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Philippe Jamet

La France de la Diagonale

Pour être généralement réservé quant aux croisements hâtifs ou périlleux entre politique universitaire et aménagement du territoire, je suis néanmoins de ceux qui réagissent avec une certaine surprise à l’analyse de la géographie qui ressort des résultats des programmes Equipex, Labex et Idex.

Me vient alors la question de savoir dans quelle mesure ces programmes destinés à structurer le paysage universitaire seront aussi à même d’irriguer nos territoires et d’y doper l’économie réelle. En posant cette question, je me fais l’écho de la volonté affichée du Commissariat Général aux Investissements, à savoir dynamiser l’économie et l’emploi à travers les investissements d’avenir et je rappelle en outre que l’urgence de la réindustrialisation des territoires a été fréquemment soulevée lors des Etats-Généraux de l’Industrie

Je propose donc à mes lecteurs quelques éléments de lecture d’une France coupée en deux par une diagonale Strasbourg-Bordeaux, en me limitant volontairement à la France des territoires métropolitains, c’est-à-dire la France continentale moins la région parisienne qui obéit à des logiques d’interactions territoriales radicalement différentes. Que mes amis des îles ne m’en veuillent pas, que les îles soient de France, de Beauté ou d’Outre-Mer…

Cette réserve étant faite, la France dont nous parlons est, selon les sources INSEE, presque parfaitement coupée en deux selon les principaux indicateurs macroscopiques de géographie et de l’économie. La diagonale Strasbourg-Bordeaux sépare ainsi une zone nord-ouest et une zone sud-est de superficies, de populations, de PIB et de statistiques universitaires pratiquement équilibrées, avec toutefois un très léger avantage pour la zone sud-est. Jugeons-en plutôt :

  • Répartition des territoires : 50,2% au sud-est  de la diagonale, 49,8% au nord-ouest
  • Population : dito 51,5% ; 48,5%
  • PIB : dito 50,6% ; 49,4%
  • Nombre d’universités et d’instituts polytechniques : dito 55% (34) ; 45% (28)

Le déséquilibre est certes un peu plus marqué au niveau des effectifs étudiants qui sont pour 58,5% en zone « sud » et 41,5% en zone « nord ». Il n’en reste pas moins que l’on s’écarte peu de l’équilibre pour l’ensemble de ces paramètres, notamment celui du PIB et de la population. Gardons cette observation en mémoire.

Observons maintenant la répartition territoriale des projets lauréats Equipex, Labex et Idex. De nombreux Equipex et Labex étant partagés sur plusieurs zones, nous raisonnerons en « projets.territoires » puisqu’il s’agit ici de mesurer les impacts sur les territoires. Voici les données (cartes publiées par le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche) :

  • Equipex : 70% au sud-est (51 projets.territoires) ; 30% au nord-est (22)
  • Labex : dito 80% (63 projets-territoires) ; 20% (16)
  • Idex : 100% au sud-est

Le détail des financements accompagnant ces projets n’est pas encore disponible, mais on peut estimer sans grand risque d’erreur qu’une fois affectée la composante « Ile-de-France », environ 70% des ressources résiduelles liées aux programmes d’excellence seront concentrés en « zone sud ».

Je reviens à ma question de départ : ces investissements vont-il irriguer l’économie et l’emploi dans les territoires ? Bien malin qui pourrait le prédire. Tout juste peut-on se livrer à des conjectures. En voici deux pour ce qui concerne.

  • Il me semble d’abord que les enjeux en termes de transfert de technologie et en termes d’emploi résident pour une bonne part dans des entreprises de taille moyenne à petite, des entreprises qui interagissent de manière privilégiée avec un environnement de proximité.

Dans cette mesure, la répartition très contrastée des investissements d’avenir de part et d’autre de la Diagonale pose un problème, sauf à penser qu’il y aura alors deux types d’entreprises : celles qui migreront vers le sud-est pour se rapprocher d’un pôle d’excellence, celles qui resteront dans le nord-ouest et devront se contenter de partenaires affichés comme de moindre excellence… Même dans cette configuration, il reste à démontrer qu’il sera facile pour une entreprise de taille moyenne de travailler avec un pôle d’excellence constitué de multiples Equipex et Labex pilotés par un Idex. Ces entreprises ont avant tout besoin de partenariats avec des organisations agiles et qui leur ressemblent en taille et en culture de travail.

On pourra m’objecter que de nombreuses PME/PMI/ETI ont apporté leur soutien aux projets d’excellence, mais ces soutiens ne sont pour l’essentiel que des engagements de principe ou des implications financières, pour la plupart sans très grand risque. Tout ceci va-t-il déboucher sur de l’activité et des emplois ? Cela reste à démontrer dans la pratique.

  • Il me semble ensuite que la contribution de l’enseignement supérieur et de la recherche à l’innovation industrielle et à l’emploi réside pour une bonne part, au-delà du transfert de technologie et de valorisation de la recherche produite dans des entités excellentes, dans des relations de proximité qui, souvent, débutent par des actions de formation (stages, formations en alternance).

La raison en est que ces actions de formation créent des lieux de fréquentation, d’échange, de créativité et de mélange des deux cultures, l’économique et l’académique. La proximité, avec des personnes, avec des laboratoires gouvernables et avec des établissements agiles est la clé d’une interaction réussie et bénéfique avec le monde économique des territoires.

Or, comme on l’a vu, l’activité économique, le nombre d’étudiants et d’opérateurs de l’enseignement supérieur, c’est-à-dire, selon mon raisonnement, les déterminants de la proximité, c’est-à-dire des déterminants de la créativité et de l’innovation dans les petites et moyennes entreprises, sont à peu près équitablement répartis en zone nord-ouest et sud-est. Il y a donc une certaine contradiction entre, d’une part, la réalité de la vitalité économique et des gisements d’emploi sur notre territoire, d’autre part, l’affectation des moyens dédiés à l’excellence dont le but affiché est de les promouvoir.

On pouvait donc déjà s’interroger, voire s’inquiéter, de la portion congrue réservée aux formations, notamment d’ingénieurs en formation initiale et plus encore, en formation par alternance, dans les projets d’excellence. Il faudra maintenant s’inquiéter de la répartition géographique bipolaire qui si elle se confirme, risquerait d’écarter la moitié des territoires, de la richesse nationale hors Paris et des opérateurs de l’enseignement supérieur, de la grande distribution de moyens en cours.

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