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Les milliards du « grand emprunt » : dernière chance de l’université française ?

Quoi que l’on pense, économiquement et politiquement, du « grand emprunt », les 16 milliards d’euros qui devraient être consacrés à l’enseignement supérieur et la recherche (sur les 35 annoncés par Alain Juppé et Michel Rocard dans leur rapport sur l’usage qu’ils préconisent de ces fonds) représentent une occasion exceptionnelle de donner, enfin, à l’université française les moyens de ses ambitions, du moins de la remettre à niveau après des décennies de pénurie.

Mais pour ne pas gâcher cette occasion unique, il faudra à tout prix éviter de reproduire les erreurs commises récemment dans la répartition des fonds supplémentaires alloués au ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche (plan Campus, plan licence, financement de « l’autonomie »…) : crédit impôt-recherche, concentration des moyens sur quelques établissements, opacité des procédures, gouvernance hésitant entre un managérialisme d’entreprise mal digéré et des pratiques bureaucratiques renforcées tant au niveau local que central, etc.

Or ni les choix passés du gouvernement ni les orientations préconisées par le rapport Juppé-Rocard n’annoncent que l’on puisse échapper à la logique qui a présidé aux « réformes » de ces dernières années : faire monter, le plus rapidement possible, quelques pôles et établissements dits « d’excellence » dans le très contestable et contesté classement de Shanghai.

Hors de cette logique monomaniaque, aucune réflexion stratégique de long terme n’a été menée, aucun débat national n’a eu lieu. Et ce malgré les demandes et les protestations répétées de la communauté universitaire et de la recherche – et de nombreux élus de droite comme de gauche. On rappellera, à titre d’illustration symbolique de la qualité de l’écoute du pouvoir actuel que la loi LRU a été adoptée le 10 août 2007, quatre mois seulement après la victoire de Nicolas Sarkozy et en pleines vacances d’été ! On rappellera aussi les mobilisations sans précédent contre les conséquences de la loi LRU, contre la « mastérisation » ou contre les tentatives ministérielles de réorganisation de la recherche qui ont montré que le divorce était désormais consommé entre cette communauté et le pouvoir.

Cette logique, dont on sent déjà les effets, conduit pourtant tout droit à la catastrophe : la réduction de l’université française à une dizaine de pôles d’excellence de standing international – toujours selon les critères du classement de Shanghai – posés tels des oasis au milieu d’un gigantesque désert.

Pourtant, comment ne pas voir, ne serait-ce qu’en regardant de près ce fameux « modèle » américain tant vanté par le gouvernement, que l’excellence est le résultat d’un vaste et complexe ensemble d’institutions qui doivent faire système et non de quelques lieux ultra-privilégiés sous perfusion financière d’un centre de pilotage technocratique ?

Comment ne pas voir qu’on ne peut avoir les meilleurs professionnels et les meilleurs chercheurs que si l’on a pu, au préalable, les faire émerger au sein d’un réseau étendu et diversifié de formation (et de détection) des compétences et des talents ?

Comment ne pas comprendre que seul un tissu dense et solide d’établissements d’enseignement et de recherche de tous niveaux, présents sur l’ensemble du territoire peut permettre au pays de continuer de figurer durablement dans le peloton de tête des pays non seulement « performants » mais aussi innovants et socialement vivables ?

Comment prétendre à la fois vouloir entrer dans cette « société de la connaissance et de l’innovation » et en verrouiller les portes d’accès au plus grand nombre en continuant de jouer sur les ressorts usés de l’entre-soi élitaire et de la reproduction sociale ?

Ce n’est pas parce que trop souvent dans le passé, les faibles moyens alloués à l’université ont été saupoudrés de manière inefficace pour complaire aux élus locaux ou aux aménageurs du territoire qu’il faut oublier que l’université et la recherche ne vivent que par et pour la société dans laquelle elles s’inscrivent.

L’utilisation de la manne de l’emprunt devra obéir à quelques principes pour que la somme annoncée soit dépensée à la fois de manière légitime aux yeux de nos concitoyens mais encore efficacement et durablement.

Il faut que l’utilisation de cet argent soit débattue publiquement et non décidée dans le secret d’un cabinet ou d’une réunion élyséenne. Il faut saisir l’occasion pour organiser une grande réflexion stratégique sur le modèle universitaire et de recherche que l’on veut pour la France des décennies à venir, sur ses objectifs et ses priorités.

Il faut aussi garantir par une procédure de contrôle stricte que la destination de ces fonds sera réellement l’enseignement supérieur et la recherche, afin d’éviter que ne se reproduise, par exemple, l’épisode du plan Campus au cours duquel Bercy a gardé la haute main sur les fonds dégagés par la vente d’une partie du capital d’EDF qui devait servir à son financement.

Enfin, il semble indispensable de voir grand et loin, et donc de profiter de cette opportunité unique pour lancer une réforme structurelle de l’ensemble du système universitaire et de recherche français.

L’occasion qui se présente aujourd’hui ne se représentera pas de sitôt, surtout si l’on mesure l’ampleur des déficits publics. Il faut s’en saisir en ne laissant pas les fossoyeurs de l’université et de la recherche à l’œuvre depuis quelques années gâcher ce qui pourrait bien être la dernière chance de la France en la matière.

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