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Christine Vaufrey

Le plagiat est-il une arme de destruction massive ?

… Et, en tant que telle, va t-il déclencher une guerre, avant que l’on se rende compte de l’inanité du motif du déclenchement du conflit, ce dernier répondant à bien d’autres motifs ?

La guerre semble en effet bel et bien déclarée. Les universités lyonnaises utilisent le logiciel Compilatio qui détecte automatiquement les similitudes entre textes. Des acteurs publics (parfois même des personnes faisant carrière à l’université, comme le montre le cas récent de Louise Peltzer, présidente de l’université de Polynésie ou celui d’Ali Aït Abdelmalek, détaillé dans un billet de Pierre Dubois) tel un ministre allemand, un journaliste romancier français son accusés de plagiat dans leurs oeuvres. En Amérique du Nord, les cas de plagiat aboutissent régulièrement à des exclusions à vie des étudiants fautifs, voire à la déchéance de titre et de fonction d’enseignants universitaires eux aussi convaincus de plagiat.

Le plagiat semble donc bien miner la crédibilité des études universitaires et de la qualité des travaux qui y sont réalisés. Pour lutter contre ce fléau, Madame Pécresse propose (discrètement, sur une page Facebook) une “charte de déontologie sur le plagiat dans les thèses”. Si Madame Pécresse pense que cela va suffire à éradiquer le fléau et à éviter le conflit, nous pouvons lui dire aimablement qu’elle se trompe.

Mais peut-être Madame Pécresse est-elle convaincue du fait que le vrai problème ne se situe pas dans le plagiat lui-même; que le plagiat n’est qu’un symptôme d’une maladie plus grave qui touche l’université, et que c’est elle qu’il convient de soigner. La charte proposée ne serait alors qu’un placebo destiné à rassurer le malade et à masquer les vrais enjeux du conflit qui s’engage.

Si une guerre doit se déclarer en effet, ce n’est sans doute pas le plagiat en tant que pratique courante qui doit être visé, mais plutôt 1/la nature des travaux demandés aux étudiants comme preuves de leurs compétences acquises ou en cours d’acquisition; 2/le rôle de l’enseignant auprès des étudiants.

1- La nature des travaux demandés aux étudiants

La dissertation, le mémoire, manifestent du degré de maîtrise d’un sujet par l’étudiant et sa capacité à raisonner à partir d’un corpus de ressources sur ce même sujet. Les règles de la recherche, de la rédaction, du raisonnement et de la citation font partie des enseignements universitaires (peut-être pas assez tôt, surtout auprès des étudiants inscrits dans un cursus de recherche, mais c’est un autre sujet). La patience, la révérence, la ténacité, la méticulosité… sont des vertus largement valorisées par les enseignants chercheurs, qui passent le plus clair de leur existence à lire ce que d’autres ont écrit avant eux, à côté d’eux, contre eux parfois, puisque la valeur d’un chercheur se mesure à l’aulne de ses publications.

Cette discipline professionnelle heurte de plein fouet les pratiques contemporaines d’accès aux écrits des chercheurs d’une part, de valorisation des travaux que l’on estime avoir de la valeur d’autre part. Daniel Peraya, professeur à l’Unité des technologies éducatives de la Faculté de Psychologie et des Sciences de l’éducation de l’Université de Genève et qui fut membre de la commission éthique – plagiat de la même université, l’a fort bien décrit dans une intervention réalisée à l’Université de Montréal en 2009 :

Le professeur, (…), estime que deux cultures s’opposent: celle du savoir narratif et celle du savoir scientifique. Le savoir scientifique, qui est au cœur de l’enseignement universitaire, se veut objectif, est l’apanage des spécialistes, est cumulatif et exige la neutralité éthique du chercheur. Ce type de savoir ne relève plus du lien social immédiat partagé par les membres d’une communauté qui échangent leurs connaissances.

À l’opposé, le savoir narratif tient sa légitimité dans le fait d’être rapporté et répété au sein de la communauté; toute personne qui en fait partie peut être l’instrument assurant la circulation du «savoir». Selon Daniel Peraya, le savoir des étudiants actuels, qui fréquentent les blogues et qui sont de véritables «natifs numériques», tient plus du savoir narratif pour ce qui est du processus de validation et il est difficile, dans ce contexte, de parler de plagiat“. (voir source ici).

