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Pierre Dubois

Licences “double cursus”

Les universités de Paris 2 (Panthéon-Assas), Paris 4 (Paris Sorbonne), et Paris 6 (Pierre et Marie Curie) ont décidé, par des votes de leurs conseils d’administration en février ou mars 2010, de former un PRES Fondation de Coopération Scientifique (FCS). Les statuts du PRES sont en ligne sur le site encore balbutiant de Sorbonne Universités. Universités avec un ”S” : il s’agit donc a priori d’un “PRES non fusionnel“. Hélas ! Le décret portant création de ce PRES n’est pas encore paru : le MESR fait de la résistance vis-à-vis de ce PRES qui ne lui plaît pas !

Un des objectifs du PRES est la coopération en matière de formation. Les 3 universités proposent ainsi, à la rentrée 2010, sept “doubles cursus” ou “licences croisées”, ou encore “bi-licences” en droit, économie, histoire, histoire de l’art, musicologie, philosophie, sciences, doubles cursus organisés au sein d’un dit “Collège de la Sorbonne“. L’initiative est intéressante par l’annonce qui en est faite et son ampleur, mais n’est pas nouvelle : les doubles cursus existent depuis la loi Faure de 1968

Comment faire connaître ces “licences croisées” ? Publicité dans le journal Le Monde, la semaine dernière : “Un label d’excellence pour valoriser vos talents” (et, en prime, une faute d’orthographe dans le texte de l’annonce !). Site décliné sur Facebook : cliquer iciDouble cursus “Histoire de l’Art et Droit” : pas d’information sur le site du PRES mais sur le site de Paris Sorbonne (ici) ; le site du PRES n’est pas encore très professionnel !

L’objectif et la cible. Rendre attractive les études de licence universitaire et détourner les “bons” bacheliers généraux des Classes préparatoires aux grandes écoles ; bien évidemment, cet objectif n’est écrit nulle part. “Les doubles cursus de licence s’adressent à des bacheliers issus de terminales scientifiques, économiques ou  littéraires, dotés d’une grande capacité de travail et d’une faculté d’adaptation les rendant aptes à développer, de façon simultanée, des moyens et des champs différents de réflexion”… “Eviter une spécialisation trop précoce“. Parfaitement d’accord sur cette orientation.

Une charge de travail importante. “Diplômes pour les étudiants dotés d’une grande capacité de travail”. Pour obtenir deux licences, la charge de travail est, bien évidemment, élevée, mais elle ne peut être deux fois plus élevée : le nombre d’heures de cours et de travaux dirigés par semaine serait alors supérieur à celui des CPGE ; ce serait rédhibitoire pour les néo-bacheliers. Malheureusement, impossible d’avoir des informations précises pour tous les doubles cursus. Plus de 700 heures par an pour la bi-licence “Histoire de l’art – Droit” (ici), ce qui correspond au volume d’heures d’un diplôme professionnel comme le DUT, le BTS ou la licence professionnelle, mais qui est inférieur à celui d’une CPGE. Mais deux exemples d’information lacunaire : bi-licence “Sciences – Histoire” (ici) et bi-licence “Sciences – Philosophie” (ici).

Pas davantage d’information sur les modalités de contrôle des connaissances permettant d’obtenir les deux licences ou au moins l’une d’entre elles. C’est pourtant une information-clé pour les étudiants, calculateurs fort rationnels ! 

Horaires hebdomadaires élevés, conditions de travail pertinentes (travail en petits groupes), mais difficiles car les enseignements, organisés pour chaque double cursus par deux universités, se déroulent dans deux lieux différents (Clignancourt et Jussieu par exemple). Il faut espérer que l’élaboration des emplois du temps soit confiée à des spécialistes ou à des logiciels particulièrement “futés”. Les risques de chevauchements / incompatibilités d’horaires sont élevés, en particulier pour les enseignements optionnels.  

