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Philippe de Lara

Les enseignants et les professeurs font-ils le même métier ?

Merci à L’étudiant de m’inciter à reprendre ces réflexions inactuelles (intempestives) autour de l’idée de culture universitaire et de l’articulation du secondaire et du supérieur. Rassurez-vous, elles rejoindront vite l’actualité, si ce n’est déjà fait…

Thème récurrent d’inquiétudes chez les professeurs : les disciplines enseignées dans l’enseignement secondaire et leurs homologues universitaires s’éloigneraient de plus en plus les unes des autres, à cause de la divergence des programmes et des méthodes, de l’affaiblissement des « bases » chez les élèves, de la vitesse croissante de la recherche qui ferait que la culture scolaire n’arrive plus à suivre, etc.

Faut-il renoncer à raccrocher les wagons, laisser les disciplines devenir schizophrènes, l’enseignement élémentaire et le « vrai » enseignement ne communiquant plus ? De ce point de vue, il y a un malaise dans les humanités (et peut-être aussi dans les sciences, si j’en crois certains de mes collègues) : les universitaires critiquent souvent la formation élémentaire (ou son absence) de leurs étudiants, mais ils ne s’intéressent pas toujours comme ils le devraient aux programmes de l’enseignement secondaire et aux réformes qui les malaxent régulièrement. L’association « Sauvez les lettres » est une exception salutaire. Regroupant enseignants et universitaires, elle incarne la solidarité concrète entre l’enseignement élémentaire et le destin des disciplines au niveau le plus avancé. Mais qu’en est-il des autres disciplines ? Il me semble — je serais heureux de me tromper — que l’échange et la communauté de culture et de préoccupations entre les « enseignants » et les « professeurs » ne sont guère tangibles dans les disciplines concernées. Les universitaires parlent peu de l’école, ou ils le font comme s’ils n’avaient rien à voir dans la qualité de l’enseignement et la pertinence des programmes. Or il revient à tous, enseignants, professeurs, syndicats, sociétés savantes, éditeurs, corps d’inspection, d’entretenir le lien vivant et fragile entre l’enseignement élémentaire et la recherche, entre la culture scolaire et le savoir se faisant. Se résigner à leur séparation, c’est scier la branche sur laquelle les disciplines sont assises, c’est se priver d’un flux d’échanges indispensable à tous.

Exemples: l’école française d’études grecques et latines tiendra-t-elle son rang mondial après l’euthanasie des langues anciennes dans le secondaire ? L’histoire française du communisme, aujourd’hui de premier plan, survivra-t-elle à la disparition du russe au collège et à l’aberration de programmes qui survolent l’histoire universelle au point de la rendre inintelligible (par exemple, l’histoire du XXème siècle, en 3ème, c’est 5 minutes pour Lénine, 5 minutes pour Hitler, pour parodier une formule célèbre !). Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans une communauté intellectuelle où des Inspecteurs de l’éducation nationale peuvent défendre une doctrine curieuse relative à l’enseignement sur le génocide juif, qui ne devrait pas utiliser le mot « Shoah », alors que celui-ci est passé non seulement dans la langue commune mais aussi, et depuis assez longtemps, dans le lexique des chercheurs et des institutions de la recherche, et cela pour de bonnes raisons.

Ce n’est pas une loi universelle, puisque les pays anglo-saxons vivent bien sans, mais, en France, le lien entre l’enseignement scolaire et l’université est une clé de la valeur de l’un et de l’autre. Ce n’est pas le moindre mérite des concours, et singulièrement de l’agrégation, que d’organiser concrètement ce lien, via la préparation à ces concours dans les universités et la présence d’universitaires dans leurs jurys. Un des très grands historiens de l’école des Annales me disait récemment qu’en histoire, il valait mieux recruter un agrégé qu’un PhD car, du premier au moins, on pouvait escompter qu’il connaisse autre chose que son sujet de thèse. Je sais bien qu’il est de bon ton de critiquer les épreuves ou les programmes des concours, trop vastes et ringards, le décalage entre leurs exigences et celles de la recherche de pointe. Maîtres de la transmission et « publiants » de compétition ont souvent du mal à s’estimer et à s’entendre. Mais le jour où ils n’auront vraiment plus rien à se dire, la science française sera bien mal en point.

Bref, les « enseignants » et les « enseignants-chercheurs » font, en un sens important, le même métier.

C’est un aspect à ne pas oublier dans nos débats sur la concurrence entre universités et CPGE, ou encore sur la meilleure façon de rendre féconde la tension structurelle dans l’université d’aujourd’hui entre le point de vue des disciplines et celui de la professionnalisation. Ce sera pour de prochains billets.

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