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Pierre Dubois

Il manque 250.000 places en BTS

Le brevet de technicien supérieur (toutes les chroniques du blog sur le BTS) est un diplôme d’enseignement supérieur, préparé en deux ans dans les classes supérieures des lycées. C’est un diplôme attractif et plébiscité : 35% des premiers voeux formulés dans Admission Post-bac 2011 (soit 252.350 demandes classées en priorité). Chronique : “Post-bac : une statistique politique“.

Pourquoi ce succès ? Le BTS est un diplôme de proximité. Il est largement répandu sur l’ensemble du territoire (prochaine chronique : les BTS en Alsace). Il permet à de nombreux bacheliers de continuer à habiter chez leurs parents, minimise les frais de transport (peu de mobilité interrégionale après le baccalauréat). Il peut accueillir des bacheliers sans que ceux-ci aient à changer d’établissement, ce qui rassure les parents inquiets (”Tout, sauf l’université !”). Bref, le BTS est un diplôme qui facilite la démocratisation de l’accès à l’enseignement supérieur (sa compostion sociale le prouve).

Enfin, cerises sur le gâteau. Il permet à la fois des études courtes (cursus professionnel, même si la durée des stages est inférieure à celle pratiquée en DUT), tout en permettant éventuellement la poursuite d’études en licence professionnelle. Il peut être suivi avec un contrat d’apprentissage (plus de 47.000 inscrits en 2008-2009). Il offre de fort bonnes conditions d’études (dépense par étudiant voisine de 13.000 euros par an et corps enseignant composé essentiellement d’agrégés).

Le BTS a “tout pour plaire” mais, ainsi, il devient victime de son succès. Il n’y a pas assez de places pour accueillir tous ceux qui le désirent. D’ailleurs, qui sont les candidats sur Admission post-bac ? Des bacheliers de l’année 2011, des étudiants entrés en licence faute d’avoir pu être accueillis en BTS l’année précédente, des bacheliers des années précédentes qui ont interrompu temporairement leurs études, et relativement peu d’étudiants étrangers (2%).

Manque de places ? A la rentrée 2010, 94.400 bacheliers de l’année ont accédé à un BTS en formation initiale. La statistique publique n’indique pas le nombre d’entrants issus de baccalauréats des années antérieures : estimons-les à 10.000. Il faut y ajouter environ 20.000 bacheliers entrés en BTS en apprentissage. Donc. 125.000 places ont été offertes à la rentrée 2010 en 1ère année de BTS. Cette année, en 2011, il y a 252.350 demandes et peu ou pas de places supplémentaires par rapport à l’année en cours : 1 place pour deux demandes. Un déficit de places de 125.000 en 1ère année et donc un déficit de 250.000 places pour les deux années de BTS.

Plusieurs explications d’un tel “gap” entre demandes et places. Pourquoi l’offre de places de BTS ne croît-elle pas aussi vite que la demande ? Plusieurs éléments de réponse. Offrant une formation professionnelle, une section de STS pratique le “numerus clausus” : 20 étudiants par section (ou un multiple de 20). Qui décide de l’ouverture ou de la fermeture d’une STS ? La réponse n’est pas simple : la décision est en principe le fruit d’une concertation entre l’Etat et la Région. L’Etat affecte une dotation d’heures, i.e. un certain nombre de postes d’enseignants fonctionnaires titulaires ; or, les STS, intégrées aux lycées, subissent la politique de non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux ; l’heure n’est pas, de ce fait, de répondre à la demande des bacheliers. La Région prend en charge la construction et l’entretien des lycées, la formation par apprentissage et, aujourd’hui, le salaire et la gestion des personnels TOS (techniciens et ouvriers de service) qui ont opté pour le statut de fonctionnaire territorial. Les conflits entre l’Etat, tueur de coûts, et la Région, attentive à l’emploi et au développement économique, sont structurels. Il devrait y avoir une carte des formations professionnelles par région : elle n’existe au mieux que sur le papier.

