. De l’autre, des enseignants qui estiment ne pas se sentir nécessairement compétents, voire tout simplement concernés par le sujet de l’orientation, alors même qu’ils jouent un rôle déterminant dans les décisions prises en la matière. » (p. 5)

Préconisons

Le Ministère semble donc particulièrement mal armé pour développer une orientation éducative, dans l’état des troupes actuelles dont il a les commandes. Il y a pourtant une préconisation faite sur ce thème, la préconisation n° 5 (comme le Mambo number 5[3]).

« Préconisation 5 : Renforcer le positionnement stratégique des acteurs qui interviennent pour le compte du MENJS et du MESRI. Le dispositif actuel en matière de diffusion de l’information apparaît peu lisible. Dans un contexte marqué par le développement des réseaux sociaux, qui modifie en profondeur le rapport des jeunes à l’information, et par la diversification des parcours, les ministères en charge de l’éducation, de la jeunesse et de l’enseignement supérieur doivent s’attacher à produire des ressources adaptées et à les mettre à disposition des différents acteurs chargés de l’accompagnement à l’orientation dans les établissements. Dans ce cadre, il convient de rationaliser et d’harmoniser les outils éditoriaux proposés aux usagers et aux acteurs de l’orientation par l’Onisep et le CIDJ. » (p. 94)

Il semble qu’une loi votée en … 2018 n’a pas été portée à la connaissance de l’GESR. Cette loi a non seulement fait exploser le dispositif de l’ONISEP en l’amputant de ses DRONISEP, mais elle a aussi, par le décret du 21 mars 2019 confié aux régions les missions en matière d’information sur les métiers et les formations en direction des élèves et de leurs familles, des apprentis ainsi que des étudiants. Que reste-t-il à l’État à « renforcer » ?

Reste

Reste qu’un pas important est fait par ce Rapport, celui de rattacher la conception de l’orientation scolaire à la définition européenne, et d’affirmer ainsi la nécessité d’une conception éducative de l’orientation. On peut espérer que la préconisation 11 qui demande à l’État de « Définir dans un texte de politique générale les attendus ministériels en matière d’orientation » sera interprétée à partir de cette conception.

Demandons, espérons ! Mais sans trop d’illusions, car le Rapport lui-même semble avoir une vision particulièrement restrictive de cette conception éducative, tout y est ramené à l’accès et à l’accompagnement à l’information, tous les deux nécessaires, bien sûr, mais pas suffisants.

 

Bernard Desclaux

 

[1] L’orientation, de la quatrième au master. On peut récupérer le rapport, la synthèse et les annexes à partir de la page du site du ministère https://www.education.gouv.fr/publication-du-rapport-thematique-annuel-2020-de-l-igesr-l-orientation-de-la-quatrieme-au-master-325852

[2] L’orientation au rapport, http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2021/10/27/lorientation-au-rapport/#_ftn1

[3] Lou Bega – Mambo No. 5 https://www.youtube.com/watch?v=EK_LN3XEcnw

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This entry was posted on jeudi, novembre 18th, 2021 at 17:22 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

2 Responses to “La conception européenne de l’orientation dans le Rapport de l’IGESR”

  1. quairel jeanmarie Says:

    La mise en œuvre d’une orientation éducative et d’une pratique d’accompagnement des personnes est incompatible avec des procédures d’orientation qui visent à assurer un trie social, sous couvert de méritocratie…On le sait depuis longtemps maintenant. Jusqu’à quand cette situation schizophrénique et perverse va t’elle perdurer ?

  2. jeanmarie Quairel Says:

    J’ai lu entièrement la synthèse de ce rapport et je n’ai rien appris de nouveau ou d’original. J’ai trouvé qu’il était rédigé péniblement, sous un forme très « langue de bois administrative » C’est la confirmation de ce que nous sommes quelques uns à dénoncer depuis des années . Je retiens notamment le décalage de notre pays / aux indications suivantes de l’Europe : « mettre en place dans le domaine de l’orientation des démarches éducatives censées permettre aux jeunes « d’asseoir sur des bases solides leurs décisions en termes de formation et de carrière et les aider à mettre au point une autogestion efficace de leur parcours d’apprentissage et de leur carrière » ….Chez nous , les « décisions » notamment en fin de 3° , continuent à échapper à 1/3 des élèves et des familles ….Alors, les mesures préconisées sont des déclarations d’intention qui ont peu de chance de produire des effets positifs tant que ce verrou ne sera pas levé : L’Orientation en France ? Toujours « Une Digue et un Canal » .

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