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Pierre Dubois

La licence de Valérie : non !

Valérie Pécresse a ouvert le chantier de la réforme de la licence universitaire. Elle veut parvenir, avant l’été, à des modification de l’arrêté du 23 avril 2002 “relatif aux études universitaires conduisant au grade de licence”, arrêté qui a été la dernière réforme du gouvernement Jospin. J’incite le lecteur à relire cet arrêté car il est beaucoup plus précis que je ne me le rappelais. Objectif principal de la réforme pour la ministre : “conduire 50% d’une classe d’âge à un diplôme de l’enseignement supérieur“. La ministre veut prendre en compte 1. Les critiques formulées par l’Inspection générale de l’administration de l’éducation nationale et de la recherche en juillet 2010 : “Note relative à la mise en oeuvre du Plan pour la réussite en licence” (note de l’IGAENR), 2. Les bilans dressés annuellement par le Comité de suivi de la licence, créé par l’arrêté de 2002.

Valérie Pécresse préconise des lignes de réforme. Intervention du 17 décembre 2010 : “La nouvelle Licence, un diplôme pour l’emploi“. Trois objectifs : “faire de la licence un diplôme de référence pour l’emploi et pour la poursuite d’études, élaborer des référentiels de formation, décloisonner les quatre filières post-bac”. Discours du 7 février 2011 lors de l’installation du Comité d’orientation de la nouvelle licence (composition du Comité). Pourquoi un Comité d’orientation alors qu’il existe un comité de suivi de la licence, un comité de suivi de la licence professionnelle ? Il faudra, bien évidemment, que soient associées à la négociation de la réforme les instances officielles comme la Conférence des présidents d’université, le Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche… Parvenir à une modification de l’arrêté avant l’été : impossible, sauf à vouloir passer en force. Pourquoi d’ailleurs modifier cet arrêté ? Pour pouvoir généraliser et imposer les meilleures pratiques mises en oeuvre au cours du Plan pour la réussite en licence ? Ou pour laisser son nom à une réforme de la licence ?

Difficile, a priori, de ne pas approuver les 3 objectifs affichés tant ils sont généraux et même généreux : ils figurent d’ailleurs en partie dans l’arrêté de 2002 et s’y déclinent en un grand nombre de mesures concrètes ! Pourquoi celles-ci n’ont-elles pas été mises en oeuvre depuis 9 ans ?

Je crains que la réforme Pécresse ne soit qu’une réformette pour deux raisons au moins. 1. La Ministre n’ose pas penser la réforme nécessaire de l’ensemble des formations de l’enseignement supérieur, i.e. des quatre filières de formation post-bac ; limitant son ambition, elle ne fait que poser des rustines sur un pneu hors d’usage. 2. Elle n’aura pas les moyens de ses objectifs : le Plan pour la réussite en licence aurait, selon elle, mobilisé 700 millions d’euros entre 2007 et 2012 ; dans la chronique d’hier, j’estimais à plus de 3 milliards d’euros de plus par an l’investissement nécessaire pour parvenir à une égalité de traitement entre les élèves des classes supérieures des lycées et les étudiants de licence. 

Certes, si les 4 filières post-bac n’étaient plus que deux (une voie longue et une voie professionnelle, toutes deux en 3 ans) et si ces deux filières étaient enseignées dans un seul type d’établissement public, l’Institut d’enseignement supérieur (chroniques du blog sur les IES), des économies importantes seraient faites. Mais, à ma connaissance, Valérie Pécresse ne s’est pas encore rangée au projet que porte ce blog !

Faire de la licence un diplôme de référence pour l’emploi et pour la poursuite d’études” : les orientations données par Valérie Pécresse. Chantier 1. Rénover la formation et l’organisation de la licence. Le nombre de mesures préconisées est impressionnant, mais la plupart figurent déjà dans l’arrêté de 2002 ! Je ne pense pas une seconde que la licence puisse et doive conduire à la poursuite d’études et/ou à l’emploi, sauf à perpétuer les dérives actuelles fort coûteuses (poursuite d’études jusqu’à bac+5 pour une partie significative des diplômés de DUT par exemple ; chronique “le DUT, c’est fini !“) et dérives, sources de fortes inégalités sociales.

Autant je suis favorable à la prise en compte, en termes de crédits ECTS, du module “Projet personnel et professionnel“, autant je suis en désaccord avec la généralisation d’un semestre de professionnalisation en deuxième année de licence : à quoi servira-t-il aux étudiants déjà décidés à poursuivre en master ? Je suis également défavorable au développement des stages en licence générale : un stage utile, pour l’étudiant et pour l’entreprise qui l’accueille, doit être un stage long (3 ou 4 mois) ; les entreprises rejetteront avec raison les “stages de découverte” ; les stages doivent être réservés aux étudiants des filières professionnelles et qui ont décidé d’entrer sur le marché du travail avec un bac plus 3. Les étudiants qui poursuivent après la licence feront un stage en master. Bref, la réforme Pécresse souffre d’une incohérence de base : s’il faut réformer la licence, il faut réformer, au minimum et à la fois, la voie DUT-Licence professionnelle et la voie générale.

Chantier 2. Rendre lisibles les compétences d’un diplôme grâce à l’élaboration de référentiels de formation. Les arrêtés de 2002 sur la licence et la maîtrise avaient prévu la création de suppléments aux diplômes, décrivant les connaissances et les savoir-faire acquis par les diplômés. Cela n’a jamais été fait sérieusement. Hélas ! Les orientations données par Valérie Pécresse dans les pages 7 et 8 sont fort bonnes. Elles doivent cependant passer par une refonte de l’offre de formation, par une réduction du nombre de formations de licence offertes après le baccalauréat, et donc par une moins grande diversité des contenus des formations de 1ère année. J’y suis favorable pour les IES. L’université de Strasbourg offre 57 premières années de licence (chronique : “Offre et carte des formations“) et l’université de Haute-Alsace Mulhouse en offre 19 (chronique : “Formations et carrières“). C’est évidemment beaucoup trop. Offre illisible par les étudiants et leurs familles.

Le risque pour Valérie Pécresse : l’ouverture d’une guerre de tranchée contre les partisans de l’autonomie des universités, les partisans d’universités libres et responsables. Etablir une liste limitée d’intitulés de diplômes pour les 1ère années de la licence et en définir largement et nationalement le contenu va à l’encontre de l’autonomie des universités. Cette réforme “renationaliserait” les licences.

Chantier 3. Décloisonner les quatre filières post-baccalauréat. Passerelles, réorientations, conventions, partenariats, des choses cent fois entendues et qui figurent déjà dans l’arrêté d’avril 2002. Tout ceci n’est qu’un cataplasme mis sur une jambe de bois, n’est qu’un outil de déculpabilisation pour les personnels universitaires. Gaspillages d’énergies, coûts de coordination fort importants, calendriers inapplicables, pertes d’une année de formation, effectifs concernés très faibles et bilans jamais tirés. Stop ! Seuls les IES permettent de limiter les réorientations et de les rendre efficaces. Toutes les chroniques du blog sur l’orientation et la réorientation ; la dernière : “L’échec en 1ère année de santé n’est pas jugulé“. A suivre : “La licence de l’UNEF : non !“.

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