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Bernard Desclaux

La résistance de l’Education nationale face aux décisions politiques

Si on s’interroge sur la crise de l’autorité dans l’éducation nationale, on la pose le plus souvent du côté des élèves qui ne s’y plient pas, et éventuellement du côté des enseignants qui ne savent pas l’exercer ou qui ne savent plus l’exercer. Dans les temps anciens l’harmonie était parfaite n’est-ce pas ! Claude Lelièvre avait soulevé la question de la résistance de l’éducation nationale face aux objectifs politiques, dans son livre L’Ecole obligatoire pour quoi faire ? Une question trop souvent éludée, Editions Retz, 2004.

Nous proposerons trois exemples de résistances, non contemporaines, dans trois posts et nous commencerons aujourd’hui par La suppression des petites classes des lycées.

La suppression des petites classes des lycées

Pour comprendre le problème il nous faut remonter au temps de « l’Ecole de la République », si chère à certains. Jusque dans le milieu du XXème siècle, cette « école » était en fait constituée de deux systèmes, ou plutôt de deux ordres séparés et assez étanches. D’un côté le plus fourni en élèves, il y a l’ordre primaire organisé à partir de l’école communale et de ses prolongations telles que l’école primaire supérieure (EPS) qui deviendra le collège d’enseignement général (CEG). Ses « enseignants », les instituteurs, sont les meilleurs élèves de ce système, promus dans les écoles normales. Cela représente 90% de la population scolaire. De l’autre côté il y a le monde du secondaire, organisé à partir du Lycée de puis Napoléon. Il a créé les petites classes des lycées, équivalentes de l’école primaire, mais réservées à la population choisie qui est « appelée » à suivre les études au Lycée puis à l’Université. Ses « enseignants » sont des professeurs ayant fait leur scolarité dans ce parcours, et diplômés de l’université. Ainsi, comme vous l’avez compris, chacun son école, chacun son circuit, chacun sa promotion. Antoine Prost raconte les tentatives de « connexion » des deux mondes dans son célèbre livre Histoire de l’enseignement en France, 1800-1967, Armand Collin, 1968. On trouvera également le schéma assez détaillé d’un cours sur l’histoire de notre système sur le site de l’Université de Strasbourg.

Au cours de la guerre de 14-18, et surtout suite à celle-ci cette idée de deux écoles séparant les petits français devient très critiquée en particulier par une association : les Compagnons de l’Université nouvelle, qui dans un manifeste publié en 1918 réclament entre autre l’unification des classes correspondant à la population du primaire. Il faut, comme on dit, un certain temps pour que ce thème soit repris par le monde politique dirigeant. Vous trouverez ci dessous, les différentes étapes sous forme d’un tableau, que j’ai constitué à partir d’une note d’Antoine Prost dans un de ses articles.

Dates Décisions

Décret du

12 septembre 1925

Confiées à des instituteurs au fur et à mesure des vacances de postes

Arrêté du

11 février 1926

Programmes des écoles primaires

Circulaire du

5 décembre 1932

Annulée par le Conseil d’Etat

Confiées aux inspecteurs primaires pour l’inspection

Ordonnance du

3 mars 1945

Suppression des petites classes

1963-1964

Disparition dans les statistiques

D’après Antoine Prost, note n°2 de Quand l’école de Jules Ferry est-elle morte ? In Antoine Prost : Education, société et politiques, Une histoire de l’enseignement de 1945 à nos jours, Le Seuil, 1992, Le Point 1997 p. 82.

Dans cet exemple, on voit combien la suppression est difficile.

Elle est bien sûr difficile pour des raisons d’abord sociales, et en sachant que les élites sont au pouvoir, au pouvoir politique et au pouvoir administratif. Les élites cherchent toujours, et en tout lieu, à protéger les parcours qu’ils ont eux-mêmes fréquentés (on peut voir aujourd’hui, en Suisse, par exemple comment il y a une lutte contre la suppression du latin en première année du secondaire cf. http://www.lematin.ch/actu/suisse/charles-beer-elite-defend-propre-parcours-401347 ). Donc pas simple de prendre une décision contraire à son propre groupe social.

Mais il y a également sans doute une autre raison qui se combine et qui renforce le ralentisseur : la gestion administrative. Une suppression suppose toujours un déplacement de personnes. Ce que l’administration au fond n’aime pas trop. Où mettre celui que l’on déplace ? D’où souvent un étirement dans le temps que l’on voit très souvent dans l’éducation nationale lorsqu’on veut supprimer des types de classe… On attend…, on attend la mutation demandée et obtenue, voir la retraite, pour fermer le poste.

Et sans doute la longue période de 1945 à 1964, soit vingt ans, est une illustration de cette manière de faire.

A venir :

La suppression des CAP

La suppression du BEP comme orientation après la seconde en 1982

Bernard Desclaux

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