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Pierre Dubois

Licence : cibles de performance

Les projets annuels de performance (PAP) sont au coeur des lois de finances. Ceux de la Mission pour la recherche et l’enseignement supérieur (MIRE) pour 2011 figurent dans un épais document de 703 pages. La MIRE comporte plusieurs programmes pluriannuels dont le programme 150 : “Formations supérieures et recherche universitaire” (pages 23 à 198). Sa dotation pour 2011 : plus de 12 milliards d’euros.

Chaque programme définit un certain nombre d’objectifs (15 pour le programme 150) et d’actions à entreprendre, en particulier dans le champ de ”la formation initiale et continue du baccalauréat à la licence“. Celle-ci (dite Action 1) est dotée de 2,7 millliards d’euros pour 2011, soit 21,6% des crédits du programme 150 (page 16).

Le programme 150 fixe des objectifs de performance à atteindre. L’objectif 1 est de répondre aux “besoins de qualification supérieure” du pays. Il se concrétise par plusieurs indicateurs de performance à atteindre, dont l’indicateur 150.1.1 : “pourcentage d’une classe d’âge titulaire d’un diplôme de l’enseignement supérieur“. Pour 2011, l’objectif est 47% (page 13). Il s’agit d’une étape vers les 50% (objectif fixé par la loi sur l’Ecole de 2005). Evolution observée du taux : 42,5% en 2005, 43,8% en 2006, 44,7% en 2007 et encore 44,7% en 2008 (page 46).

Le taux de 44,7% en 2008 se décomposait ainsi (page 47) : 18,4% de diplômés au niveau DUT et BTS, 17,1% au niveau Licence, 10% au niveau Master, 0,9% au niveau Doctorat. Il faut observer que la somme de ces quatre pourcentages est supérieure à 44,7% ; pourquoi ? Pour le niveau Licence, la cible est de faire progresser le taux de 17,1% en 2008 à 19,8% en 2011, et à 22% en 2013. La progression visée en 5 ans est énorme : c’est sur la forte progression du taux de “Licenciés” que la Nation compte pour atteindre l’objectif de 50% de jeunes, titulaires d’un diplôme du supérieur. Cet objectif peut-il être atteint ? La tendance observée dans les années antérieures incitait plutôt au pessimisme : 17,1% en 2008, mais 17,8% en 2007, 18,3% en 2006, 17,9% en 2005 (page 48).

Pour parvenir à réaliser l’objectif 1, il faut remplir l’objectif 2 : “améliorer la réussite à chacun des niveaux de formation“, en particulier en Licence. Existent donc plusieurs indicateurs dont l’indicateur 2.3. “Réussite en licence”. “Les indicateurs relatifs à l’origine des étudiants (notamment en fonction du baccalauréat obtenu), au déroulement des études et à leur issue permettent de mesurer l’efficacité de ces cursus en matière d’égalité des chances, de réduction des taux d’échec, d’insertion professionnelle des diplômés et d’accès au cycle master” (page 37). L’outil clé pour faire progresser la performance : le “plan pluriannuel pour la réussite en licence” (730 millions d’euros pour 2008-2012) (page 37).

Deux cibles de performance sont fixées pour la réussite en licence (page 50). 1. Indicateur 2.3.1 : “part des licences obtenues en 3 ans après une première inscription en L1 dans le total des licenciés“. Réalisation 2008 : 37,8% ; performance attendue en 2010 et 2011 : 40% ; en 2013 : 43%. Soit un gain attendu de 5,2 points en 5 ans. La rupture serait nette eu égard aux taux observés avant 2008 (page 51) : 37,9% en 2004, 37,7% en 2005, 38,7% en 2006, 38,3% en 2007.

