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Christine Vaufrey

Le copier-coller, clé de la productivité textuelle (CCK11/2)

Le copier-coller n’est pas uniquement l’opération qui permet aujourd’hui tous les plagiats littéraires et universitaires. C’est aussi la clé de la productivité textuelle et un texte qui n’est pas “copiable-collable” est un texte mort.

Voici l’argument que défendait Steven Berlin Johnson voici quelques mois devant les étudiants en journalisme de l’université de Columbia.

J’ai découvert le texte original de S.B. Johnson en suivant les liens fournis par l’un des des animateurs du cours CCK11. J’avais pourtant lu le compte-rendu de la conférence à Columbia sur Le Medialab de Cécile, mais à l’époque, la conversation tournait plutôt autour de la sortie du iPad (dont il est largement question dans le texte de Johnson) et j’avais oublié ce qui me semble aujourd’hui la partie la plus intéressante du texte.

Johnson évoque longuement la pratique du commonplace book initiée par les intellectuels anglais du XVIIe siècle, et reprise par des auteurs aussi fameux que Virginia Woolf ou Walter Benjamin.

Je ne sais pas comment se traduit en français l’expression “commonplace book”. Il s’agit d’un carnet personnel dans lequel son propriétaire transcrit les fragments des textes qui lui plaisent en y ajoutant des commentaires, allant même parfois jusqu’à redécouper ensuite le tout pour créer une nouvelle organisation. John Locke fut célèbre pour avoir inventé et diffusé un index permettant de se repérer dans un commonplace book.

Johnson voit dans les commonplace books les versions originelles et solitaires des blogs, où s’articulent et se répondent des fragments de textes publiés ailleurs, les commentaires de l’auteur du blog et ceux de ses lecteurs. On le sait, l’intérêt d’un blog tient autant aux bilets eux-mêmes qu’aux commentaires des lecteurs. Les conversations s’engagent, bifurquent, créent du sens au-delà de ce que l’auteur du billet initial avait initialement envisagé.

Johson voit aussi dans les pages de résultats retournés par un moteur de recherche un nouvel avatar, totalement automatisé cette fois, du commonplace book, et du collage textuel postmoderne auquel il avait été initié dans les années 90 par Jacques Derrida lui-même, qui était venu faire une conférence à Columbia.

Et il dégaine alors l’élément principal de son discours : la possibilité de copier, coller, agglomérer des fragments de textes crée du sens et de la valeur : “Ce qui sépare la page Google du jeu textuel que j’avais étudié voici vingt ans, c’est le fait qu’elle a engendré un business de 200 milliards de dollars“. Johnson mesure la productivité d’un texte à sa capacité à circuler, à s’agglomérer à d’autres textes, à fournir des informations, des opportunités d’activités… dans la vraie vie à ceux qui l’ont produit ou s’en sont emparé.

Johnson s’érige donc contre les pratiques qui visent à empêcher la circulation des textes par le biais du copier-coller et de la sérendipité : “Quand le flux de vos textes numériques ne contient pas de liens, quand on ne peut pas s’y lier, quand il ne peut pas être indexé, quand vous ne pouvez pas copier un paragraphe et le copier dans une autre application : quand cela arrive, le flux de vos textes numériques n’est pas seulement défectueux, démodé ou frustrant. Il est rompu (broken)“.

Johnson s’élève contre cette pratique non seulement pour des raisons économiques mais aussi pour des raisons liées à la pollinisation des idées les une par les autres, qui créent une plus-value démocratique et intellectuelle. Johnson veut croire à cela, même s’il est conscient du fait que nombre d’utilisateurs préfèrent l’entre-soi aux confrontations d’idées, que l’intelligence collective n’est pas toujours au rendez-vous dans un espace qui autorise pourtant toutes les combinaisons, y compris les plus surprenantes. Nous parlerons prochainement de ce dernier point.

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