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Pierre Dubois

Ne lisez pas l’enquête Masters 2008

Ne lisez pas les résultats de la 2ème enquête sur les diplômés de masters obtenus en 2008 (situation au 1er décembre 2010). Ils sont donnés université par université, pour 4 grands types de discipline, chacune d’entre elles comportant plusieurs sous-disciplines. 4 indicateurs sont retenus pour mesurer la qualité du devenir professionnel : taux d’insertion, taux de cadres et de professions intermédiaires, taux d’emplois stables, taux d’emplois à temps plein.

A l’inverse de son prédécesseur (chronique : “Insertion. Non et non Valérie !“), Laurent Wauquiez a publié un communiqué plutôt “sobre”. “Les universités, les étudiants et leurs familles disposent ainsi non seulement d’une image détaillée de l’emploi des étudiants mais aussi de son caractère durable et qualifié. La deuxième édition de l’enquête autorise un point de comparaison avec l’édition précédente. De cette comparaison annuelle, il ressort que le taux d’insertion est resté stable au niveau master à 91%… Dans la mesure où l’enquête porte sur les diplômés sortis d’études en juin 2008, il en ressort que les diplômés n’ont pas été globalement pénalisés par la crise en terme de taux d’insertion“.

Ne lisez pas les résultats de l’enquête. L’indicateur “taux d’emploi à temps plein” ne sert à rien. Le “taux de cadres et de professions intermédiaires” est un fort mauvais indicateur : depuis qu’existe la nomenclature des niveaux de formation (début des années 70), le statut attendu pour un diplômé de bac+5 est celui de cadre et non celui de profession intermédiaire ; la fusion des deux catégories masque des déclassements. Et surtout, il manque, comme l’an dernier, un cinquième indicateur, le salaire ! C’est bien sûr l’indicateur le plus important. Mais l’incomplétude des indicateurs ne suffirait pas pour décider de jeter l’enquête de la DGESIP à la poubelle. Il y a d’autres problèmes !

Ne lisez pas … car les résultats en ligne ne permettent pas de mesurer la qualité du devenir professionnel des diplômés 2008. Pourquoi ? Parce que la méthodologie de l’enquête a “éliminé” la majorité d’entre eux. Combien de diplômés de master en 2008 ? L’indicateur 8.18 des RERS 2010 donne la réponse : 22.140 diplômés de masters “recherche”, 65.221 de masters “professionnels”, 7.069 de masters “indifférenciés”, soit un total de 94.430 diplômés.

Combien de diplômés enquêtés par l’enquête de la DGESIP (enquête exhaustive et non sur échantillon) ? La note méthodologique précise que 38% seulement des diplômés de master ont été retenus par l’enquête nationale. Diantre ! Combien de répondants ? 24.549. Mais où sont donc passés les 70.000 autres diplômés ? Certains se sont éliminés d’eux-mêmes (le taux de réponses – 68% – est plutôt bon). Les autres ont été évincés par la méthodologie de l’enquête.

L’enquête n’a en effet porté que sur “les diplômés français, issus de la formation initiale, entrés immédiatement et durablement sur le marché de l’emploi après l’obtention de leur diplôme en 2008″. Cette restriction de la population enquêtée (éviction des diplômés étrangers, des diplômés en formation continue, des diplômés qui ont poursuivi des études immédiatement après l’obtention de leur diplôme ou repris des études avant le 1er décembre 2010) fait s’effondrer les résultats de l’enquête. Ne lisez pas…

Certes, il est logique que des diplômés de “masters recherche” poursuivent des études en doctorat, mais nulle part la méthodologie ne distingue leur devenir et celui des masters “professionnels”. Les premiers ont-ils été éliminés de l’enquête nationale ? Mais il faut s’interroger sur les poursuites ou les reprises d’études après un master professionnel. Combien de diplômés de master 2008 se sont engagés dans un second master, après celui obtenu en 2008 (chronique “Faire un 2ème master 2“) ? La crise de 2008 en serait-elle la cause ? Pour mesurer la performance des masters, il faut enquêter le devenir de tous leurs diplômés.

Si on se reporte aux enquêtes publiées par deux observatoires universitaires expérimentés, on ne peut que s’interroger sur l’enquête nationale DGESIP, qui agrège pourtant les données collectées par ces observatoires. Enquête de l’OFIP de l’université de Lille 1 : elle a concerné 1.027 diplômés de masters 2008, obtenus en formation initiale ; combien de diplômés lillois dans l’enquête DGESIP ? 882 seulement. Enquête de l’OFIPE de Marne-la-Vallée : 956 diplômés en formation initiale concernés, 756 répondants. Combien apparaissent dans l’enquête nationale ? 450 seulement. Plus de la moitié de disparus !

Laurent Wauquiez se trompe lourdement quand il écrit le communiqué intitulé Une information transparente pour faciliter l’insertion professionnelle des étudiants“. “L’objectif de la 2e enquête sur l’insertion professionnelle des diplômés de masters, licences professionnelles et diplômes universitaires de technologie, est de démocratiser l’accès aux bonnes informations pour les classes moyennes [quid des classes populaires ?] et de mettre fin au gâchis de la sélection par la connaissance des bons réseaux. L’information ne peut être réservée qu’à un cercle d’initiés“.

L’éviction d’un grand nombre de diplômés, les faibles différences dans les taux d’insertion, le très faible intérêt des 4 indicateurs retenus pour l’enquête ne rendent pas l’information plus transparente pour les étudiants qui s’interrogent sur le choix de tel ou tel master. La responsabilité devient donc celle des observatoires. Tous doivent publier les résultats de leur enquête “locale”, publier davantage d’indicateurs (dont le salaire) ; ils se doivent également de publier des répertoires d’emplois occupés par les diplômés, diplôme de master par diplôme de master : ces informations sont indispensables pour l’orientation des étudiants. Par contre, ceux-ci ne retireront strictement rien de la lecture des résultats de l’enquête nationale. Ne lisez pas…

L’important pour Laurent Wauquiez est seulement de s’autosatisfaire de sa politique. “Ces résultats confirment que l’ouverture de l’université à l’insertion professionnelle se concrétise sur le terrain et constitue désormais le cœur du mouvement de refondation de l’enseignement supérieur lancé depuis quatre ans“… Ne lisez pas… Riez plutôt !

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