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Philippe de Lara

sélection : le diable est dans les détails

On parle beaucoup de Science Po. Son sémillant directeur est à la tête d’une révolution permanente dont il faut reconnaître l’ambition : créer à Paris une université généraliste (donc très au-delà des sciences politiques) de type nouveau, qui paraît s’éloigner plus chaque jour du modèle des universités françaises « normales ». Il y a ce qui plaît : le dynamisme, la combinaison entre sélection et ouverture, la référence à une tradition prestigieuse, même si on ne sait trop ce qui en est conservé et ce qui change, l’attention aux étudiants, choyés bien qu’entassés dans des locaux qui croissent moins vite que les effectifs. Et il y a ce qui plaît moins : un management autoritaire, qui fait peu de cas de la liberté académique, un projet intellectuel incertain, qui parle beaucoup des « humanités » mais s’évertue à singer l’innovationnisme creux qui n’est pas le meilleur des grandes écoles d’ingénieurs et de commerce.

Je ne chercherai pas aujourd’hui donner une évaluation globale de cette entreprise en devenir. Je me contenterai d’évoquer quelques traits du nouveau Science Po, qui intéressent tout le monde car, sous la férule fébrile de Richard Descoings, Science Po est en fait un laboratoire, sinon un miroir, des transformations des universités françaises. C’est notamment le cas pour le premier cycle, rebaptisé « Collège universitaire » (Undergraduate program). Ce n’est pas qu’un changement étiquette : comme dans les universités américaines, il y a désormais une différenciation nette entre le « Collège », pluridisciplinaire, très encadré, attentif au développement personnel des élèves, et les cursus « post-gradués » qui lui succèdent, spécialisés, professionnalisés (une quinzaine de « Masters »), plus attentifs au développement de la recherche. Cela suppose une structure pédagogique différenciée entre Collège d’une part, masters et doctorats d’autre part, et à terme, des profils et donc des statuts d’enseignants également différenciés.

Richard Descoings présente le Collège comme une « hybridation des collèges d’arts libéraux anglo-saxons et des classes préparatoires françaises ». Ce qui veut dire trois choses :

1) la sélection, certes ouverte, visant à trouver une place pour tous les bacheliers et non à exclure, mais sélection tout de même ;

2) une pédagogie plus encadrée, qui tienne compte de la néoténie de l’espèce, et ne peut donc plus se satisfaire, même pour les meilleurs étudiants, de la pédagogie basée sur l’autonomie adulte qu’offre l’université classique ;

3) une formation pluridisciplinaire, qui permet de compléter une culture générale qu’on ne peut plus réputer acquise au lycée, et de donner aux jeunes les connaissances de base à toute formation spécialisée et les moyens de choisir leur voie, avec les meilleurs chances de réussite. Il est en effet devenu prématuré dans beaucoup de cas de demander à un jeune homme ou une jeune fille de choisir sa voie après le bac et on doit pourvoir leur offrir un premier cycle utile et formateur mais sans être étroitement déterminant.

Bien entendu, le droit et la médecine font exception et sont moins concernées par cette évolution.

C’est sans doute dans cette direction qu’il faut aller, mais comment faire ? Parlons de la sélection ou, pour ceux qui préfèrent éviter le mot, dont je ne suis pas, de parcours différenciés. Je voudrais soulever une dificulté, non pour accabler Science Po, mais parce que son exemple a le mérite d’être le cas unique d’une université pratiquant la sélection à grande échelle, sans être une Grande école. Il s’agit des modalités de la sélection.

Après avoir beaucoup varié au fil des ans, Science Po s’est fixé sur un recrutement dès la sortie du bac et sur la base d’un concours d’entrée très précoce, puisqu’il a lieu désormais en mai, avant même le bac (alors qu’il se déroulait auparavant après le bac). Il existe en outre une voie plus restreinte pour les lauréats de la Mention très bien au bac mais qui n’auraient pas passé le concours (je laisse ici l’accès particulier par convention avec les lycées en ZEP, qui pose des problèmes spécifiques). Que se passe-t-il ? Des établissements privés ou publics ont créé des « prépas science po » dont les élèves de Terminales peuvent suivre les cours EN PLUS de leur emploi du temps normal. Ces cours ont lieu le plus souvent le samedi et même le dimanche, et de plus en plus de d’enseignants et de familles s’inquiètent de la surcharge et du parasitage que la prépa science po introduit dans l’année du baccalauréat. Certains enfants perdent la proie et l’ombre, gâchant leur année de Terminale pour avoir trop misé sur le concours de Science Po. Comme les lycéens japonais et coréens, comme demain les candidats au CAPES et à l’Agrégation « mastérisés », les lycéens visant Science po doivent s’astreindre à faire deux plein temps en un. Est-ce une bonne chose ?

