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Thomas Roulet

Melting pot ou salad bowl ?

Cette semaine, une fois n’est pas coutume, le billet est co-écrit avec une camarade de longue date, Jessica, jeune normalienne étudiant actuellement l’histoire à NYU, avec laquelle j’ai pu échanger sur le sujet. N’hésitez pas à visiter son blog, Une Marinière à New York.

L’ouverture culturelle des universités est un enjeu crucial pour faire face à un monde du travail qui exige de plus en plus souvent des jeunes diplômés qu’ils aient été exposés à d’autres cultures que la leur. Mondialisation oblige…

Pour les institutions de l’éducation supérieure, l’objectif est donc de créer un environnement où différentes cultures interagissent. Très simplement, nous Français pensons d’abord à la mixité des formations, par exemple en attirant des étudiants étrangers. Mais pour les universités américaines, le multiculturalisme ne passe pas seulement par la mixité mais aussi par la mise en valeur des différences. Les sociologues américains ont ainsi différencié le « melting pot » – la fusion des différentes cultures en une culture nouvelle – et le pluralisme culturel – où les différentes cultures se côtoient sans se mélanger. (1)

C’est bien ce pluralisme sans mélange qu’offrent les universités américaines. En se renseignant sur les départements d’histoire ou de cultural studies, on remarque d’ores et déjà que les spécialistes d’une aire géographique en sont presque systématiquement issus. La chose se confirme parmi les élèves qui suivent les cours : dans le département d’Etudes Juives et Hébraïques de NYU par exemple, tous les élèves sont Juifs, et certains jeunes hommes viennent en cours avec une kippa. Ce modèle est poussé à l’extrême quand les universités américaines proposent des cours suivis uniquement par des étudiants dont le profil correspond. A Columbia, la plupart des cours sur le féminisme sont par exemple exclusivement suivis par des femmes

Juifs orthodoxes sur le campus de Columbia, se préparant pour la fête de Soukhot (d'où les bambous).

Juifs orthodoxes sur le campus de Columbia, se préparant pour la fête de Soukhot (d'ou les bambous)

Il y aurait de quoi faire paniquer un bon Français tenant de la laïcité ! Alors qu’en France, l’origine religieuse ou culturelle est de l’ordre du privé, et que des lois tentent même de faire respecter une distinction très stricte entre le public et le privé, les Américains mélangent sans s’en soucier ces deux aspects de leur vie. Il existe bien une assimilation au modèle américain, mais celle-ci n’est jamais complète. Ce qui explique d’ailleurs la multiplication de désignations composites : on est Afro/Asio/Jewish-Américain ; alors que, n’en déplaise à certains tenants de « l’origine étrangère », la tradition voudrait que l’on soit Français tout court.

Dans les rues de New York, le multiculturalisme est partout, et, comme dans les classes des universités, se côtoie sans se mélanger. Toutes les nationalités sont présentes et globalement regroupées en quartiers. Dans le quartier chinois, les panneaux sont en chinois, et les publicités dans le métro ont souvent une version espagnole. Pour peu que l’on soit un peu curieux, on peut en apprendre beaucoup en une journée sur bon nombre de cultures. Et d’ailleurs, les gens sont souvent curieux – alors qu’en France, ils semblent plus gênés par les différences culturelles, qu’ils cherchent à minimiser, et qui sont même parfois taboues.

"Great African Americans", sur les murs de Harlem

La conception de l’histoire des deux pays éclaire cette différence majeure. L’histoire économique en France est très développée, et se penche sur les différentes classes bien plus que sur les différentes origines culturelles, puisque, en France, tout le monde est Français. L’histoire américaine a fait son apanage des « ethnics studies », et ose à peine aborder la question des classes puisque, aux Etats-Unis, tout le monde fait partie de la classe moyenne.

Ni le modèle français ni le modèle américain ne sont parfaits. Dans le premier, on peut regretter une politique de nivellement qui est parfois difficile à vivre pour tout héritier d’une culture dite minoritaire. Dans le second, on peut déplorer une absence de communication entre les cultures, bien organisées et rangées chacune dans leur coin, et n’arrivant pas à créer un véritable socle commun.

(1) Dans Repenser les migrations, Nancy L. Green distingue ainsi le melting pot (A + B + C = D où D représente une culture nouvelle-), du pluralisme culturel (A + B + C = A + B + C). et de l’anglo-conformity qui entraîne l’assimilation où A + B + C = A, – où A représente la culture majoritaire, ici anglo-américaine).

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