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Thomas Roulet

Le tour de vis concernant les visas de travail pour les étudiants étrangers ou comment être perdant sur tous les fronts. Et aux Etats-Unis comment ça se passe ?

Grandes écoles et Universités faisant front dans le débat public… Cela faisait un certain temps qu’on n’avait pas vu les deux partis transcender leur clivage séculaire. La responsable ? La Circulaire du 31 mai, connue sous le nom de Circulaire Guéant, qui fait l’unanimité contre elle. Cette dernière exige des préfets un contrôle plus approfondi et une plus grande fermeté concernant les demandes de passage du statut d’étudiant étranger à travailleur étranger. La circulaire souligne que « Le fait d’avoir séjourné régulièrement en France en tant qu’étudiant, salarié en mission […] ne donne droit à aucune facilité » (1). Par ailleurs, le délai minimum d’obtention passe de 1 mois à 5 mois.

En 2010, 6 000 étudiants étaient concernés par ce changement de statut. Grandes Ecoles et Universités sont montés au créneau, arguant du fait que cette nouvelle politique risquait de considérablement nuire à l’attractivité de notre enseignement supérieur. Laurent Wauquiez assure qu’il va s’attaquer à l’application qui est faite de la circulaire. Mais le mal est fait…

Comme le souligne le think tank Terra Nova dans sa note de synthèse (1), cette politique relève d’une vision malthusienne du marché du travail. Elle se fonde sur l’idée profondément démagogique que les diplômés étrangers « prennent des emplois » que pourraient assurer les diplômés français. Mais il faut penser multiplication plutôt que soustraction ! Plus de diplômés en mesure de travailler en France, c’est plus de candidats qualifiés sur le marché du travail. Dans un monde globalisé, nos entreprises ont plus que jamais besoin des compétences d’étudiants étrangers, qui plus est lorsque notre pays les a formés. Et plus performante est notre économie, plus elle créera de l’emploi. Les diplômés étrangers sont une chance pour notre pays et c’est un terrible affront que leur fait cette circulaire !

Les effets d’une telle circulaire sont aussi dévastateurs pour l’attractivité de notre système éducatif. Qui voudra venir étudier en France si notre pays n’offre aucune opportunité de travail ? Nos Grandes Ecoles et Universités auront moins de candidats étrangers et la diversité des promotions s’en ressentira, appauvrissant considérablement l’expérience éducative de tous les étudiants. Il ne faut pas oublier non plus que les étudiants étrangers, en plus de créer de la richesse en travaillant pour des entreprises françaises, consomment sur le sol français pendant toute la durée de leurs études ! En Angleterre, les conditions d’obtention des visas ont été durcies en mars dernier : le British Home Office a estimé que la perte nette pour l’économie britannique pourrait représenter 3,6 milliards de livres sur les 4 ans à venir (ce que représente la consommation des étudiants étrangers), sans compter une perte de 170 millions de livres en frais de scolarité (2).

Aux Etats-Unis, le système universitaire est perçu comme une potentielle passerelle pour s’installer au pays de l’Oncle Sam. Pour la plupart des étudiants qui viennent étudier ici (et pas seulement les étudiants en provenance de pays en développement), l’objectif n’est pas seulement de recevoir un diplôme internationalement reconnu, mais aussi de faire par la suite sa vie aux Etats-Unis.

Alors que la politique d’immigration s’avère dans l’ensemble relativement restrictive, les diplômés d’universités américaines ont de nombreuses facilités pour rester aux Etats-Unis. Ils ont notamment la possibilité d’étendre leur visa pour un an via l’Optional Training Program, après l’obtention de leur diplôme : le procédé est simple et les étudiants reçoivent le soutien et l’encadrement de leur université pour toutes leurs démarches. C’est ensuite l’ « employment-based visa » qui prend le relai : le H1B. Le H1B nécessite le soutien de l’employeur qui doit en faire la demande. Il donne le droit de travailler sur le territoire américain pour cet employeur et pendant une durée de 3 ans (période qui peut être étendue à 6 ans). Enfin, s’ils restent aux Etats-Unis suffisamment longtemps, vient la demande de Green Card, dont les formalités sont généralement assurées par l’employeur via une batterie d’avocats. Si une entreprise vous a gardé si longtemps dans son giron, c’est généralement que vos services lui sont indispensables, et elle sera donc prête à mettre la main au portefeuille pour vous permettre de rester.

Les Etats-Unis ne sont cependant pas complètement exempts de débats concernant les facilités de visas pour les diplômés étrangers : tout n’y est pas si rose. La silicon valley plaide pour une politique de visa plus accommodante, notamment en matière de regroupement familial, se plaignant de perdre certains de ses plus brillants cerveaux. Mais certains lobbys, tels que la Programmers Guild, une association représentant des ingénieurs américains, ne sont pas du même avis : d’après eux, l’immigration qualifiée fait baisser les salaires… Selon le New York Times, depuis 2004, le fossé entre le nombre de demandes de visas H1B émises par les employeurs, et le nombre de visas obtenus, s’est creusé. En 2008, il y a eu 163 000 demandes de visa pour 65 000 visas accordés (3).

Le mouvement de défiance à l’égard de l’immigration qualifiée est peut être mondial, mais la pente sur laquelle vient de s’engager la France n’en reste pas moins inquiétante… Pour en savoir plus, n’hésitez pas à suivre les actions du Collectif du 31 mai (et leur compte twitter) pour vous tenir informés de l’évolution de la situation.

(1) Source : Note de synthèse de Terra Nova concernant la circulaire du 31 mai

(2) Source : Stricter Visa Rules in U.K. Put Some Colleges in Bind – NYTimes

(3) Source : Tech Recruiting Clashes With Immigration Rules – NYTimes

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