Catégories
Christine Vaufrey

Alors finalement, les Tice ne vont pas nous sauver ?

Je ne sais pas si vous avez remarqué mais en ce moment, les Tice en prennent plein la tête (cette expression familière remplaçant celle à laquelle je pense mais que je n’oserais jamais écrire dans un blog hébergé par Educpros). Ou plutôt ce sont les évangélistes des Tice qui en prennent plein la tête (deuxième et dernière parenthèse : le substantif “évangéliste” nous venant tout droit des Etats-Unis, ce qui n’étonnera personne, compte-tenu du fait que nous en avons beaucoup moins qu’eux sur nos chaînes de radio et de télévision).

Il me semble que c’est Hubert Guillaud qui a réussi le plus beau feu d’artifice, avec son dernier article sur InternetActu, dans lequel il commente une étude américaine et ses répercussions dans la blogosphère éducative de ce pays. On dirait bien que Guillaud partage les conclusions de l’étude et de ses plus fins analystes, à savoir :

1- Qu’il ne faut pas accorder un crédit excessif aux marchands de technologies scolaires qui savent bien à qui vendre leurs trucs;

2- Que les Tice n’ont pas de pouvoir magique : il ne suffit pas d’inonder les profs et les élèves avec pour que les résultats de l’apprentissage en soit transfigurés; j’ajouterais qu’on peut dire exactement la même chose des livres : enfermez cinq étudiants dans cinq pièces différentes, chacun  avec une pile de manuels de médecine, Revenez trois mois plus tard : certains auront appris beaucoup de choses, d’autres seront passés à la console de jeux, et d’autre pleureront. Pourtant, ils auront tous eu les mêmes livres. MAIS si vous mettez les cinq étudiants ensemble avec les manuels, il y a une taux de probabilité raisonnable pour que tous aient appris quelque chose. Soit dit en passant.

3- Que les tests d’évaluation des élèves américains sont totalement obsolètes et ne mesurent plus grand chose d’intéressant. Pour vous en convaincre tout en vous distrayant, regardez la saison 4 de The Wire (”Sur Ecoute” en français), entièrement consacrée à l’école américaine : on y voit un prof de maths enseigner à ses élèves puis, le moment venu, interrompre les apprentissages pour se concentrer sur l’entraînement aux tests.

4- Qu’il faut former les profs à l’utilisation des Tice -aaaaaaah bon?-, non seulement à manipuler un TBN ou un vidéo-projecteur, mais aussi à savoir pourquoi ils pourraient utiliser cet outil, à formaliser leur intention pédagogique.

5- Que certains élèves sont plus habiles que d’autres à mettre les Tice au service de leurs apprentissages, que c’est là la nouvelle fracture numérique qui, dans nos pays développés, ne passe plus guère par l’équipement mais par les habiletés d’usage.

C’est très bien qu’Hubert Guillaud écrive un tel article dans une publication qui est lue hors des cénacles éducatifs. Ca va faire avancer les choses, c’est à dire que ça va rabattre le caquet aux marchands et à leurs représentants de commerce qui, parfois gratuitement -mais pas trop souvent, ne soyez pas naïf- vantent dans les colloques les plus sérieux les mérites “éducatifs” de telle tablette ou de tel smartphone.

Dans le même temps, je sens comme un frémissement du côté de la pédagogie universitaire. La question du plagiat par exemple, n’est plus uniquement traitée sous l’angle de la riposte technologique mais commence à générer des interrogations sur les modalités d’évaluation. Nombre d’enseignants en effet astiquent le bâton avec lequel ils vont se faire battre lorsqu’il demandent un “résultat” aux étudiants sans s’être préoccupé du processus d’acquisition des connaissances. Dans ce cas, ils vont clairement se faire avoir par les étudiants les plus habiles avec les ordinateurs. Et ils vont accuser à la fois le manque d’éthique des étudiants et les ordinateurs, Internet, tante Simone, j’en passe et des meilleures. C’est en train de changer. On réfléchit. On ose dire que le prof de fac doit, aussi, être un pédagogue. Bientôt, on dira même qu’il doit être un andragogue, c’est à dire un spécialiste de la formation des adultes, l’âge de nos étudiants croissant et avec lui, leur maturité, leurs responsabilités et leurs intérêts dans le monde.

Alors non, les Tice ne vont pas nous sauver. C’est, encore et toujours, à nous de savoir comment les utiliser, dans la perspective éducative qui est la nôtre. A les ignorer, nous prendrions un grand risque : qu’elles soient utilisées contre les enseignants et l’apprentissage, plutôt qu’en leur faveur.

PS : ce billet est né d’une discussion avec Emilie Bouvrand sur Google +

Be Sociable, Share!