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Philippe de Lara

Conditions de l’éducation[1]

Mercredi 27 octobre, j’écoute une émission de radio sur le mouvement social en cours. C’est France Culture à son meilleur : le temps de la réflexion, un plateau de spécialistes du travail et de l’emploi, une discussion très éclairante, sur le sens vécu du mouvement au-delà de la question des retraites, mais aussi sur la mesure de l’inégalité entre générations dans l’accès aux carrières professionnelles : tout se passe comme si les baby-boomers gardaient jalousement les places, empêchant les générations suivantes d’y accéder, sinon à un âge de plus en plus tardif. Analyses intéressantes, sûrement discutables, en tout cas documentées et stimulantes. Et puis, brusquement, l’émission bascule : « tout ça, c’est la faute de l’école ». Les élites seraient fermées, en France plus qu’ailleurs, parce que l’école serait entièrement focalisée sur la sélection des meilleurs élèves, et laisserait tomber les autres. « Je l’ai bien vu quand j’étais parent d’élève », assène l’un des experts. Tout le monde semble approuver. La croyance dogmatique a étouffé l’esprit de l’enquête.

L’école républicaine naissante était en effet très sélective, son universalité s’arrêtait à l’enseignement primaire, seule une petite fraction des élèves allait au-delà du Certificat d’études. En revanche, après 1945, l’école s’est massifiée et démocratisée. Depuis quarante ans, du « collège unique » à l’explosion du nombre d’étudiants, les politiques scolaires qui se sont efforcées d’amplifier le mouvement ont toutes été fondées sur le pari de l’égalité contre la méritocratie : « socle commun », suppression des filières, haro sur les redoublements, réussite scolaire conçue comme un droit, etc. On attend d’abord de l’école qu’elle soit « juste ». Et si c’était justement ce pari qui avait dégradé les conditions de l’égalité, entravé l’accès des enfants d’origine modeste aux Grandes écoles, et accentué par là la fermeture de milieux dirigeants qui tendent en effet à se renouveler sur une base de plus en plus étroite ? Et si la vulgate critique de l’école de la reproduction et de l’élitisme — qui va parfois jusqu’à stigmatiser les bons élèves, comme si c’était tous des exploiteurs du CAC 40 en puissance —, n’était qu’un discours inconsistant, déplorant les effets dont il vénère l’école ? Et si la sélection réinventée, une sélection qui classe et oriente, et non une sélection qui exclut, faisait partie de la solution de la crise scolaire ?

Je ne prétends surtout pas ériger cette analyse en nouvelle vulgate, en faire une clé universelle, bien illusoire alors que les problèmes complexes n’ont jamais de solution unique. Je remarque simplement avec tristesse que, sur les conditions de l’éducation, un biais, toujours le même, préempte la réflexion, alors que sur d’autres problèmes collectifs, la discussion est ouverte. Voyez par exemple les travaux des think tank politiques. La Fondation Jean Jaurès (je choisis un exemple qui a ma sympathie) a produit des travaux très stimulants, avec des propositions qui sont généralement assorties, d’alternatives, d’opinions dissidentes afin d’ouvrir le débat, que ce soit sur l’économie ou la filiation, mais pas sur l’école : là, pas d’alternatives, on ressort les mêmes clichés usés, la même scie indéfiniment reconfirmée par une sociologie circulaire (les sciences sociales peuvent faire ça très bien, souvenez-vous : « tout confirme l’analyse du précédent comité central »). L’égalitarisme a délégitimé la méritocratie. La démocratie est une promesse d’inclusion impérieuse. Il faut la repenser de façon que cette exigence ne revienne pas à détruire les conditions de l’éducation. Pas facile quand les inégalités explosent et que l’école fournit un bouc émissaire irrésistible.

Je ne dis pas que j’ai la solution, qu’il suffit d’être contre cette théorie de la « justice » scolaire pour résoudre les difficultés de l’école, je soutiens simplement que le débat devrait être ouvert sur les conditions de l’éducation et qu’il ne l’est pas.

Revenons à l’université : n’est-il pas navrant que la sélection et l’orientation des étudiants à l’entrée des universités soit toujours un sujet tabou, alors que, dans le même temps, les universités multiplient (discrètement) les filières sélectives (« collèges », « doubles licences », et autres DU) ? Elles font preuve par là d’une inventivité pragmatique prometteuse, qui montre comment échapper au couple infernal des grandes écoles pour le (trop) petit nombre et de l’université voiture-balai.

Ces innovations et d’autres doivent être appuyées par un discours politique sur la valeur du mérite du point de vue de l’égalité. L’enseignement supérieur doit être inclusif et sélectif en chacun de ses points et non sélectif ici et inclusif là. Un point délicat certes, sur lequel le livre de mes amis « refondateurs », Refonder l’université, indispensable et éclairant sur bien des sujets, me semble un peu frileux et trop concéder au tabou de la sélection.


Ce titre est un clin d’œil en hommage au livre excellent de Marie-Claude BLAIS, Marcel GAUCHET, et Dominique OTTAVI, Conditions de l’éducation, Stock, 2008.

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