Grande capacité d’adaptation nécessaire, en particulier en 3ème année de licence, “passée en tout ou en partie à l’étranger dans une université partenaire”. Séjour d’une année en double curcus de Sciences et Economie (ici): “l’année de L3 se déroule  dans un établissement d’enseignement supérieur étranger.  L’étudiant prépare son contrat pédagogique en concertation avec les responsables de licence des deux établissements. L’équilibre entre les deux disciplines peut être adapté  en fonction du type de master, sciences ou économie”.

Sélection à l’entrée. Les licences “double cursus” ne sont pas accessibles de droit pour tous les bacheliers ! Elles recourent donc à une sélection à l’entrée de l’université : peuvent candidater les bacheliers généraux, ou seulement les bacheliers scientifiques, ou encore seulement les bacheliers scientifiques ayant obtenu une mention “très bien” ou “bien” (cas du double cursus “Sciences et Economie”).

La sélection se fait sur dossier (dont lettre de motivation) et éventuellement entretien. Un exemple de dossier de demande d’admission, celui de la double licence “Sciences – Economie” (ici). Le jury d’admission se tient début juillet et l’inscription doit se faire dans la foulée de sa décision. L’étudiant ne doit pas “rater le coche” !

Capacités d’accueil limitées. Dans un seul cas de “licence croisée”, la capacité d’accueil est annoncée : 25 étudiants par promotion. C’est logique : le travail en petits groupes l’exige, mais 25 étudiants, c’est un effectif inférieur à celui d’une CPGE. 7 doubles licences : 175 étudiants par promotion, 525 pour les 3 années de licence. 525 places pour plus de 70.000 étudiants soit moins d’1% des effectifs des 3 universités PRESsées. Négligeable ! 

Poursuite d’études. “A l’issue des 6 semestres de formation, les diplômés ont la possibilité de poursuivre leurs études en master dans l’établissement partenaire de leur choix”. C’est une garantie d’accès à un master dans une des 3 universités “d’excellence”.

Un coût élevé. Bien entendu, pas de publicité sur les coûts induits par cette initiative de doubles licences ! Si on prend en compte les coûts de coordination entre les universités (temps mobilisés par les responsables de ces formations) et les coûts induits par le petit nombre d’étudiants concernés, le coût par étudiant est effectivement fort élevé, plus élevé que celui d’un élève en classe préparatoire. Mais qu’importe à la limite : toute expérimentation est coûteuse et mérite de l’être !

Mais cette expérimentation vaut-elle d’être menée uniquement pour prouver que l’université peut être aussi efficace que les CPGE, si on lui en donne les moyens ? Je suis extrêmement dubitatif car ces “licences croisées” constituent, de fait, une filière d’élite : elles ne sont ouvertes qu’aux “bons” bacheliers généraux ; vu la charge de travail qu’elles exigent, elles empêchent tout travail salarié ; elles exigent au moins un semestre d’études à l’étranger, mais n’abordent pas la question du coût de la mobilité. Il est d’ailleurs surprenant que le PRES n’annonce pas de “bourses d’études” pour la mise en oeuvre des licences croisées.

Bref, on l’a compris, les bi-licences du PRES Sorbonne Universités ne sont ouvertes qu’aux enfants des classes les plus favorisées. Il faut espérer que, dès septembre, les 3 universités oseront publier la composition sociale des inscrits en 1ère année de ces licences. Dit d’une autre manière, les cursus de double licence ne sont pas une solution pour mettre fin à la crise de la licence universitaire. Je dirais même qu’elles ne sont qu’un “cataplasme sur une jambe de bois”.

Plus pertinente pour la démocratisation de l’accès à l’enseignement supérieur est l’initiative de Paris 2 Panthéon Assas sur la différenciation des parcours en licence de droit : “Paris 2 : trois parcours“. La démocratisation de l’accès à l’enseignement supérieur passe par la création d’Instituts d’enseignement supérieur : “chroniques de ce blog sur les IES“.

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