Le retour de la fin du collège unique

Comme toujours, à chaque présidentielle, l’un des candidats, de droite, veut s’attaquer au « collège unique » et cette fois-ci, c’est une des candidates, Valérie Pécresse. Le Point résume ainsi ses déclarations[1] : « elle a promis de « mettre le paquet » avec « un examen à l’entrée en 6e » et « la fin du collège unique ». « La lutte contre le décrochage scolaire sera la grande cause de mon quinquennat », a-t-elle ajouté, en plaidant pour une école « où la transmission des savoirs est sacrée » et où « on enseigne la fierté de l’Histoire, pas la repentance ». »

Cet engagement a suscité quelques commentaires que je vais poursuivre.

Un principe gaulliste ?

Claude Lelièvre, dans son billet[2], s’amuse à confronter la gaulliste Valérie Pécresse aux deux ministres de la période gaullienne d’avant Mai 68 : Fouchet et Peyrefitte, qui ont préparé le terrain à l’évènement du collège unique en 75.

Croyant se référer à de Gaulle qui craignait de voir l’Université submergée par l’entrée massive des enfants du peuple, Valérie Pécresse réclame le retour du concours d’entrée en sixième. Ce que Jean-François Copé, président du groupe UMP à l’Assemblée nationale, avait déjà réclamé en 2010, et Claude Lelièvre en avait profité, dans un entretien pour Libération, pour faire quelques rappels historiques. En conclusion il indiquait :

« Tous les huit-dix ans, des personnalités de droite ou certains syndicats le redemandent. Comme Jean-François Copé, ils affirment qu’il vaut mieux redoubler pour être préparé au collège. Mais pourquoi redoubler le CM2 et pas le CP par exemple, une classe importante ? Le fond du problème, c’est le lien entre le primaire et le collège. En prônant ainsi le redoublement, on veut séparer le primaire du collège et faire de celui-ci l’antichambre d’un secondaire d’élite. De Gaulle, lui, avait choisi la continuité entre les deux niveaux. Jean-François Copé va ici à contre-courant de l’ambition gaullienne. »

Aujourd’hui, il reprend la plume et précise la position de ces deux ministres gaullistes importants. Il rappelle que lors du colloque d’Amiens à la mi-mars 1968 Alain Peyrefitte affirme que la réforme du collège, le CES (collège d’enseignement secondaire), nécessite aussi une réforme des méthodes pédagogiques. Claude Lelièvre cite des paroles de Peyrefitte qui ressemblent étrangement à ce que l’on trouve dans la loi de 89 : « tout cela signifie que nous voulons des maîtres qui soient moins les serviteurs d’une discipline que les serviteurs des enfants ; des maîtres qui sachent, certes, de quoi ils parlent, mais aussi et surtout à qui ils parlent. »

Certains républicains, doublés de gaullistes, seraient aussi des pédagogues ?

Le consensus de l’allongement de la scolarisation

Iannis Roder, un membre du think tank de l’Express, y propose son avis[3], dans un article réservé aux abonnés (dont je ne suis pas).  Son analyse suppose de prendre au sérieux la mise en œuvre du collège unique. En introduction, il précise :

« Mis en place par la réforme Haby de 1975, il avait pour ambition d’emmener tous les enfants jusqu’à la fin du collège dans l’idée de leur offrir davantage de débouchés professionnels, mais également de mieux les insérer dans la nation par des années d’école leur donnant accès à des connaissances et niveaux de réflexions auxquels certains n’avaient pas eu droit précédemment. »

Comme il l’indique, l’évaluation de ces deux intentions est bien difficile. On peut sans doute être d’accord sur la prolongation réelle, effective du temps de la scolarisation des jeunes français, qui va bien au-delà de 16 ans, promulguée en 1959, au tout début de l’ère gaulliste. La dernière loi, celle de la Confiance (sic) du 26 juillet 2019 (ministère Blanquer) prolonge l’instruction obligatoire par une obligation de formation pour tous les jeunes de 16 à 18 ans[4]. Quant à la deuxième, celle de l’accès aux connaissances et niveaux de réflexions, qui étaient réservés à certains, il se trouve même obligatoire pourrait-on dire avec le socle commun de connaissances, de compétences et de culture, instauré par l’article 13 de la loi n° 2013-595 du 8 juillet 2013 d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école de la République[5] dite « loi Peillon ». Le socle commun avait été instauré précédemment par la loi d’orientation et de programme pour l’avenir de l’école, en date du 23 avril 2005 (Robien), résultat des travaux de la commission « Thélot », mais aussi d’une préconisation de la Commission européenne.

