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Pierre Dubois

Président Kahn (Paris Descartes)

Esquisser une biographie d’Axel Kahn, retracer les étapes d’une trajectoire professionnelle d’excellence. Folie prétentieuse pour un blogueur ! Une solution : du culot et de l’humilité. Je n’avais jamais rencontré Axel Kahn avant le séminaire de Prospective et développement de l’université de Strasbourg : “Qu’est-ce que l’excellence à l’université” ? Une question et une réponse sur le processus de rapprochement entre les universités, et un rendez-vous est pris : mercredi 12 mai 2011 à 19 heures au siège de la présidence de Paris Descartes, boulevard Saint-Germain.

Je me suis interrogé : pourquoi ai-je été immédiatement subjugué par ce docteur en médecine et en sciences, chercheur en génétique ? Est-ce à cause de son sourire permanent, de sa jovialité, de ses analyses claires, convaincantes et toujours optimistes ? Optimisme : la clé ! Il n’y a pas de gène de l’optimisme ! Et pourtant, le président de Paris Descartes ne pouvait être qu’optimiste : conçu début 1944 dans un pays occupé et dans un contexte où la victoire des forces alliées n’était pas encore assurée, il naît le 5 septembre, en Indre et Loire, dans un pays libéré. Ses parents, tout au moins à cette époque de leur vie, avaient confiance en l’avenir ; Axel Kahn donne l’impression d’avoir toujours eu confiance dans l’avenir. Il n’est pas l’homme qui se morfond du déclin de l’enseignement supérieur et de la recherche. Il aime l’université (Controverses Axel Kahn / Valérie Pécresse). Non pas un homme du passé, mais un homme du futur. Un chercheur qui pense projets, qui les met en oeuvre et qui les fait connaître. Et c’est ainsi fort bien qu’il soit devenu une “bête” de médias. L’optimisme permet une confiance en soi, fait surmonter les doutes.

J’ai toujours été passionné par les cours de sociologie que je faisais sur la mobilité sociale et professionnelle, sur les outils de connaissance qualitative et quantitative (les “tables de mobilité”). Reproduction sociale, mobilité ascendante, déclassement, conversions et reconversions… Chances pour un(e) fils/fille d’ouvrier(s) d’accéder à l’enseignement supérieur et de devenir cadre ? Aujourd’hui encore je me passionne pour les enquêtes sur le devenir des entrants à l’université et des diplômés de l’enseignement supérieur, sur la démocratisation de celui-ci. J’expliquais à mes étudiants que les trajectoires de vie sont “contraintes” et “libres”, qu’il n’y a, dans une vie, que quelques grandes décisions, décisions au sens fort du terme : “je vais par ici ou par là”. Bien sûr, une trajectoire étant engagée, il y a encore des décisions à prendre, mais ce sont des décisions induites, cohérentes avec celle prise devant l’aiguillage : “je vais à droite ou à gauche”. L’analyse de ces moments-clés n’est d’ailleurs pas simple : il y a autant de biographies que de biographes ; mais il y a aussi bien des autobiographies possibles !

Je peux deviner les moments où Axel Kahn s’est trouvé dans une gare de tirage : quelle voie prendre ? Le dialogue avec Valérie Pécresse donne quelques pistes, mais aussi le livre écrit avec son frère Jean-François (Comme deux frères, Stock, 2006). Le lecteur de ces livres pourra tenter lui aussi des hypothèses ; une forte présence d’Axel Kahn sur le Web lui fournira d’autres éléments (un CV parmi d’autres : celui d’EducPros).

“Choix” des études, du métier (faire le chercheur plutôt que le professeur), de l’engagement puis du retrait politique, de la prise de responsabilités dans l’enseignement supérieur et la recherche en France et à l’international, de la publication d’une dizaine d’essais, du positionnement sur les questions d’éthique, de l’intervention dans les médias, de l’acceptation des plus hautes décorations, de la candidature à la présidence d’une grande université parisienne (cas exceptionnel pour un directeur de recherche d’un grand organisme)… Parmi ces ”choix”, lesquels Axel Kahn considère-t-il comme des “grandes” décisions ? Et un point aveugle, celui que les sociologues dénomment : “la situation matrimoniale”. 

