Le prof innovant est-il condamné à la solitude ?

Mercredi dernier (le 25 mai), j’ai eu le plaisir d’animer un #ClavEd consacré au thème suivant : Comment briser l’isolement des enseignants innovants ?

Un #ClavEd ? C’est quoi, ce nouveau truc, avec un dièse devant ?

Un #ClavEd, c’est une conversation dédiée à l’éducation, qui se tient chaque mercredi à 18 heures heure de France (12 heures heure du Québec) sur Twitter. Cette initiative est née au Québec mais a désormais dépassé ses frontières géographiques, puisqu’on y trouve nombre de participants français et d’autres pays francophones. Pour y participer, il suffit d’être inscrit sur Twitter, de suivre les messages de Christine Renaud qui twitte sur le compte @mvc_enseignants et de guetter le démarrage de la conversation… Comme j’ai déjà interrogé Christine pour le compte de Thot Cursus, je vous renvoie à cette interview, qui vous donnera tous les détails voulus sur la naissance de cette opération régulière et je me concentre désormais sur la plus récente édition du #ClavEd, celle de mercredi dernier.

En une heure (durée d’un #ClavEd), près de 50 participants ont échangé plus de 500 messages à propos de la solitude de l’enseignant innovant. Parmi ces participants, on comptait une majorité d’enseignants du secondaire, mais aussi de l’enseignement primaire et de l’enseignement supérieur, et des personnes qui ne sont pas profs, mais travaillent dans le secteur éducatif ou s’y intéressent, tout simplement. Car c’est l’énorme avantage de ces conversations, que d’intégrer les “acteurs éducatifs” dans leur ensemble, pour ne pas céder à l’entre-soi dont nous avons déjà parlé.

Nous avons d’abord cherché à mettre des situations concrètes sous le terme d’isolement. Celui-ci est du à plusieurs facteurs : le manque de soutien de la hiérarchie a été fréquemment cité, mais aussi le simple fait de ne pas suivre les pratiques dominantes d’enseignement, de ne pas se contenter de situations confortables, voire même d’approuver certaines réformes venues d’en haut quand la majorité les désapprouve !

Ensuite, j’ai demandé aux participants quelles étaient les situations dans lesquelles ils estiment faire preuve d’innovation pédagogique. Timides et peu enclins à se faire mousser, les enseignants ont répondu par des généralités, qui indiquent malgré tout une forte propension à se remettre en question et à prendre au pied de la lettre des formules telles que “l’élève au centre” : être innovant, c’est croire dans les capacités des élèves, partir de leurs points forts et de ce qu’ils aiment. C’est être avec eux et non plus devant eux. C’est les responsabiliser, les rendre acteurs. C’est trouver un espace commun de plaisir avec eux : “Innover c’est aussi revenir à ce qui nous passionne, tant pour les profs que pour les élèves” (@AndreRoux) et le même, plus loin : “Mais ce qui nous passionne (l’essentiel) est souvent étouffé par le très important (performance chiffrée)“. C’est aussi ne plus vouloir travailler seul : ouvrir la porte de sa classe, parler avec les collègues de ses pratiques, de ses réussites comme de ses échecs. C’est prendre des risques, briser la routine, rompre avec le cloisonnement disciplinaire et horaire. C’est surtout prendre de la hauteur et considérer sa tâche dans sa globalité : “Nous innovons en créant du lien entre nos missions et la construction de nos élèves, en liant nos pratiques à la recherche” (@dawoud68).

La troisième partie de la conversation était consacrée aux relations qu’entretiennent les profs perçus comme “innovants” avec des pratiques et des collègues plus traditionnels. Plusieurs participants ont souligné qu’ils n’étaient pas innovants en permanence ! Que chacun est aussi adepte des traditions, qui sécurisent et sont moins consommatrices d’énergie que l’innovation permanente. De plus, l’innovation ne porte pas de valeur en elle-même, et certaines pratiques traditionnelles sont parfaitement efficaces alors, pourquoi les jeter ? J’étais évidement attendue sur la question de l’utilisation des Tice. Et nous avons convenu dans un bel ensemble que les Tice ne portent pas nécessairement l’innovation, qu’on peut utiliser un ordinateur de manière très traditionnelle. L’essentiel pour les participants à cette conversation semble être de ne pas se poser en victime, de ne pas se couper volontairement de ses collègues. Il faut s’intéresser à ce que font les autres : “je “pique” souvent des idées à mes collègues (en leur disant bien sûr) que je transforme à ma façon” (@2vanssay) et parier sur le fait que “les enseignants peuvent avoir des croyances différentes mais une même vision qui les oriente” (@sebasrioux).

Alors, quelles sont les stratégies utilisées par ces enseignants innovants our briser l’isolement ? D’abord et avant tout, la convivialité, le partage de bons moments. Ensuite, se faire connaitre, dans son établissement d’abord en cherchant l’appui de la hiérarchie et en donnant à voir ses pratiques, en participant à des projets collectifs “en n’imposant pas mon point de vue et en demandant celui des collègues” (@57marge). Se faire connaître également à l’extérieur, sur la toile bien sûr, en documentant et en diffusant ses expériences (@moiraud), en “déprivatisant” ses pratiques (@dawoud68). Le même participant dit également que “mettre en valeur les points forts de ses collègues (qu’ils ne connaissent pas !) est un bon levier pour aller plus loin dans l’innovation“.

Faire le premier pas… l’expression est apparue à plusieurs reprises. Celui qui se sent différent a parfois tendance à s’enfermer dans sa différence, et à aller chercher ailleurs (notamment sur le web) une communauté chaleureuse de semblables. Cette passionnante conversation a montré que ce n’était pas une fatalité, mais qu’il ne fallait pas attendre de reconnaissance spontanée des efforts fournis et des résultats obtenus. Cela semble être un constat partagé par l’ensemble des éducateurs qui sortent du rang.

Qu’en pensez-vous ? Etes-vous impliqué dans un projet collectif innovant, ou vous sentez-vous seul ? A moins que vous ne regardiez avec des sentiments mêlés ceux qui s’agitent et innovent sans discontinuer, en vous demandant si le jeu en vaut la chandelle ?

Au fait : le #ClavEd de ce soir (mercredi 1er juin, 18 heures) portera sur le thème suivant : Comment créer des terreaux fertiles à l’autonomie et l’esprit critique dans nos écoles ? Vous y êtes évidemment les bienvenus.

 

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