Bref ce système n’est pas sans inconvénient. L’université a un autre moyen : celui de faire comme les prépas, c’est-à-dire d’utiliser le bac (éventuellement complété par le dossier scolaire) comme critère de sélection. C’est ce que fait par exemple mon université, qui a ouvert il y a deux ans un parcours sélectif où l’on entre par ses résultats au bac.

Tout cela, me direz vous, est un point de détail de la politique universitaire, qui ne mérite pas ce long billet, même sur un site dédié à l’enseignement supérieur. D’autant plus qu’il y aurait bien d’autres choses à dire sur Science Po. Et bien non, il y a une morale importante à tirer de ce petit « détail » de procédure sélective. D’abord, en matière d’éducation, le diable est dans les détails. Plus Science Po se développera (et on le lui souhaite) et sera imité, plus ces problèmes de parasitage, de surdose de préparation toucheront un grand nombre d’enfants et contribueront à gâcher leurs chances et à dégrader leur formation, en cette année charnière si précieuse, ne serait-ce que parce que c’est celle de la philosophie. Cela risque de constituer un facteur supplémentaire de déstabilisation de l’enseignement secondaire et de conflit entre secondaire et supérieur, alors que tout nous incite à travailler sur la continuité de l’éducation, la qualité du passage du lycée à l’enseignement supérieur (c’est et ce sera un des axes de ce blog). Et c’est bien ce que font les prépas, d’où leur succès, et ce que s’efforcent de faire les dispositifs du type collège universitaire. Nous avons le baccalauréat, profitons-en, au lieu de le marginaliser pour des usines à gaz, qui profiteront surtout aux officines spécialisées et éditeurs de guides.

C’est déjà beaucoup, mais ce n’est pas tout. Il y a deux philosophies de la sélection, celle du couperet et celle de la multiplication des chances. L’histoire a enfermé les grandes écoles dans celle du couperet : on est sélectionné une fois pour toutes, par un concours qui décide une fois pour toute la vie, à peine modulé par le classement de sortie dans quelques établissements. La croyance implicite de cette institution est qu’avec des épreuves bien conçues, on doit pouvoir identifier les meilleurs, tous les meilleurs, rien que les meilleurs. Tant pis pour les perdants, mais aussi tant pis pour la société qui devra subir les gagnants par erreur ! Or l’université, si elle s’engage comme elle le doit dans le développement de filières sélectives, a la faculté de faire autrement, de bâtir une sélection souple et ouverte, où l’on peut entrer (et sortir) des parcours sélectifs à plusieurs moments, et selon des itinéraires variés. Tout enseignant de Master 1, dans les humanités en particulier mais aussi dans les autres disciplines, fait l’expérience de la diversité extraordinaire des parcours étudiants, dont bien souvent une minorité seulement a effectué le parcours disciplinaire normal qui est censé aboutir à cet enseignement.

L’université, ne serait-ce que par sa taille (quand elle est normale, c’est-à-dire grande) peut offrir cette diversité de parcours beaucoup plus facilement que les grandes écoles… qui sont très petites, elle doit inventer des modalités de sélection qui préservent et même renforcent cette diversité : il est plus facile de faire confiance aux capacités de reconversion moyennant remise à niveau, par exemple, de la biologie au droit d’un étudiant qui a suivi un parcours sélectif, qu’à celle d’un étudiant dont on sait seulement qu’il a été inscrit en fac de sciences. Pardon de mettre en avant à nouveau mon université : à Paris 2, on peut être conduit à quitter la filière sélective, par choix ou à la suite d’un échec, et on peut y entrer sur dossier à tout moment et pas seulement à l’entrée du cursus en première année.

Inventer une nouvelle manière de sélectionner, et le faire en articulation avec le parcours secondaire, couronné par le baccalauréat, et non contre lui, ce n’est pas mal pour un point de détail.

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