2/ le rôle de l’enseignant auprès des étudiants

Combien de chartes, d’initiation à la recherche, de séances méthodologiques… devront-elles être mises en place, et avec quelles chances de succès, face à une culture du partage, du mixage et de la copie identique à l’original qui est prédominante sur le web ? Ne faut-il pas plutôt réfléchir à de nouveaux moyens d’évaluer les compétences des étudiants, en commençant par un encadrement plus étroit de son travail de rédaction, des évaluations partielles en cours de travail, la valorisation des présentations orales… Bref, ne faut-il pas aujourd’hui considérer que la connaissance objectivée est sur la toile, qu’il n’est pas compliqué d’y accéder, et que l’essentiel de l’effort d’apprentissage ne porte donc pas sur cette dimension (ni même sur la manière de citer ses sources) mais bien sur les activités de construction commune qu’enseignants et étudiants devraient mener ensemble dans les amphis et les salles de classe ? Et si les activités se mènent en classe, sous les yeux et avec la pleine participation de l’enseignant, il sera beaucoup plus difficile de plagier… On peut même parier que les étudiants retrouveront de la motivation pour les enseignements, puisqu’ils y auront une part active, redeviendront agents de leur apprentissage.

C’est plutôt ce combat-là qui doit être mené, qui implique la reconnaissance de la responsabilité partagée des étudiants et des enseignants dans la construction des savoirs.

Oui, la charte est bien un faux nez.

Et elle ne changera rien à la pratique qui, à mon sens, relève de la triche à l’état le plus pur, qui consiste à faire écrire ses travaux par d’autres. Il y a quelques mois, j’ai lu avec effarement un article écrit par un nègre universitaire professionnel, travaillant pour une société ayant pignon sur toile. L’article, publié dans la revue américaine The Chronicle of Higher Education et interpelant directement les enseignants, décrit de manière impitoyable à la fois les pratiques des étudiants et la cause de ces pratiques.

Et voilà que quelques jours plus tard, je tombe sur le même genre d’aveu, cette fois réalisé par un nègre universitaire français… Manifestement, les clients ne manquent pas et la rémunération pour un mémoire ou une thèse est tout à fait correcte. Et ces nègres-là savent parfaitement ne pas plagier.

Le plagiat ne semble donc être qu’une des manifestations de l’inadéquation entre les pratiques de rédaction universitaires et les pratiques sociales de partage véhiculées par la culture numérique d’une part, entre le niveau de valeur attribué aux travaux de recherche par l’université et celui que lui attribuent certains étudiants d’autre part. L’on pourra continuer longtemps à dire que les étudiants d’aujourd’hui sont des consommateurs, qu’ils ne viennent à l’université que pour en repartir avec leur diplôme, en “oubliant” seulement l’effort à fournir pour passer de l’entrée à la sortie. Mais on pourrait aussi commencer à parler honnêtement, sans langue de bois, des pratiques enseignantes et de la pédagogie universitaire. Car, franchement, s’il est plus efficace de travailler sur le polycop distribué par l’enseignant que d’aller en cours; s’il suffit de quelques heures de recherche ciblée sur Internet ou de quelques milliers d’euros pour avoir une bonne note; ça ne donne pas envie de suivre des études supérieures, seulement d’avoir les diplômes.

Alors, si la proposition de charte de Madame Pécresse doit être comprise comme un os à ronger par les foules pendant que la ministre s’occupe de la réforme de l’enseignement et des modalités d’évaluation dans les universités françaises, je la soutiendrai. Mais j’ai bien peur qu’elle lance cette idée et s’en retourne faire campagne pour les cantonales sans plus se préoccuper de la question avant qu’un nouveau scandale public ne la remette sur le haut de la pile.

A lire :

La relation éthique-plagiat dans la réalisation des travaux personnels par les étudiantspréparé sous la direction de Michelle Bergadaa, université de Genève, 2008.

Le blog de Jean-Noël Darde, Archéologie du copier-coller, entièrement dédié aux pratiques de plagiat à l’université.

Illustration : kelli at the computer / kate mccarthy / CC BY-ND 2.0

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