Mais revenons à l’entretien du 12 mai 2011. Je résume les propos. “Pour une éthique de la responsabilité” (INRA Editions, 1996). “Comment expliquez-vous l’extension du plagiat chez les étudiants et chez les enseignants ? Que faire” ?  Le développement de l’Internet a multiplié les sources de documentation pour les étudiants comme pour les enseignants. Les étudiants doivent produire de plus en plus de dossiers, de mémoires ; les enseignants doivent de plus en plus publier. En découle la tentation d’écrire sans pour autant apporter une valeur ajoutée personnelle à la documentation consultée. La tentation du copier-coller est alors évidente. Il faut certes rappeler et faire respecter les règles du “devoir”, par exemple par le moyen de codes de bonne conduite. Mais il faut aussi se donner des outils et des procédures, des outils de détection du plagiat (tous les dossiers des étudiants doivent être rendus sous forme de .pdf). Quand il y une suspicion de plagiat, il faut d’abord créer une commission d’enquête ; selon les conclusions de celle-ci, il faut convoquer ou non la section disciplinaire.

L’évaluation des enseignants-chercheurs par le CNU ? C’est une demande née des Etats généraux de la recherche et qui a été soutenue par le Collectif Sauvons la recherche : évaluer les trois missions (pilotage et engagement, recherche, formation). Les chercheurs sont évalués tous les deux ans ; il est normal que les enseignants-chercheurs le soient aussi. Il n’est pas acceptable que certains d’entre eux ne fassent pas de recherche, ne soient pas actifs dans une équipe ; ils sont payés par la Nation. L’évaluation, ce n’est pas une procédure punitive : il ne faut pas laisser tomber les non-produisants. Les promotions peuvent se faire à l’ancienneté, au piston, au hasard et par évaluation. Seule cette dernière procédure est légitime.

Le futur du PRES Sorbonne Paris Cité ? On ne peut se contenter du statu quo. Deux voies sont possibles. 1. Parvenir à la fusion des universités qui veulent fusionner (la fusion de Paris V Descartes et de Paris VII Diderot est inscrite dans le contrat quadriennal 2010-2013, page 3) ; la fusion serait également logique avec Paris III Sorbonne nouvelle (Les Langues en commun avec Paris V) ; elle n’est pas impossible avec Paris XIII Nord. Il ne s’agirait cependant pas de reconstituer l’université de Paris forte de 120.000 étudiants, de recréer des facultés autonomes ! 2. Evoluer vers une université fédérale, organisée autour d’axes thématiques (en médecine, en langues…) et structurée par des sortes de collegiums. Le PRES ne doit pas se limiter à la mutualisation des fonctions supports et à la recherche ; il faut coopérer pour la formation et rationaliser l’offre de formation, ce qui n’est pas simple pour les enseignants (chronique sur les investissements d’avenir de Sorbonne Paris Cité).

La réforme des formations post-bac ? Axel Kahn estime que la moitié des étudiants en échec en licence sont “rattrapables”. Il défend une réforme du 1er cycle qui s’appuierait sur l’expérience et les points forts des IUT (Controverses avec La ministre). La fusion des BTS et des DUT lui paraît souhaitable. Il faut garder le 1er cycle dans l’université, celle-ci devant se montrer plus attractive par sa recherche. Il serait intéressant d’expérimenter des instituts post-bac avec internat ; Paris Descartes et Paris XI Orsay y pensent.

Tenter une biographie plus “étayée” d’Axel Kahn ? La retraite approche pour lui. Un homme toujours tourné vers le futur prendrait-il le temps de penser “gares de triage, aiguillages, voies empruntées et trajets encore possibles” ? Je suis né six semaines après lui, mais nos chemins ne se sont croisés qu’en mai 2011… Un bout de chemin commun pour une biographie ? Toutes les chroniques du blog sur les présidents et anciens présidents d’université.

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