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Christine Vaufrey

Pourquoi les profs devraient-ils aimer les livres ?

La question “aimez-vous les livres ?” n’a pas de sens. Pour s’en convaincre, il suffit de remplace le mot livre par le mot “CD”. “Aimez-vous les CD ?” Euh, ça dépend de ce qu’il y a dessus, n’est-ce pas. la Xième compilation des tubes des chanteurs français des années 70 ne me fera pas vraiment vibrer, alors que je considérerai avec curiosité le dernier opus de La Grande Sophie et que j’arracherai les yeux à celui qui voudrait me piquer Jasmine de Keith Jarrett et Charlie Haden.

Avec les livres, c’est la même chose. Il y a ceux qu’on aime, ceux qu’on trouve utiles, ceux qui attisent notre curiosité, et tout ce fatras de papier gaspillé, de titres tapageurs dont la quatrième de couverture nous plonge dans une dépression profonde.

Donc, je n’aime pas “les livres”, j’aime “des livres”.

Pourtant, un étrange respect entoure les livres, et même la chose écrite. Claude Allègre qui, comme d’habitude, ne craint pas l’excès, a même écrit dans son Appel publié dans Le Point du 15 février dernier :”les enseignants doivent eux-mêmes participer à la reconquête de leur prestige. J’ai été, bien sûr, un peu malheureux de la teneur des banderoles brandies contre moi lors des manifestations – qu’avais-je fait pour mériter tant d’injures ? Mais j’ai été encore plus choqué lorsque les enseignants ont organisé des autodafés autour du livre que Luc Ferry avait écrit à leur intention pour expliciter sa vision de l’enseignement. Un enseignant qui brûle des livres n’est plus un enseignant !

Allons bon. Voilà Claude Allègre “choqué” non par le peu de respect que les enseignants témoignent à leur patron (dans quelle autre organisation de travail pourrait-on brûler impunément les derniers écrits du patron ?), mais parce que les enseignants brûlent des livres. Et “ce” livre représente alors “LE” livre, la chose sacrée, la châsse du savoir, le symbole de la civilisation écrite.

Quelle affaire.

Je connais beaucoup de jeunes qui n’ont jamais acheté un CD mais écoutent en revanche beaucoup de musique et sont mêmes de véritables experts dans certains genres. Ils possèdent de gigantesques bibliothèques musicales invisibles, cachées au fond de leur poche, dans un petit lecteur de fichiers MP3.

Et le texte s’est lui aussi détaché de son suport, grâce à la numérisation. On aime aujourd’hui Molière, Dos Passos, Gérard de Villiers… sans leurs oripeaux de papier (certains regretteront la pin-up ornant chaque couverture des SAS), en texte pur qui scintille dans la pénombre du bureau, sur l’écran de la tablette ou du téléphone.

Les profs n’ont donc pas à faire preuve d’un respect prétendument inhérent à leur fonction pour “les livres”. Le livre est une industrie, quand le texte est une oeuvre.

Je ne m’attache aux objets livres que lorsque j’aime le texte qui y est contenu. Je m’attache passionnément à certains textes en ligne, mais pas à mon ordinateur (ou alors, pour d’autres raisons). Mais il est vrai que je jette beaucoup plus facilement dans ma poubelle virtuelle des textes téléchargés à mauvais escient que les livres de papier dans ma poubelle en métal noir. Pourquoi ?

Le prix n’entre pas en ligne de compte. Il m’arrive d’acheter des textes numériques, et de récupérer des livres dans des bennes à ordures ou dans les rebuts des bibliothèques des amis.

De plus, les livres m’encombrent. Je ne devrais donc pas avoir de scrupule à les jeter quand leur vie chez moi est terminée.

Alors, suis-je moi aussi victime du “fétichisme du livre” dont parlait Milad Doueihi dans l’émission Place de la Toile, sur France Culture, le 9 janvier dernier ? M. Doueihi fait remarquer avec justesse que les livres, symboles aujourd’hui de la culture à laquelle tout individu (et les enseignants deux fois plus que les autres) doit le respect, sont aussi rempli de bêtises et que tous les érudits en étaient conscients dès le XVe siècle, c’est à dire dès l’invention de l’imprimerie…

Et contrairement à ce que l’on dit, selon M. Doueihi la culture numérique a toujours été une culture lettrée, en généralisant les pratiques savantes à une échele inconnue jusqu’alors. L’anthologie par exemple, qui revient en force aujourd’hui, est née de la difficulté d’accéder aux livres; aujourd’hui, elle permet d’extraire l’essentiel de la masse énorme d’écrits qui arrive jusqu’à nous par voie numérique.

Il ne faut donc pas être prisonnier d’une forme. Les terminaux numériques d’aujourd’hui permettent des accès aux textes bien plus larges et sélectifs à la fois que les bons vieux volumes. Si Luc Ferry avait envoyé sa lettre aux enseignants par courriel, on n’aurait pas vu d’autodafés. Les enseignants protestataires auraient simplement détruit le courriel en question, et n’auraient pas été “plus” ou “moins” enseignants que ceux qui ont fait un feu de joie avec du papier fraîchement imprimé. Ils n’auraient sûrement pas brûlé leurs ordinateurs. Car dans un ordinateur connecté à Internet, il y a le texte de Luc Ferry ET bien d’autres choses. Dans le livre de Luc Ferry, il y a … le texte de Luc Ferry et c’est tout.

Et vous, que préférez-vous : livre papier ou texte numérique ? Utilisez-vous les livres sur supports numériques dans vos enseignements, et qu’en disent alors vos élèves et étudiants ?

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