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Henri Audier

Une adresse du SNCS-FSU : 1- « C’est de toutes ces inepties, de ce crétinisme, qu’émerge le flamboyant concept d’excellence »

Dans une adresse au monde scientifique, le syndicat des chercheurs (SNCS-FSU) commence par une analyse du vécu actuel de la plupart des chercheurs. Ce syndicat a, par exemple, enlevé 90 % des sièges d’élus dans les Conseils scientifiques des divers instituts du CNRS. Cette première partie de cette adresse, intitulée « Une détérioration dramatique de nos métiers et du bonheur de chercher » est reproduite ci-dessous.

http://www.sncs.fr/article.php3?id_article=2916

Combien d’entre nous ne supportent plus ce piège qui se referme sur eux ? La liberté d’initiative scientifique disparaît progressivement, tout comme la possibilité de traiter sérieusement ses propres sujets. On tente d’y travailler quand même tout en se camouflant, on répond aux appels d’offre sur des thématiques à la mode, celles de l’ANR (1) ou celles qui pourrissent dans les méandres du « Grand emprunt ». Absurdité d’un système schizophrène: on y entre parce qu’il n’y a presque plus de crédits de base, on passe son temps à monter des projets pour survivre et à évaluer ceux des autres pour rester dans le circuit.

Pour les chercheurs, le lot commun c’est la fatigue, le dégoût, la colère. De la « mise en compétition au premier euro » pour commander les produits courants, y compris pour les achats les plus élémentaires (fournitures, petite informa tique), à la course aux contrats, en passant par l’amélioration des « indices quantitatifs », c’est un carcan bureaucratique et autoritaire qui enserre le monde de la recherche.

Les préoccupations du chercheur concernent désormais moins l’état d’avancement de ses travaux, l’opportunité d’avoir choisi tel sujet, la façon de faire évoluer sa recherche, le plaisir de faire une avancée scientifique que la peur d’avoir raté un appel d’offre, l’angoisse dans l’attente des résultats du précédent ou des alliances tactiques à nouer pour le prochain. La temporalité de la recherche a changé : l’horizon s’est rapproché, il est de la durée des contrats. Le champ des possibles s’est rétréci car, pour gagner aux lotos pilotés par le ministère, mieux vaut rester dans les thèmes prioritaires du gouvernement. Les motivations des générations antérieures de chercheurs, faire avancer les connaissances et aider aux progrès de l’humanité, sont devenues des utopies d’un autre monde. Ou, du moins, d’un autre gouvernement.

Le laboratoire, que nous voulons un lieu de solidarité scientifique et humaine, porteur d’une problématique scientifique à long terme dans la plupart des disciplines, se délite face aux forces engendrées par les appels d’offre et par la baisse des crédits de base. Ce phénomène s’accentue fortement avec les LabEx, IdEx et autres « Ex » (2). Désormais c’est la compétition systématique, entre individus, équipes, laboratoires, établissements, régions. C’est la logique du tous contre tous, même si certains tentent de résister collectivement.

Au sein des laboratoires, dans les services et les administrations, les personnels statutaires ont été massivement remplacés par des précaires (les chercheurs CNRS sont aujourd’hui moins nombreux qu’il y a 20 ans), des CDD (15 000 générés par l’ANR, d’après la Cour des comptes), dont la plupart n’auront le choix, en fin de contrat, qu’entre le chômage, la reconversion ou le départ. Pas étonnant que le doctorat et les carrières universitaires ou de recherche soient de moins en moins attractifs pour les jeunes…

S’il n’y a plus de repères, c’est parce qu’on a détruit l’évaluation scientifique, collective, contradictoire et effectuée par des pairs élus. Elle a été remplacée par ce pachyderme technocratique et opaque qu’est l’AERES (3), machine à mouliner des rapports d’« experts » et à noter les laboratoires, notes qui auront droit de vie ou de mort sur les formations et sans possibilité d’appel. On voit fleurir les « classements » (ah, Shanghai !), la bibliométrie, outil absurde de jugement d’un individu ou d’un laboratoire, ainsi qu’un nombre surréaliste de critères « quantitatifs » fondés sur des indicateurs dont les instances scientifiques, celles par exemple du CNRS et de l’Inserm, ont montré qu’ils sont plus que discutables.

C’est de toutes ces inepties, de ce crétinisme, prétendument inspirés du modèle anglo-saxon, qu’émerge le flamboyant concept « d’excellence », qui va déterminer les « périmètres » des IdEx, les chances d’obtenir un LabEx, voire une dotation ANR, argument massue pour avoir la PES (4), reconnaissance de « l’excellence individuelle » qui, à son tour, sera un argument pour obtenir une nouvelle ANR, qui sera… etc.

Cette « excellence »-là, c’est avant tout la capacité de s’adapter, sans état d‘âme, au conformisme intellectuel dicté par le gouvernement. Cela peut être un légitime instinct de survie. Cela n’a plus aucun rapport avec la science.

(1) ANR : Agence nationale de la recherche.

(2) Procédures par appel d’offre du Grand emprunt, qui se substituent progressivement aux crédits budgétaires annuels.

(3) AERES : Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur.

(4) PES : Prime (individuelle) d’excellence scientifique

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