On peut donc considérer que ces intensions ont inspiré bien des ministères et de couleurs bien différentes. Au fond le développement d’une société dépend bien évidemment de l’étendue de la scolarisation de ses jeunes.

Le collège unique, sérieux ?

Reste tout de même une interrogation. Les difficultés concernant la scolarisation ressenties par beaucoup, et les derniers sondages[6] confirment qu’il s’agit bien d’une préoccupation générale, peuvent-elles être attribuées au collège unique ?

Il faudrait encore que le collège que nous connaissons en France soit bien un collège unique !

Rappelons simplement quelques points :

Depuis la création du collège unique en 1975, les différentes structurations officielles ont toujours maintenu des différenciations internes au collège avec des ségrégations physiques (des classes différentes) et des programmes différents. 0 ces différenciations officielles se surajoutent tous les arrangements locaux liés à la constitution des classes, notamment grâce au jeu des « options ».

Depuis quelques années, le thème de l’école inclusive, rappelle également qu’une partie de la population scolarisée l’est dans des structures dites ad hoc ; ceci est l’héritage de la séparation au début du siècle dernier, en France, entre les « normaux et les anormaux ».

Enfin, bien que le collège a pour mission l’acquisition par tous du socle, il reste également soumis à l’obligation du triage opéré par l’orientation en fin de troisième. J’ai souvent abordé cette contradiction et ses conséquences notamment dans mon livre[7], mais aussi dans l’un des premiers billets sur ce blog[8]. On peut ainsi proposer ce tableau de l’évolution des taux de passage en seconde(s) :

1974 1995 2010 2017 2018 2019
51% 57% 57,3% 67,5% 65,1% 64,4%

 

Le formatage de la sélection a donc peu bougé, et par la même, la protection du lycée reste maintenue…

 

Bernard Desclaux

[1] École, handicap… Les prétendants LR sortent des sentiers battus https://www.lepoint.fr/politique/ecole-handicap-les-pretendants-lr-sortent-des-sentiers-battus-21-11-2021-2453057_20.php

[2] Valérie Pécresse en avant pour aller en arrière toute, un billet de blog du 23 nov. 2021 https://blogs.mediapart.fr/claude-lelievre/blog/231121/valerie-pecresse-en-avant-pour-aller-en-arriere-toute?utm_source=twitter

[3] Présidentielle : doit-on en finir avec le collège unique comme le souhaite Valérie Pécresse ? https://www.lexpress.fr/actualite/societe/presidentielle-doit-on-en-finir-avec-le-college-unique-comme-le-souhaite-valerie-pecresse_2163311.html

[4] L’obligation de formation des 16-18 ans, sur la page du ministère https://www.education.gouv.fr/l-obligation-de-formation-des-16-18-ans-306954

[5] https://www.education.gouv.fr/bo/15/Hebdo17/MENE1506516D.htm

[6] Voir le sondage rapporté par Libération : Perception de l’éducation chez les Français : le constat de défiance https://www.liberation.fr/societe/education/perception-de-leducation-chez-les-francais-le-constat-de-defiance-20211130_JZROGKCYRFBVXF6KLCWOI4PCG4/

[7] Bernard Desclaux, Orientation scolaire : les procédures d’orientation. Mises en examen. Quel débat dans une société démocratique ? Préface de Claude Lelièvre, Collection : Orientation à tout âge, 2020, 347–355.

[8] Conséquences du collège unique http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2010/09/27/consequences-du-college-unique/

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This entry was posted on jeudi, décembre 2nd, 2021 at 18:43 and is filed under Système scolaire. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

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