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Pierre Dubois

Le chiffre ne peut ignorer la loi

La DEPP publie en même temps trois Notes d’information sur les effectifs de l’enseignement supérieur et leur évolution : cliquer ici. Ces Notes deviennent si rares qu’elles en sont d’autant plus délectables à lire. Je ne boude pas mon bonheur, et pourtant ! La Note 10.07 (Octobre 2010, Nicolas Bignon), “Projections des effectifs dans l’enseignement supérieur pour les rentrées de 2010 à 2019“, est décevante et pour tout dire inutile : pas de scoop. Plus gravement, elle ignore la loi sur l’école de 2005 et les lois de finances, celle de 2011 et son programme 150 “Formations supérieures et recherche universitaire” (cliquer ici et lire page 24) : “La loi sur l’école fixe pour objectif à l’horizon 2015 de porter la proportion de diplômés de l’enseignement supérieur à 50% d’une génération. Actuellement, ce pourcentage s’élève à 44,7% (2008) et la stratégie de performance mise en oeuvre ambitionne d’atteindre la cible de 50% dès 2012″.

Comment expliquer qu’une statistique projective ne prenne pas en compte les deux dates qui figurent dans la loi de finances (2012 et 2015) et ne se centre pas sur l’objectif des 50% : “Où en est-on du pourcentage de diplômés du supérieur dans les jeunes générations (d’ailleurs, d’où sort le taux de 44,7% pour 2008 ?) ? Quelle évolution peut-on prévoir” ?, “Les 50% vont-ils être atteints et quand” ? La Note n’explore en fait que deux types de données chiffrées : les effectifs inscrits dans les différentes filières de l’enseignement supérieur (cursus L, M, D des universités, IUT secondaire et tertiaire, CPGE, STS de la production et des services, écoles d’ingénieurs, écoles de commerce…), les taux de poursuite d’études des bacheliers dans chacune d’entre ellles. Elle bâtit un scénario tendanciel (poursuite des tendances observées dans les années récentes) et un scénario alternatif, misant sur des politiques plus attractives mises en oeuvre par les universités ; en fait, l’impact du scénario alternatif sur les effectifs des universités en 2019 est peu important. 

Quelques données projetées pour 2019. Elles vont satisfaire toutes les filières car chacune d’entre elles, y compris l’université mais à une exception près, va gagner des effectifs au cours de la prochaine décennie. 1.349.976 étudiants inscrits à l’université (hors IUT) en 2009, 1.414.700 en 2019 (+4,8% en dix ans), mais une diminution des effectifs est prévue en licence : 743.695 inscrits en 2009, 736.800 en 2019.

Comment est expliquée cette progression encourageante des effectifs étudiants pour toutes les filières ? Elle prend en compte différents facteurs. 1. L’évolution démographique n’exercera pas d’influence : les effectifs des générations qui vont parvenir à l’âge du baccalauréat vont d’abord baisser puis remonter au niveau actuel (indicateur 1.4 des RRS 2010) ; la présence d’un nombre plus ou moins important d’étudiants étrangers à l’horizon 2009 n’est pas évoquée.  

2. Le nombre de bacheliers est effectivement un facteur qui va jouer en faveur de la progression des effectifs, non parce que le taux de succès au baccalauréat va progresser (la projection le suppose stable dans la décennie qui vient ; il faut dire qu’il est déjà particulièrement élevé !), mais parce que la réforme de 2009 du baccalauréat professionnel va produire plus de bacheliers professionnels dont une partie va poursuivre des études, d’où un impact positif attendu pour les effectifs du supérieur, en particulier pour les STS.

3. Le taux de poursuites d’études après le baccalauréat. C’est aussi un facteur-clé, décomposé en deux éléments par la Note. Les choix d’orientation sont considérés comme constants dans le scénario tendanciel (d’où l’impact : “les effectifs de toutes les filières progressent”) et les taux de poursuites d’études selon le type de baccalauréat. Ceux-ci sont considérés comme tendanciellement à la baisse pour les bacheliers généraux et pour les bacheliers technologiques (tableau 2 de la Note) et à la hausse pour les bacheliers professionnels (à cause de la réforme du bac pro). Ce qui veut dire : dans les années récentes, les bacheliers généraux et technologiques ont été de moins en moins nombreux à poursuivre immédiatement des études supérieures dans l’une des 4 filières (université, STS, IUT, CPGE) et cela va continuer. Pourquoi ? Pas d’hypothèses formulées par la Note. Des chiffres : 99,7% des bacheliers généraux de 1990 ont poursuivi des études dans l’une des 4 filières ; le taux est descendu à 94,6% en 2000, à 86,9% en 2009 ; il devrait n’être plus que de 82,3% en 2019. Même érosion pour les bacheliers technologiques. Et globalement, tous types de bacs confondus : 87,5% de poursuites d’études en 1990, 74,3 en 2000, 69,3 en 2009, 61,7 en 2019. Cela paraît évidemment incroyable mais s’explique par une très grande faiblesse méthodologique de la Note : les taux de poursuites d’études dans les autres filières de l’enseignement supérieur (dont les facultés privées et les écoles paramédicales et sociales) ne sont pas pris en compte, faute sans doute de pouvoir être estimés.

4. Le taux de réussite au diplôme. Les projections d’effectifs dans les cycles de master et de doctorat dépendent des taux de réussite en licence, du taux de poursuite d’études après la licence, du nombre d’années passées en M et en D. Curieusement, la Note fait une impasse sur ce quatrième facteur, ce qui affaiblit à mes yeux sa portée prospective.

En définitive, cette Note d’information ne répond pas à la question soulevée par la loi : quid du taux actuel et futur de jeunes qui obtiendront un diplôme du supérieur ? Il dépend du taux de jeunes qui obtiennent le baccalauréat, puis du taux de bacheliers qui poursuivent des études supérieures, puis enfin du taux de succès dans les formations qui conduisent à un premier diplôme (le DUT, le BTS, la licence). La Note ne fait aucune allusion au taux de bacheliers dans une génération et à son évolution ; elle fait état des taux de poursuites d’études des bacheliers mais oublie la poursuite d’études en dehors des 4 filières (licence universitaire, BTS, DIT, CPGE) ; enfin, elle ignore l’incidence du taux de succès. Je pense que cette Note a mobilisé inutilement des énergies.

De plus, cette Note n’éclaire pas les objectifs fixés par la loi de 2005 et par les lois de finances. C’est un comble ! Autant j’ai pris l’habitude de critiquer l’usage politique (partial, partiel ou incompétent) de données statistiques, autant j’estime que c’est le politique, éclairé par des conseils scientifiques indépendants, qui doit fixer le cahier des charges des institutions statistiques, les données à receuillir, leur calendrier. Je me pose donc des questions. Qui a commandé cette Note de projection des effectifs dans l’enseignement supérieur à l’horizon 2019 et pourquoi ? Nicolas Sarkozy ? François Fillon ? Valérie Pécresse ? Luc Chatel ? Michel Quéré, directeur de la DEPP ? Patrick Hetzel, directeur de la DGESIP ? ou personne ? Cette Note est-elle le fruit d’une absence de pilote dans les services statistiques du ministère ? J’attends une Note qui réponde aux vraies questions. Le chiffre ne peut ignorer la loi.

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