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Pierre Dubois

Controverses Pécresse / Kahn

Dialogue entre Valérie Pécresse et Axel Kahn, Controverses. Université, science et progrès (Nil, mai 2011, 254 pages). Propos recueillis par Michel Alberganti, France Culture. Vidéo de 3 minutes : ”aimer l’université, aimer l’enseignement supérieur, aimer la formation des jeunes, aimer la science” (Axel Kahn). La ministre et le président de Paris Descartes partagent cette passion : “L’université que nous aimons pour le monde que nous voulons” (Axel Kahn). Ils nous donnent une belle leçon : il est possible, il est nécessaire de dialoguer entre la droite et la gauche dans un grand respect des analyses, des jugements, des projets des uns et des autres. Pas pour trouver des compromis bancals, mais pour comprendre le point de vue de l’autre, pour l’aider à faire bouger ses propres lignes, pour forger progressivement un consensus. Ainsi, Valérie Pécresse reconnaît-elle les erreurs qu’elle a commises au printemps 2009 quand elle a voulu modifier le statut des enseignants-chercheurs ! 

J’ai aimé le ton de ce livre : un dialogue sans haine, une manifestation d’affection entre un père et sa fille, entre une fille et son père, tous deux foncièrement optimistes. Une génération les sépare : Axel Kahn né en 1944, Valérie Pécresse née en 1967. Au fil des pages du livre, se reconstituent deux trajectoires humaines et professionnelles bien différentes : ils ont eu 20 ans, 30 ans, 40 ans. Qui étaient-ils alors ?

Ce contexte de grande estime réciproque, en dépit de la forme du livre – un dialogue sur une série de thèmes -, rend assez difficile le repérage des désaccords sur des points-clés de la réforme de l’enseignement supérieur. Premier désaccord mais à partir d’un diagnostic partagé : “à travers ces témoignages, s’exprime, au fond, une vraie frustration, qui traduit l’effritement progressif du statut social de l’intellectuel dans notre pays. Et c’est cela aussi que je veux réparer” (Valérie Pécresse, page 99)”. Axel Kahn : “réévaluons les carrières, évaluons les personnes, hâtons la revalorisation et la vitesse de promotion des éléments les plus brillants, déplafonnons les fins de carrière… Il existe des moyens. En d’autres termes, Madame la ministre, si vous voulez faire en sorte qu’il ne soit pas difficile au plan matériel de s’épanouir dans les métiers de l’enseignement supérieur et de la recherche, vous avez raison. Je vous soutiens. Regardons les moyens dont nous disposons. Mais vous n’atteindrez pas ces objectifs à l’aide de primes individuelles, événementielles”.

Deuxième désaccord, en dépit d’un diagnostic partagé. Axel Kahn : “je dois avouer faire une analyse de la licence et des cursus proche de la vôtre, Madame la ministre. Il convient en effet que le grade de licence, à bac+3, débouche sur de vraies possibilités d’insertion professionnelle” (page 165). Fort logiquement, Valérie Pécresse énumère tous les dispositifs mis en oeuvre grâce au Plan Réussir en licence ; elle annonce les projets de la “nouvelle licence” : “je travaille pour créer des passerelles entre la licence d’un côté et les BTS et les DUT”… Le dialogue s’anime ; “Il faut sacrément en développer quand vous voyez les masses d’élèves concernés”. Axel Kahn voit trop bien les limites de la réforme. Il est partisan d’un modèle qui s’inspirerait de l’expérience des IUT : “si j’avais les moyens de remplacer les licences telles qu’elles existent aujourd’hui par un système d’enseignement fondé sur ce que l’on fait dans les IUT, je le ferais sans hésiter, et ce serait, j’en suis persuadé, un succès. Mais c’est vraiment un problème de moyens et financiers et humains”.

Deux désaccords donc : tous deux portent en définitive sur les moyens. Valérie Pécresse dit qu’aucun ministre avant elle n’a mobilisé autant de moyens supplémentaires en 4 ans pour l’enseignement supérieur et la recherche. Axel Kahn ne mésestime pas les efforts financiers faits, mais ceux-ci restent très insuffisants eu égard à deux défis identifiés : remettre le corps enseignant au coeur de l’élite sociale du pays, faire de la licence un diplôme de référence. Un problème que la Ministre de droite a l’élégance de ne pas poser à un Président de gauche : “croyez-vous que la gauche mettra plus de moyens ? où compte-t-elle trouver les ressources” ?

J’aurais volontiers suggéré à Axel Kahn d’oser mettre en avant une réforme plus ambitieuse encore que celle qu’il préconise (généraliser l’expérience des DUT) : “créons des Instituts d’enseignement supérieur (IES) préparant à la licence en trois ans” ; ils permettraient de nombreuses économies budgétaires, tout en offrant à leurs étudiants de bien meilleures conditions d’études et de bien meilleures chances de succès” ! Axel Kahn, un allié de ce blog pour porter le projet des IES ? J’en serais fort flatté. Les lignes sont peut-être en train de bouger : Michel Lussault, président du PRES Université de Lyon, s’interroge sur son blog “Le système Licence. Et si l’on osait vraiment ?” ”après avoir été longtemps dubitatif, et tout en restant encore assez incertain, je commence à me demander s’il ne faudrait pas réellement envisager une chose de ce genre (sans forcement aller aussi loin que ce que Pierre Dubois réclame) et modéliser ce que cela pourrait signifier, au moins pour se faire les idées“.

Un dernier point. Indispensable dans un dialogue de mobiliser des données statistiques à l’appui de ses analyses et de ses argumentations. Mais l’exercice est difficile car il faut avoir mémorisé ces données pour les sortir au bon moment. Des erreurs voire des manipulations sont évidemment possibles. Je me gausse souvent sur ce blog des données statistiques avancées par Madame la ministre. Axel Kahn a parfois cédé à la tentation de mettre en avant les performances de son université. Monsieur le président, le chiffre de 40.000 demandes d’admission pour 800 places en 1ère année de l’IUT de votre université (page 155) est totalement invraisemblable. Paris Descartes n’a pas 37.600 étudiants (page 132), mais 32.820 selon la Note d’information de la DEPP. 37.600 étudiants placerait Paris Descartes en tête des effectifs d’inscrits… Ce n’est pas encore le cas ! Courage !

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