Ce décalage structurel entre l’offre et la demande de places a des effets déplorables, même si cela arrange bien des acteurs du système d’enseignement supérieur. 1. Le manque de places induit la sélection à l’entrée des BTS et la mise en place de commissions de sélection (elles vont siéger en juin 2011). 2. Quel est l’objectif “naturel” des enseignants, membres des jurys de sélection ? Prendre les meilleurs étudiants pour s’assurer de bons taux de succès aux examens. Qu’est-ce qu’un bon étudiant ? Dans les faits, il s’agit d’un étudiant qui a un bon dossier scolaire. Et donc… Le BTS, filière professionnelle courte, accueille des bacheliers généraux et non pas seulement des bacheliers technologiques et professionnels.

En 1999, 24% des bacheliers entrants en BTS étaient issus d’un baccalauréat général, 69% d’un baccalauréat technologique et 8% d’un baccalauréat professionnel (note d’information, page 7). A plusieurs reprises depuis lors, le gouvernement a tapé du poing sur la table : ”il faut accueillir, en priorité dans les BTS, les bacheliers technologiques et les bacheliers professionnels”. Mais un discours sans contrainte réglementaire n’a que peu d’effet. En 2010, les bacheliers généraux continuent de prendre un quart des places en BTS ; le nombre et la proportion de bacheliers technologiques a régressé depuis 1999 (56 au lieu 69%) ; la part des bacheliers professionnels a, par contre, fortement augmenté (20% au lieu de 8%) ; c’est assez surprenant car le bac professionnel prépare, en principe, à l’entrée sur le marché du travail. Les recteurs d’académie rappellent chaque année aux lycées la priorité d’accueil des bacheliers technologiques (chronique à suivre sur le BTS en Alsace). Rien n’y fait : les jurys d’admission sont souverains !

Qui s’y retrouve ? 1. Les lycées et les enseignants de BTS : certainement. 2. Les universités : oui et non. Oui, en ce sens que les non admis en BTS se “déversent” en 1ère année de licence universitaire, contribuant ainsi à stabiliser les effectifs des universités et leur apportant des droits d’inscription et des dotations de l’Etat. Non, en ce sens, que les universités sont confrontées à des taux d’échec importants et sont conduites à mettre en place des dispositifs de réorientation (chroniques : “Réorientation : de la licence au BTS“, “Décrochages en 1ère année“). 3. Et l’Etat ? Il s’y retrouve car un étudiant en licence universitaire coûte moins qu’un étudiant en BTS.

4. Et les étudiants et leurs familles ? Un bachelier sur deux, qui en a fait un choix prioritaire, accède en BTS et est gagnant. Un bachelier sur deux, dans les mêmes conditions, trouve une porte fermée. Les étudiants sont les principaux pénalisés par ce manque structurel de places en BTS. Ils sont aussi les plus inquiets ; ils le seront jusqu’à la rentrée et après. En particulier, les étudiants d’origine populaire, plus nombreux dans les baccalauréats technologiques et professionnels. Le manque de places dans les BTS est le principal obstacle à la démocratisation de l’enseignement supérieur

Un tel gâchis humain et financier va se poursuivre selon toute probabilité. Le gouvernement n’a pas le courage politique suffisant pour se confronter à un tel problème. Il en est de même pour le Parti socialiste : son programme ne porte pas de réforme décisive de l’enseignement supérieur. Que devrait être cette réforme ? Elle devrait rebâtir totalement l’enseignement post-bac et le simplifier.

Elle devrait prendre en compte les deux contextes qui sautent aux yeux mais que personne ne veut réellement voir : les choix formulés par les bacheliers (la moitié d’entre eux souhaitent entrer dans une filière professionnelle, BTS ou DUT) ; le marché du travail emploie davantage de professions intermédiaires, de techniciens que de cadres.

La création d’Instituts d’enseignement supérieur, projet de réforme porté par ce blog, est une solution à débattre. Les IES accueilleraient tous les bacheliers, 60% dans des filières professionnelles en trois ans et 40% dans des filières préparant aux études universitaires post-licence… Mais, en France, on fait toujours compliqué quand on peut faire simple ! Toutes les chroniques de ce blog sur les IES : les lire en commençant par les plus anciennes.

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