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Christine Vaufrey

Le socle commun, ou lorsque les racines sont plus hautes que l’arbre (cck11/5)

Au programme du MOOC sur le connectivisme la semaine dernière, la théorie de la complexité et l’approche systémique. Je me suis dit qu’il allait falloir s’accrocher, qu’avec des noms comme ça, les lectures allaient être vraiment difficiles. C’était vrai. Et encore plus vraie, la difficulté à mettre de l’ordre dans mes idées après ces nouveaux éclairages, ces coups de spot sur des objets dont je croyais avoir fait le tour.

De l’application de la théorie de la complexité au domaine éducatif, je retiens d’abord le rôle du leader, qui est de créer les conditions du changement sans décider de ce qui allait changer. Le changement est opéré par les agents, c’est à dire ceux qui ont le pouvoir d’agir et de transformer le système global, qui est donc auto-organisé.

A l’inverse, dans le système éducatif français, les leaders (inaccessibles à ceux qu’on appelle les acteurs éducatifs de base) décident des contenus des programmes, des horaires dans lesquels il faut étudier ces programmes, de ce qu’il faut impérativement retenir et savoir faire, à quel âge, dans quelle classe, etc. Cette volonté d’organisation centralisée, cette terreur de l’oubli, de l’imprévu, répond à l’ambition d’offrir la même éducation pour tous, et de limiter les risques d’inégalités dues aux performances différenciées des “agents” que sont les directeurs d’établissements et les profs (mais pas les élèves, j’y reviendrai).

Mais nous voyons tous les jours qu’en voulant contrôler le système pour le rendre uniforme d’un bout à l’autre du territoire, on l’immobilise, on l’empêche de réagir à son environnement et de transformer cet environnement dont il fait partie. Et le système meurt doucement.

L’ambiance profondément dépressive qui entoure la question éducative en France vient peut-être de là. Du froid qui gagne les membres engourdis et qui annonce la fin. Pendant ce temps les élèves, si vivants, s’échappent du système qui de toutes façons ne leur reconnaît aucun rôle d’agent, pendant qu’il en est encore temps.

Régulièrement, et encore au moment de la publication des résultats de l’enquête PISA (rapport McKinsey), les études et rapports montrent que pour faire “repartir” l’école, il faut accorder plus d’autonomie aux dispositifs locaux, et en premier lieu aux établissements. C’est à cette condition notamment que l’on parviendra à desserrer l’étau de l’emploi du temps, véritable tue-l’apprendre, qui donne à peine le temps de se mettre dans une tâche avant de vous dire qu’il faut l’arrêter.

Un autre point crucial il me semble est celui des programmes. Il paraît que tous nos écoliers doivent acquérir les compétences définies dans le Socle commun. Il faudrait alors qu’on m’explique la relation qu’il y a entre une masse obèse de savoirs purs et la construction des compétences prévues dans le socle. Le socle est si haut, si large, si pesant qu’on se demande bien ce qu’on pourrait mettre encore au-dessus. Certainement pas les capacités d’apprentissage tout au long de la vie des élèves (ah oui, je parle un peu Union européenne; pas couramment, mais je me débrouille). Car le socle ne crée pas un environnement favorable d’apprentissage, il coule une brique de béton autour des pieds des élèves.

Créer un environnement favorable aux apprentissages (individuels, forcément individuels, même s’ils grandissent dans l’interaction) signifie accepter de prendre le risque de ne pas savoir ce qu’en feront les apprenants. Mais cela signifie aussi de leur donner un rôle d’agent, de leur confier la responsabilité de leurs apprentissages. Attention : je ne dis pas “les lâcher dans la nature sans boussole”. Pas leur demander de faire Paris – Moscou à pied (un certain Napoléon a eu ce genre d’ambition, on voit ce que ça a donné) mais, selon leur âge, leur faire confiance pour aller à la boulangerie tout seuls, ou les laisser changer de bus deux fois pour aller chez le copain, ou les laisser partir en vacances en stop, même si on ne dort pas jusqu’à leur coup de fil disant qu’ils sont bien arrivés. La confiance.

Les jeunes disposent très tôt d’un environnement propice aux apprentissages : des camarades; des adultes qui ne sont jamais très loin; un ordinateur connecté à Internet. Et cet environnement, ils le gardent longtemps. Ils disposent donc d’années fastes qui vont leur permettre d’apprendre une foule de choses. Les enseignants alors peuvent indiquer des voies, fixer des directions et de grands thèmes, faciliter les premiers échanges, aider à organiser le travail des groupes, donner des feedbacks positifs aussi souvent qu’il le faut, aménager des temps nécessaires pour comprendre ses erreurs. Mais, par pitié, qu’on laisse les jeunes apprendre ! Arrêtons de leur dire ce qu’il faut apprendre, comment, en combien de temps, avec qui, mais jamais pour quoi faire, sinon avoir une bonne note.

Une application telle que Jog the web permet d’organiser des rallyes webs et surtout permet aux élèves de conserver la trace de leurs navigations tout en ajoutant des pages personnelles, le journal de leurs apprentissages. Sugata Mitra, génial pédagogue indien (ici sur TED, avec sous-titres en français), nous a appris qu’il n’était pas nécessaire de doter chaque élève d’un ordinateur, que  quatre élèves par poste constituait le nombre optimal pour faciliter les apprentissages… à condition que l’on décide d’adopter le travail collaboratif, évidemment.

On imagine alors bien comment pourraient se construire les apprentissages dans des cadres offrant un large espace d’initiative tout en étant extrêmement réactifs. C’est une peu d’ailleurs ce que nous montrent les expériences de dispositifs hybrides d’enseignement tels qu’ils se développent aux Etats-Unis par exemple, des classes qui donnent la priorité au faire, et au faire ensemble, à la prise d’initiatives et à la fierté de montrer publiquement ce que l’on a appris. Car dans ces classes, on a compris que l’on avait mieux à faire, lorsque les enseignants et les apprenants sont ensemble, que de lire un cours et de prendre des notes. Les savoirs objectivés sont disponibles sur le net, sans aucun problème. Si adultes et jeunes se retrouvent parfois, c’est pour mener des activités qu’ils ne mèneraient pas seuls. Je connais nombre d’étudiants qui estiment plus efficace de travailler seuls les cours polycopiées distribués par les enseignants universitaires, sans assister aux cours. Cela ne leur viendrait même pas à l’esprit si l’enseignant les invitait à construire quelque chose avec lui pendant le cours, plutôt que de l’écouter sans broncher.

Oui, il est temps d’abandonner les programmes monstrueux et les socles qui immobilisent les jeunes comme des statutes dans un parc abandonné. Remettons de la vie, de l’initiative et de la confiance dans notre système éducatif.

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