2. Indicateur 2.3.2 : “part des inscrits en L1, accédant en L2 l’année suivante”. Réalisation 2008 : 43,2% ; performance attendue en 2010 et 2011 : 50% ; en 2013 : 52%. Soit un gain attendu de 8,8% en 5 ans ! Grâce à quoi ? Au “Plan Réussite en Licence” : c’est lui prêter un impact dont on peut douter ! En effet, le taux observé en 2008 (43,2%) était en recul par rapport à 2007 (46,6%) et à 2006 (47,7%).

Quelle est la source statistique utilisée pour parvenir aux taux observés ? Ils ne procèdent pas d’un suivi de cohortes de néo-bacheliers entrés en 1ère année de licence à l’université. “Le dénombrement s’effectue sur un appariement sur l’identifiant national étudiant (INE) du fichier des diplômés en L3 l’année n avec celui des inscrits en année n-3″. Autrement dit, le calcul est fait en “Centrale” par – je le suppose – la sous-direction en charge des statistiques, dépendant de la DGESIP. Pourquoi donc les taux observés en 2009 ne sont-ils pas publiés, utilisés par la loi de finances 2011 ?

Un suivi de cohortes (plus exactement “un panel de bacheliers”) existe cependant. C’est le panel 2008. Il fait suite à deux autres panels (1996 et 2002). “Un échantillon de 12.000 bacheliers 2008, qui étaient scolarisés en 2007-2008, a été sélectionné sur la base des critères suivants : série de baccalauréat, mention, âge et sexe”. Une première interrogation a eu lieu en 2009 (taux de réponses : 85%).

De cette interrogation est sortie une première Note d’information de la DEPP (10.06, juillet 2010), signée par Sylvie Lemaire. “Que deviennent les bacheliers après leur bac ? Choix d’orientation et entrée dans l’enseignement supérieur des bacheliers 2008″. La Note ne rend pas optimiste pour la réalisation des objectifs de performance définis dans la loi de finances. 1. Elle identifie d’abord un point aveugle des deux indicateurs retenus (taux de passage immédiat de L1 en L2, taux d’obtention de la licence en 3 ans) : la forte diminution des effectifs en L1 (hors 1ère année de Santé). 36% des bacheliers 96 étaient entrés en licence ; le taux est tombé à 30% en 2002 et à 24% en 2008, soit une chute de 12 points en 12 ans (tableau 1). La diminution est encore plus forte pour les bacheliers généraux : 50% d’entre eux entrés en licence en 1996 et seulement 35% en 2008.

2. La Note rappelle que les bacheliers généraux qui entrent en licence ne sont que très minoritairement “bons” ou “très bons”. Le taux de bacheliers 2008 ayant obtenu une mention “bien” ou “très bien” est de 62% dans les CPGE ; il n’est que de 10% en L1 (graphique 1). Est-il utile de rappeler que les taux de succès en licence sont très corrélés à la mention obtenue au bac

3. 90% des bacheliers 2008 ont “obtenu l’orientation qu’ils voulaient”… “C’est en licence que les inscrits “par défaut” sont les plus nombreux. Ils représentent plus d’un nouvel étudiant sur cinq et quatre sur dix des bacheliers technologiques inscrits dans cette filère”. Ces inscrits, faute d’avoir été pris dans une filière sélective, “plombent” les résultats en licence : décrochages, abandons, réorientations, redoublements…

Les bacheliers 2008 vont-ils atteindre les objectifs de performance ? 50% d’entre eux sont-ils passés immédiatement en L2 à la rentrée 2009 ? 40% d’entre eux obtiendront-ils la licence en 3 ans (i.e. en 2011) ? La réponse à la première question devrait être publiée : la situation des bacheliers 2008 à la rentrée 2009 est en effet “vieille” de 19 mois. Pourquoi ne l’est-elle pas ? Parce qu’il n’y a pas eu d’interrogation des bacheliers du panel ? Ou parce que les résultats ne sont pas bons ? Valérie Pécresse et Patrick Hetzel (directeur de la DEGESIP) doivent répondre en urgence à cette question. Les présidents d’université, réunis en colloque à Toulouse la semaine prochaine, penseront-ils à la poser ?

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